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Frédéric Chopin : la poésie du piano romantique
Jean-Michel Brèque
Agrégé de Lettres
Collaborateur du Festival lyrique d'Aix-en-Provence
et de la revue Avant-Scène-Opéra
Frédéric Chopin, comme on le sait, était à moitié Français par son père. Ce dernier, prénommé Nicolas, était né en 1771 à Marainville, en Lorraine, le duché du roi Stanislas Leczinski qui l'a­vait reçu en 1735 de son gendre Louis XV quand il avait été con­traint d'abdiquer du trône de Pologne. En 1787, Nicolas Chopin dé­cida de suivre en Pologne le comte Michal Pac, qui venait de ven­dre ses terres de Lorraine. Il s'y enracina durablement, devint précepteur dans des familles polonaises cultivées, et épousa en 1806 l'intendante d'une de ces maisons. Quatre enfants lui naqui­rent : trois filles et un garçon, Frédéric, né le 1er mars 1810, trois ans après sa sœur aînée Ludwika.

La jeunesse polonaise 1810-1830


Frédéric se montra d'emblée un enfant des plus doués, maîtrisant le piano à la manière d'un petit Mozart, composant très tôt avec facilité et avec grâce. Dès 1822, il prenait des leçons avec le compositeur Elsner, alors chef de file de la musique polo­naise, et affirmait un talent pianistique hors pair. Après des étu­des au lycée, puis au conservatoire de Varsovie de 1826 à 1829, viennent les premières compositions majeures, les premiers concerts, et le besoin de connaître les grandes capitales musicales européen­nes : Berlin (en 1828), Vienne, Prague, Dresde (1829) où il découvre plusieurs opéras (de Weber, Rossini ou Meyerbeer), des œuvres ins­trumentales (trios ou quatuors de Beethoven), ou tel virtuose. Ainsi, l'il­lustre cantatrice Henriette Sontag, qui l'enthousiasme, ou le fa­meux violoniste Niccolô Paganini : l'audition de ce dernier le con­vainc qu'on peut parfaitement se vouer à un seul instrument et, en utilisant ses moyens spécifiques, tout exprimer par lui. Durant toutes ces années, Frédéric reste extrêmement attentif à la situation politique de son pays. On sait que la Polo­gne, après les trois partages successifs du XVIIIe siècle entre la Russie, la Prusse et l'Autriche (1772, 1793 et 1795), avait cessé d'exister (en 1795) mais que Napoléon, après Tilsitt (1807), avait créé le Grand-Duché de Varsovie. Le Congrès de Vienne, en 1815, ré­tablit un royaume de Pologne inféodé à la Russie, dont le tsar était le roi. Les sentiments antirusses de la population polonaise s'exa­cerbèrent à la suite de la révolution française de juillet 1830 : la Diète proclame l'indépendance de la Pologne en janvier 1831, ce qui provoque l'intervention de l'armée russe. Varsovie doit capitu­ler en septembre 1831 et connaît ensuite l'humiliation, la censure, le régime policier, une tentative d'anéantissement de la culture polonaise.
Ces événements se déroulèrent alors que Frédéric, qui avait multiplié les amitiés « progressistes », n'était plus sur le sol polonais. Poursuivant ses objectifs de carrière, il avait quitté Varsovie pour Vienne le 2 novembre 1830, un mois avant le déclenche­ment de l'insurrection polonaise. Mais il suivait fébrilement depuis Vienne les péripéties politiques et militaires de Pologne : leur dénouement provoqua chez lui une explosion de désespoir. Il comprit vite que pour un émigré polonais, Paris et son nouveau régime poli­tique né en 1830 était préférable au séjour de Vienne : il arriva à Paris à l'automne 1831.

Les premiers chefs-d'œuvre

L'œuvre antérieurement composée par Chopin quand il arrive à Paris est déjà considérable : nombre de polonaises et de mazurkas, deux concertos de piano, un premier Cahier d'études. Il est clair qu'il a eu d'emblée la volonté consciente d'être un musi­cien national, de recréer sur un mode personnel les chants et les danses de son pays : ses premières compositions ont été des polonai­ses et des mazurkas, genres qui manifestent l'intime correspondance de son être avec la musique populaire. La variété d'expression de ses mazurkas est extrême : libres et rigoureuses à la fois, elles réalisent, avec leur stylisation et leur raffinement, l'union par­faite du folklore polonais et de la musique occidentale. La polonai­se, danse populaire à l'origine, était devenue danse de salon à la fin du XVIIIe siècle. Celles de Chopin (il en écrira une quinzaine au cours de sa vie) multiplient les accents revendicatifs. Elles vont du tragique le plus sombre aux couleurs les plus lumineuses, et gardent toujours un accent éminemment personnel. Les deux concertos pour piano datent de 1829 et 1830. Tous deux valorisent la partie du soliste, l'orchestre n'y jouant qu'un rôle relativement modeste. Le premier concerto composé, en fa mineur, est délicat et intime, l'autre (en mi mineur) manifestant plus d'é­nergie, d'éclat et de puissance. Une poésie intense (dans leurs premiers et surtout deuxièmes mouvements) y alterne avec les rythmes de danse issus des terres cracoviennes (dans leur dernier mouvement).
Quant au cycle des douze Études op. 10, commencé à Var­sovie mais terminé pour l'essentiel à Vienne, il marque la pleine maturité d'un compositeur de vingt et un ans à peine. Alors que d'or­dinaire des « études » ne servent qu'à exercer les doigts d'un pianis­te, celles de Chopin, tout en se concentrant à chaque fois sur un problème technique particulier, ouvrent un champ d'expressivité jusque-là inouï : leur forme est hautement élaborée, l'inspiration du compositeur n'y est en rien bridée. L'ensemble est parfaitement construit du point de vue de la succession des difficultés comme de la répartition des tonalités, et la démarche de Chopin peut rap­peler ici celle de Bach dans son Clavecin bien tempéré.

À Paris, de 1831 à 1838

Chopin s'installe à Paris alors que le romantisme – lit­téraire, musical ou pictural – est en train d'y triompher. Il fré­quente le Théâtre de Italiens et ses grandes voix, est bouleversé par Robert le Diable de Meyerbeer, rencontre Paër, Mendelesohn, Liszt, Berlioz, Bellini... Les leçons de piano qu'il donne (le plus souvent dans des familles d'aristocrates polonais émigrés), les contrats qu'il signe pour l'édition de ses œuvres, les concerts auxquels il participe, assurent sa situation matérielle. Les suffrages des milieux artistiques de l'Europe lui sont acquis après l'article enthousiaste de Robert Schumann qui a découvert fin 1831 ses Varia­tions sur « La ci darem la mano » de Mozart ; « Chapeau bas, Messieurs, un génie ». Il voyage en Rhénanie ou à Londres avec Camille Pleyel (le fils du facteur de pianos), songe à se marier avec Maria Wodzinska, mais ces projets avortent après une très sérieuse alerte de santé où il crache le sang.
Et bien sûr les compositions se multiplient. Nombre de Nocturnes, dont beaucoup ont la forme du lied, et qui atteignent à une admirable plénitude poétique. Quatre Impromptus, où un épiso­de lyrique est encadré de deux épisodes rapides, comme improvisés, et qui rapprochent Chopin de Schubert. Quatre Ballades, forme musi­cale que Chopin a authentiquement inventée, et qui sont une sorte de récit émotionnel plein de péripéties et de revirements, mais sans jamais recourir à la littérature ou à un quelconque « programme ». Les Scherzos, aux difficultés techniques souvent transcendantes, qui créent un monde mystérieux et parfois, en dépit de leur nom (scherzo veut dire plaisanterie ou jeu), profondément tragique. Quant aux douze Études op. 25, dédiées à Marie d'Agoult, alors compagne de Liszt, elles constituent un cycle admirable d'allure plus souple et plus libre que le précédent (op. 10).

Avec George Sand 1838-1847

Chopin a rencontré George Sand, grande amie de Liszt et de Marie d'Agoult, dès l'automne 1836. Mais leurs amours ne com­mencèrent qu'en 1838. Née en 1804, George Sand avait six ans de plus que Chopin. Elle avait deux enfants, Maurice (né en 1823) et Solange (née en 1828), et sa vie avait été jusque-là assez houleuse. Cette liaison, dans laquelle George prit l'initiative, survint à un moment opportun pour Frédéric : il avait dû renoncer à la jeune Maria Wodzinska et allait vers une femme plus mûre, riche de sollicitude maternelle, ce dont il était avide. La santé fragile de Chopin augmentait d'autre part les sentiments de George à son égard. Un séjour fut aussitôt envisagé dans le Sud, et c'est ainsi que les amants décidèrent de passer l'hiver 1838-1839 à Majorque, dans la Chartreuse désaffectée de Valldemosa. Le séjour fut une catastrophe : l'hiver fut exécrable, froid autant qu'humide, tout le contraire de ce qui convenait à un poitrinaire. Dès février 1839, Chopin et George quittaient Majorque et, après une étape de trois mois à Marseille, gagnaient Nohant, le manoir de George dans le Berry, où ils passaient un été idyllique.
Dès lors, et pendant neuf ans, le couple va se partager entre Paris et Nohant. D'octobre au printemps, c'est la vie à Paris avec leçons, concerts, contacts divers et, au besoin, mondanités. Pour être plus proches l'un de l'autre, les amants louent deux appar­tements voisins square d'Orléans, dans la Nouvelle Athènes (IXe arron­dissement). L'été, c'est le Berry avec les visites de nombreux amis, Liszt et Marie, Delacroix, Louis et Pauline Viardot (la sœur cadette de Maria Malibran, adorée de George).
Le recueil des 24 Préludes a été terminé par Chopin à Major­que. Il s'agit de miniatures musicales aux climats vivement contras­tés permettant d'exprimer les sentiments les plus divers, avec une infinie variété de couleurs. Dans ces courtes pièces, la plus stricte concentration est de règle, Chopin partageant avec Schumann le privi­lège de pouvoir tout dire en une dizaine ou une vingtaine de mesures.
Les compositions de Chopin peuvent donner l'illusion de l'im­provisation, elles n'en possèdent pas moins une structure extrêmement ferme. C'est le cas de ses deux grandes Sonates, dont les éléments peuvent sembler hétérogènes : leurs premiers mouvements sont en forme de ballades, et les scherzos qui les suivent sont très virtuoses. Vient ensuite (dans la sonate en si b mineur) la célébrissime Marche funèbre, puis un finale énigmatique en forme d'étude, alors que dans l'autre sonate (en si mineur), c'est un nocturne qui tient lieu de mouvement lent. Et pourtant l'ensemble constitue dans l'un et l'autre cas un tout organique. Ajoutons que ces années voient naître nombre de pièces isolées, toutes remarquables (la Fantaisie en fa mineur, la Tarentelle, la Berceuse, la Barcarolle) et que se complète le cycle des Valses. La valse de Chopin n'a rien de commun avec la danse populaire, non plus qu'avec la valse viennoise. C'est un morceau de salon d'un caractère souvent très noble. Pour les danser, disait Schumann à propos de la Valse en la b, op. 42, « il faudrait que les dan­seuses fussent des comtesses ». Les harmonies y sont simples, mais le génie de Chopin ennoblit tout ce qu'il touche.

Les dernières années 1847-1849

Début 1847, alors que la liaison de Chopin et de George dépérit, des péripéties soudaines vont provoquera une rupture définitive. Durant cet hiver, Solange s'éprend du sculpteur Auguste Clésinger et décide de l'épouser (mai 1847). Mais en juillet une altercation vio­lente oppose Clésinger à son beau-frère Maurice. George Sand qui veut s'interposer reçoit de son gendre un violent coup de poing. Solange ne voulant pas désavouer son mari, le couple est chassé de Nohant. Et Chopin informé, ayant pris le parti de Solange, les rapports cessent entre lui et George. Notons que les époux Clésinger conserveront jus­qu'au bout leur affection à Chopin. Ce dernier n'a plus alors que deux ans à vivre. En avril 1848, il cède aux instances d'une de ses élèves (de même âge que George), l'Écossaise Jane Stirling, et s'installe à Londres.
Le climat de l'Angleterre ne lui vaut rien, les amis sont rares, et surtout Jane l'incite à multiplier les concerts pour le faire briller alors qu'il aurait plus que jamais besoin de repos. Il revient à Paris en novembre 1848, rongé par la phtisie. Il meurt le 17 octobre 1849, à trente-neuf ans, dans l'appartement de la place Vendôme orienté au midi où il s'était installé trois semaines auparavant. Lors de ses funérailles en l'église de la Madeleine, la Société des Concerts du Conservatoire joue le Requiem de Mozart, avec Pauline Viardot et Luigi Lablache dans le quatuor soliste. Un an plus tard est inauguré au Père-Lachaise le monument funéraire sculpté par Clésinger, monument devant lequel s'inclinent aujourd'hui d'innombrables mélomanes. Le cœur de Chopin, placé dans une urne, repose quant à lui dans l'église Sainte-Croix de Cracovie.

La personnalité de l'homme

Chopin est un être qui a beaucoup souffert : à cause de sa maladie (sa phtisie n'a été diagnostiquée que quelques mois avant sa mort, et tenue auparavant pour simple pneumonie ou laryngite chronique – « Il se mourait toute sa vie », a dit Berlioz), à cause de son exil loin de son pays à la tragédie duquel il a pris passionnément part, ou du fait d'une sensibilité qu'on pourrait croire maladive. En fait, il faut nuancer ce dernier point : ses lettres nous révèlent un être certes très sensible mais jamais sentimental, spirituel et ironique, perspicace à l'égard des choses et des gens, réaliste et po­sitif en affaires. Il n'a pas été un grand lecteur, à la différence de Liszt, mais son intelligence était aiguë, et il a été en relation étroite avec les grands poètes polonais de son temps, Slowacki ou Mickiewicz. Révolutionnaire en musique, au même titre qu'un Berlioz mais à sa manière à lui qui était des plus différentes, il était très conservateur en matière politique : très attaché à George Sand, il n'é­pousait en rien les idées « socialistes » ou « démocratiques » de son amie. Et il était indifférent en matière religieuse.

Chopin et le piano : une osmose totale

Chopin a été un immense pianiste, mais il s'est montré in­finiment moins sensible à l'admiration que soulevait son jeu qu'à la réception de ses œuvres. Chez lui, le compositeur l'emportait tou­jours sur le pianiste. Il ne montrait aucun enthousiasme pour les con­certs publics et préférait se produire devant des auditoires restreints. Ses succès ont été parfois mitigés en public, parce que chez lui le désir de faire de la musique comme il l'entendait l'emportait sur celui de plaire.
Il n'a pratiquement composé que pour le seul piano. Il ai­mait l'opéra, et ses admirateurs espéraient qu'il deviendrait le créa­teur de l'opéra polonais. Mais il n'a pas composé d'œuvres lyriques, de même qu'il n'a pratiqué l'orchestre qu'autant qu'il était indispen­sable pour ses concertos. Il avait conscience de l'originalité de son style pianistique et de l'impossibilité de transposer ce qu'il dési­rait transmettre dans un autre langage que celui du clavier.
Il a affirmé son originalité dès ses premières composi­tions, et a su la sauvegarder. L'accent de ses œuvres est foncière­ment personnel : il y a un univers propre de Chopin, à nul autre sem­blable et immédiatement identifiable, fait d'un lyrisme confidentiel, raffiné, attentif aux moindres frémissements de l'âme, un climat d'ex­trême intimité, avec une infinie variété de couleurs et de nuances. Un monde étrange et merveilleux, d'une intense poésie, qui ravit l'au­diteur et le laisse nostalgique de quelque inaccessible paradis.
Jean-Michel Brèque
Novembre 2009
 
Bibliographie
Chopin Chopin
Camille Bourniquel
Seuil, Paris, 1957 - réédité en 1994

Frédéric Chopin Frédéric Chopin
Michel Pazdro
Découvertes
Gallimard, Paris, 1989

Frédéric Chopin Frédéric Chopin
Tadeusz Zielinski
Fayard, Paris, 1995

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