Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Gordion, capitale du roi Midas
Jacques des Courtils
Professeur d’archéologie à l’université de Bordeaux
Directeur des fouilles de Xanthos-Létôon

Le visiteur qui parcourt le plateau anatolien à l'ouest d'Ankara découvre le site de Gordion, antique capitale des Phrygiens, dans un paysage étrange : une plaine grise en hiver, jaune en été, traversée par le cours de la Sakarya – le Sangarios des anciens – et ponctuée de monticules qui lui donnent un aspect lunaire. C'est là qu'en 333 avant J.-C. le roi Alexandre le Grand, partant à la conquête de l'Empire perse, manifesta son énergie indomptable : comme les prêtres du temple d'Athéna lui montraient un char dont les rênes étaient inextricablement emmêlées en déclarant que celui qui saurait les dénouer serait le maître du monde, le roi tira son épée et trancha le nœud « gordien » ! Les fouilles n'ont retrouvé ni le temple ni le char, mais Gordion n'en est pas moins riche en surprises, comme en témoigne la promenade sur le site à laquelle nous convie Jacques des Courtils.

Voyage au centre d'un tumulus…

Le site de Gordion présente les restes d'une ville très ancienne et une nécropole constituée par des monticules, qui sont en réalité des grands tumuli dont chacun dissimule une tombe. Les fouilles anciennes ont montré qu'ils remontaient au VIIIe et VIIe siècles avant J.-C. Mais c'est en 1957 que fut fouillé le plus grand, une colline artificielle de trois cents mètres de circonférence et d'un peu plus de cinquante mètres de haut – sans doute soixante-dix à l'origine ! Par une chance inespérée, la tombe qu'il recelait fut trouvée intacte et l'on peut aujourd'hui y pénétrer.

Au terme d'un couloir aménagé par les fouilleurs américains, on découvre une chambre funéraire construite en bois, un peu comme une cabane ou une isba : d'énormes troncs d'arbre équarris délimitent un espace central d'environ six mètres sur cinq où se trouvait le mort. La chambre funéraire était protégée par un mur de pierre et par une sorte de toit en bois doublé d'une énorme couche d'argile solidifiée.

Le mort fut retrouvé allongé sur un lit de bois, drapé dans un tissu et entouré d'un trésor considérable de chaudrons et vases en bronze et de meubles en marqueterie. Les chaudrons contenaient encore des traces du banquet funèbre : le menu était composé d'une sorte de ragoût de mouton. La disposition intérieure de la tombe, vide aujourd'hui, est reconstituée au musée d'Ankara. Sur place, la visite du tumulus, même vidé de son contenu, est très impressionnante et enrichie par une présentation photographique des fouilles.

L'archéologie rencontre la légende…

On a des raisons de penser que le mort à qui fut dédié cet extraordinaire monument était un roi phrygien, mort vers 700 avant J.-C. et que les textes assyriens appellent Mita. L'historien grec Hérodote, qui vécut deux cent cinquante ans plus tard, en garde le souvenir sous le nom du roi Midas : il aurait épousé une Grecque et aurait comblé le sanctuaire de Delphes de cadeaux superbes. Ce même personnage aurait arbitré une joute musicale entre Apollon et le satyre Marsyas : ayant maladroitement donné le premier prix à ce dernier, il fut affublé par Apollon d'oreilles d'âne…

Pour les historiens, les Phrygiens sont le premier peuple dont l'existence sorte de l'ombre en Anatolie après la destruction de l'Empire hittite survenue vers 1200 avant J.-C. Après cette destruction s'étend une période obscure d'où émerge progressivement le peuple phrygien. D'où venait-il ? Quelques textes inscrits sur pierre montrent que la langue phrygienne, encore imparfaitement comprise, est d'origine indo-européenne et apparentée au grec. Les premières céramiques sont proches de celles trouvées en Bulgarie : on a donc beaucoup de raisons de croire que les Phrygiens venaient eux-mêmes des Balkans et s'installèrent dans le centre de l'Anatolie après la chute de Troie et de l'Empire hittite. Certains pensent même qu'ils ont pu jouer un rôle dans la chute de Troie…

La première ville anatolienne du Ier millénaire

La visite de Gordion permet de contempler les restes de la première ville reconstruite en Anatolie près la chute des empires du second millénaire : à quelque distance des tumuli déjà évoqués, on aperçoit une colline ressemblant à un cratère de volcan. Parvenu au sommet, on découvre effectivement en son centre l'excavation creusée par les fouilles qui ont mis au jour les vestiges de la ville d'époque phrygienne. Faute de pouvoir les examiner de près, on en a une superbe vue générale qui permet d'admirer l'énorme porte du rempart, haute d'une dizaine de mètres, et les alignements de bâtiments protégés par ce rempart. Il s'agit de rangées d'édifices rectangulaires à une seule pièce. Les archéologues identifient certains d'entre eux comme des ateliers en raison de la présence d'objets liés à des activités artisanales (pesons de tissages), d'autres seraient des résidences ou des lieux de culte. La technique de construction – pierre et brique – et les plans rectangulaires à une seule pièce rattachent ces édifices à une tradition anatolienne du deuxième millénaire – les fameux mégarons de Troie II et VI.

Des prospections récentes dans les environs ont prouvé que la superficie enclose dans le rempart n'était que le cœur de la ville : des établissements ont été repérés à l'entour, notamment en bordure de la rivière, et leur fouille devrait prochainement montrer que la cité était beaucoup plus étendue que ce que l'on voit actuellement.

Cimmériens, Lydiens, Perses…

La ville de Gordion fut détruite par les Cimmériens – probablement des Scythes – vers 690 avant J.-C. : ces redoutables cavaliers nomades, venus du nord de la mer Noire, ont vraisemblablement donné naissance au mythe des Amazones. La Phrygie, affaiblie par leur passage destructeur, devint ensuite la proie des Lydiens, puis des Perses : la grande époque de ce peuple pionnier était terminée à tout jamais.

Le petit musée construit par les archéologues américains expose du matériel datant de ces différentes périodes : céramiques, objets métalliques… Il offre ainsi une excellente rétrospective de l'histoire complexe de l'Anatolie centrale.

Particulièrement émouvantes sont les premières céramiques à décor « géométrique phrygien », qui présentent des motifs linéaires d'une élégance exceptionnelle. On y voit aussi, exposée en plein air, une mosaïque bichrome réalisée en galets et présentant des décors géométriques. Elle provient d'un des grands mégarons de la ville de Gordion et peut être considérée comme une des plus anciennes mosaïques connues.

Sous l'occupation des envahisseurs successifs, le peuple des Phrygiens existait toujours, mais il avait perdu son indépendance politique ; il perdit de plus en plus nette de la civilisation grecque. Lorsqu'Alexandre le Grand passa à Gordion, il y avait un temple d'Athéna, déesse grecque par excellence.

Nos ancêtres les Gaulois…

Soixante ans après le passage d'Alexandre, des tribus de Celtes descendues d'Europe centrale tentèrent de s'infiltrer en Grèce. Repoussées par les Grecs, elles passèrent en Anatolie en traversant les Détroits. Ces Celtes, que les auteurs grecs appellent Galates, sont des Gaulois, parents de ceux qui peuplèrent la Gaule. La branche orientale se fixa sur le territoire de l'ancienne Phrygie qui prit alors pour plusieurs siècles le nom de Galatie – c'est à ses habitants que l'apôtre Paul écrira au Ier siècle l'Épître aux Galates. De ces Gaulois, organisés comme chez nous en trois tribus, dotés de druides et rendant un culte aux chênes et au gui, il ne reste guère de traces, si ce n'est une tombe en pierre trouvée dans les environs de Gordion et aujourd'hui exposée dans le jardin du musée. Elle présente une curieuse couverture formée de carrés superposés disposés en diagonale les uns par rapport aux autres de façon à constituer une sorte de coupole. Cette technique de construction probablement imitée de l'architecture de bois a été appelée « voûte galate ». Elle constitue une trace matérielle émouvante d'une civilisation que l'on ne s'attend pas à rencontrer en Anatolie…

Gordion, dans son paysage ample et majestueux, est donc une étape archéologique et touristique importante bien qu'encore mal connue. Elle rappelle le souvenir du peuple phrygien qui s'installa aussi à Bogaz Köy – ancienne capitale hittite – Ankara, Pessinonte ou la « ville de Midas » près d'Afyon. On y voit aussi quelques traces des Galates. Ses vestiges impressionnants et sa riche histoire en justifient la visite…

Jacques des Courtils
Mai 2000
 
Bibliographie
Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre
Pierre Briant
Fayard, Paris, 1996

L'Asie mineure et l'Anatolie, d'Alexandre à Dioclétien : IVe s. av. J.-C.- IIIe s. ap. J.C L'Asie mineure et l'Anatolie, d'Alexandre à Dioclétien : IVe s. av. J.-C.- IIIe s. ap. J.C
Maurice Sartre
Armand Colin, Paris, 1997

L'Enquête, livres I à IV L'Enquête, livres I à IV
Hérodote
Gallimard
Demeure un livre indispensable et passionnant pour visiter la Scythie ancienne.
Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter