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Grecs et barbares : le choc des guerres médiques
Mathilde Tingaud
Historienne

« Une fois l'habitude prise de qualifier ainsi de barbares tous les gens à prononciation lourde et empâtée, les idiomes étrangers, j'entends ceux des peuples non grecs, ayant paru autant de prononciations vicieuses, on appliqua à ceux qui les parlaient cette même qualification de barbares, d'abord comme un sobriquet injurieux, puis abusivement comme un véritable nom ethnique pouvant dans sa généralité être opposé au nom d'Hellènes » (Géographie, XIV).

Comme l'indique Strabon, qui écrit au Ier siècle, le barbare est donc avant tout celui qui ne parle pas grec : le mot même retranscrit les onomatopées imitatives que les Grecs entendaient dans la bouche de ces étrangers. En effet, le fait linguistique constituait la réalité essentielle à l'aube du Ve siècle dans ce qu'on appelle le monde hellénique. À cela s'ajoutaient, certes, de communes pratiques religieuses, des mœurs, des coutumes, des sanctuaires identiques : autant de valeurs partagées qui étaient pourtant bien insuffisantes dès qu'il s'agissait de mettre un terme aux querelles incessantes qui opposaient les cités entre elles.

Les Grecs face aux Perses

S'il est vrai que le seul problème de communication appelait déjà un jugement de valeur à l'encontre d'hommes considérés comme incapables d'organiser le réel par la puissance du logos, la perception de l'univers barbare reposait essentiellement sur une différence culturelle somme toute relative. Il suscita même l'intérêt d'esprits atypiques comme celui d'Hérodote : dans certains livres des Histoires, son approche ethnologique des sociétés barbares, qu'elles soient égyptienne ou perse, rend compte de sa curiosité pour l'autre, à tel point que Plutarque a pu accuser l'historien d'être l'ami des barbares ! Néanmoins, la trop grande proximité de l'Empire perse à la lisière du monde grec, c'est-à-dire en Ionie, cause et enjeu des conflits à venir, allait radicalement changer la perception des barbares et l'image que les Grecs se faisaient d'eux-mêmes. Il ne manquait en effet qu'une opposition politique, pour que les non Grecs deviennent le repoussoir systématique à l'aune duquel allaient se préciser les contours de l'identité hellénique : avec les guerres médiques naît une approche idéologique et morale bien plus péjorative qu'auparavant, et le Barbare par excellence devient le Perse. Hérodote lui-même, dans son récit du conflit, finit par exprimer l'antagonisme opposant les deux civilisations.

Que retenir des guerres médiques ?

Pour punir Athènes et Érétrie d'avoir porté secours aux cités grecques d'Ionie dans leur révolte et venger la mise à sac des temples de Sardes, une campagne de représailles conduisit les troupes barbares sur l'autre rive de l'Hellespont. Si la victoire inattendue de Marathon, où s'illustrèrent les Athéniens, repoussa une première fois l'envahisseur, il faut souligner que peu de cités participèrent à l'effort de guerre. En effet, lorsque les hérauts de Mardonios vinrent demander la terre et l'eau aux cités, c'est-à-dire leur soumission, beaucoup préférèrent « médiser », s'accommoder d'une éventuelle tutelle étrangère et même profiter de la situation pour asseoir un pouvoir jusque-là contesté. Il est vrai qu'allaient s'affronter un puissant État centralisé, conquérant, et une poussière de communautés encore rurales, plus habituées aux médiocres querelles locales qu'à la résistance à une invasion étrangère ! Eschyle dans Les Perses semble bien rendre compte de cet état d'esprit : « Qui serait donc capable de tenir tête à ce large flux humain ? Autant vouloir par de puissantes digues contenir l'invincible houle des mers ! Irrésistible est l'armée de la Perse et son peuple au cœur vaillant ! »

Dix ans plus tard, l'ambitieux Xerxès décida d'une nouvelle expédition, préparée méthodiquement et sans commune mesure avec la précédente : Hérodote nous dépeint une armée immense, qui défila pendant sept jours et sept nuits devant son chef ! Mais cette fois, davantage de cités répondirent à l'appel, et démontrèrent leur capacité de résistance lors des affrontements des Thermopyles, de Salamine ou encore de Platées.

La naissance d'un discours inlassablement répété sur la supériorité de la civilisation sur la barbarie caractérise les années qui suivent les guerres médiques. Forts de leur victoire, les Grecs ne cessent de se raconter, d'exalter les hauts faits passés, et s'emploient à définir ce qui les distingue radicalement de vaincus qui restent néanmoins menaçants. Leur façon de combattre, tout d'abord : la phalange hoplitique, symbole de la cohésion de la cité, constituée de citoyens soldats luttant pour leur patrie, est présentée comme la glorieuse antithèse des armées barbares désordonnées, composées d'esclaves tributaires du grand Roi. La puissance de leur flotte est également magnifiée, notamment par Eschyle, qui oppose le martèlement des rames grecques qui frappent l'eau en cadence et le chant de guerre entonné d'une seule voix, aux bruissements confus qui montent des navires barbares à Salamine. Est dénoncée avec insistance la démesure barbare, l'hubris, l'incapacité à reconnaître les limites fixées à l'homme, qui viennent perturber l'équilibre du monde et suscite la colère des dieux : Xerxès n'est-il pas allé jusqu'à fouetter l'Hellespont ! De façon plus générale, face à la première forme organisée et méthodique de domination qu'ils aient connue, les Grecs ont par contraste fait de la liberté le trait caractéristique de leur civilisation : l'opposition de la liberté et du despotisme deviendra l'un des lieux communs de leur imaginaire.

Le panhellénisme : réalité et rhétorique

Si diverses escarmouches continuèrent d'obérer les relations des Grecs et des barbares, l'Hellade était sauvée et tous avaient conscience que seule l'alliance des cités avait permis de repousser l'envahisseur. L'hellénisme n'est plus alors seulement un fait de langue, une communauté culturelle ; il est désormais perçu également comme un destin historique. Avec la dîme du butin, un trépied d'or fut offert à Delphes, sur une colonne portant les noms de la plupart des cités qui avaient combattu à Platées, et des fêtes panhelléniques de la liberté furent organisées tous les quatre ans sur le site de cette bataille. La grécité de chacun se mesurait donc à l'aune de sa participation à la lutte contre le Perse, contre la barbarie que l'on fit alors volontiers remonter jusqu'à la guerre de Troie. L'Iliade fut ainsi réinterprétée et se vit inscrire dans la longue série des conflits qui mènent à l'invasion de Xerxès, tandis que la génération de Marathon était considérée comme l'égale des héros du cycle troyen. La mémoire historique des Grecs, qui se limitait jusqu'ici aux récits homériques, s'enrichit d'une référence majeure à laquelle on recourra toujours.

Mais il est difficile de soutenir que le panhellénisme, au sens politique du terme, s'est traduit dans les faits. Rapidement, la discorde entre les versions des combats est révélatrice des rivalités entre cités et entre forces politiques antagonistes : il s'agit de s'attribuer le plus beau rôle dans l'œuvre déclarée commune. Cette contradiction permanente entre la force d'une mémoire partagée, sans cesse chantée par les poètes, et le maintien de l'atomisation politique reste l'un des traits caractéristiques de la Grèce, qui ne s'est jamais autant déchirée qu'aux Ve et IVe siècles. Si la ligue de Délos, constituée à l'origine comme une union défensive face à la menace perse, réelle ou rêvée, put un temps donner à voir une certaine unité politique, la pesante hégémonie d'Athènes entraîna la révolte de cités trop soucieuses de leur autonomie. Les Perses chassés par les armes revinrent alors par la diplomatie, pour devenir les acteurs parmi d'autres de stratégie politique dont chacun usait selon les circonstances. Ne verra-t-on pas Sparte bénéficier de l'argent achéménide dans sa lutte fratricide contre Athènes, ou encore des mercenaires grecs se mettre au service de satrapes perses et participer aux luttes internes de l'empire ?

Le panhellénisme n'en reste pas moins une idée populaire et l'un des thèmes porteurs de toute réflexion politique sur le monde des cités au IVe siècle. Mais condamné à ne rester qu'une vue de l'esprit, il servira des discours contradictoires, notamment lorsque la pression macédonienne s'exercera sur la Grèce : tandis qu'Isocrate appellera à l'union de tous contre l'Empire perse, cette lutte devant servir d'exutoire aux fureurs guerrières des cités, Démosthène prônera, quant à lui, la résistance commune face au roi macédonien, lui-même perçu comme un barbare ! On mesure clairement dès lors l'incompréhension de bien des cités devant le projet d'Alexandre : sa volonté de fusionner la Grèce et l'Orient suscita des résistances, comme l'illustre notamment la révolte de Thèbes. Le fait même que parmi les quatre-vingt-dix proches du roi mariés à Suse, un seul conserva sa femme perse après sa mort, souligne les contradictions du rêve oriental.

Ainsi si la lutte contre le barbare, tout à la fois réalité historique et affaire de rhétorique, a pu servir de prétexte à des menées peu glorieuses, elle n'en a pas moins permis une certaine prise de conscience des Grecs en tant que communauté. Asie-Europe, Grecs-Perses, civilisation-barbarie : c'est bien au miroir de l'autre que se sont constitués ces couples qui n'ont cessé de hanter les constructions historiques et politiques à venir.

Chronologie des guerres médiques

- 546-540 : conquête de l'Asie Mineure et des cités d'Ionie par les Perses.

- 499-494 : révolte de l'Ionie contre les Perses.

- 490 : Première guerre médique. Victoire athénienne de Marathon.

- 486 : Avènement de Xerxès.

- 480-479 : Deuxième guerre médique.

- 480 : Défaite grecque aux Thermopyles. Sac d'Athènes. Victoire des Grecs à Salamine.

- 479 : Victoire de Platées qui libère la Grèce. Victoire navale de Mycale et libération de l'Ionie.

- 478 : Constitution de la Ligue de Délos.

 

Mathilde Tingaud
Juin 2003
 
Bibliographie
Les Grecs devant la menace perse Les Grecs devant la menace perse
Olivier Picard
CDU-SEDES, Paris, 1995

L'étranger dans la Grèce antique L'étranger dans la Grèce antique
Marie-Françoise Baslez
Les Belles Lettres, Paris, 1984

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