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Florence, cité subtile
Jacques Heers
Ancien professeur de l' université Paris IV-Sorbonne († 2013) 
 
 
 
 
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Florence, cité merveilleuse au passé mouvementé, connut ses plus grandes heures de gloire au Moyen Âge et à la Renaissance où elle faisait déjà l'admiration de toute la chrétienté pour la beauté de ses édifices et sa prospérité économique. Le pouvoir, rapidement contrôlé par les riches familles de marchands, devint l'enjeu de guerres civiles, aux termes desquelles le clan des Médicis prit le contrôle de la ville. C'est ce développement progressif et mouvementé de la cité florentine que nous retrace Jacques Heers auteur notamment de La ville au Moyen Âge en Occident (Fayard, 1990) et de Machiavel (Fayard,1985).

Légendes de fondation

Florence fut fondée en 59 av. J.-C., mais les Florentins, pour mieux servir leur gloire, se sont forgé deux légendes. Une chronique anonyme du XIIe siècle, De origine civitatis, reprise maintes et maintes fois, enjolivée encore au cours des temps, lie cette fondation à la conjuration de Catilina. Révolté contre la Commune de Rome, celui-ci se serait retranché dans Fiesole. Ses armées infligèrent alors une lourde défaite à celles du Sénat commandée par un nommé Fiorino, héros éponyme de Florence. César vint à bout de Fiesole, fit détruire la forteresse et installa la moitié des habitants, encadrés par ses vétérans, sur le lieu même où Fiorino avait été tué. Catilina s'enfuit et fonda Pistoia ; mais il avait séduit la veuve de Fiorino et eut d'elle un fils, Uberto, ancêtre des Umberti qui, gibelins et rebelles, furent chassés de la cité, poursuivis jusque dans leurs retranchements de l'Apennin et anéantis. Florence pouvait s'affirmer ville loyale, championne de l'orthodoxie politique et de la paix.

L'autre légende fait remonter la construction de la ville au premier roi d'Italie, Atalante ou Atlas, père de trois fils qui, pour se partager le royaume, allèrent consulter le dieu Mars. Italus régna sur Fiesole. Dardanus et Sicanus s'établirent dans la vallée de l'Arno, dressèrent des autels, sacrifièrent veaux et moutons, prièrent pour la paix, célébrèrent des mariages et des jeux, organisèrent des marchés et firent bâtir un temple magnifique en arrachant marbres blancs et noirs de Fiesole : ce sera plus tard le baptistère Saint-Jean. Ils dressèrent une grande statue de Mars sur une haute tour, près du fleuve. Le sort de la ville était lié à cette statue, qui ne devait être ni mutilée ni déplacée.

Ces traditions demeurèrent pendant longtemps dans les mémoires. Dante met en scène, dans La Divine Comédie, son trisaïeul, Cacciaguida, qui parle du bon vieux temps où les femmes, « sobres et pudiques », tout en filant la laine, se faisaient conter les belles histoires de Fiesole et de Rome. Les Florentins n'oubliaient pas non plus de rappeler que leur ville fut fondée au printemps, au temps des Floralia, et que la cité romaine, outre le temple à Mars, dieu guerrier et dieu de la fécondité que l'on ornait, au mois de mars, de feuillages et de fleurs, en avait aussi dédié un à Northia, déesse étrusque de la Fortune.

Une cité phare de la chrétienté

La statue de Mars disparut définitivement dans l'Arno lors de la crue de novembre 1353. Funeste présage : famine en 1356, peste de 1358. Mais, de son passé romain, Florence tirait sa force et sa réputation. En 1280, elle avait associé Hercule à saint Jean-Baptiste, son patron. À l'emblème du lys, elle joint celui du lion, le marziocco, symbole de souveraineté et de puissance. La Commune veille à tenir des lions en cage sur la place de la Signoria ou près du baptistère Saint-Jean. Elle s'affirme comme la citadelle, le refuge de la foi chrétienne et de l'orthodoxie. Elle fête ses héros et ses martyrs, premiers chrétiens : le diacre Laurent venu enseigner la parole du Christ avec des marchands syriens, Félicité, sainte de Palestine, Minies, martyrisé en 250 et enterré sur une colline toute proche, à San Miniato, et au VIIe siècle, Reparata, sainte venue d'Orient. La vie sociale et la vie politique même se sont, tout au long des siècles, ordonnées autour de trois pôles religieux, illustres sanctuaires des temps héroïques : la Badia, « l'abbaye », fondée en 967 par la veuve du marquis de Toscane, le monastère et l'église de San Miniato, construits de 1014 à 1050 par l'empereur Henri II et l'évêque Ildebrand, et le monastère de Vallombrosa, fondation d'une famille de nobles florentins, Jean Guilbert à leur tête, pour lutter contre les mauvais clercs et les évêques indignes. Car Florence fut l'un des plus solides bastions de la réforme grégorienne, réforme du clergé et émancipation de l'Église du pouvoir des laïcs. En 1055, un concile réunit cent vingt évêques qui imposèrent cette réforme à l'empereur. Quatre années plus tard, Gherardo, évêque de la ville, devint pape sous le nom de Nicolas II ; il fit déposer l'anti-pape désigné par les nobles romains et décréter que le souverain pontife ne serait plus élu que par les cardinaux. Pape, il vécut et mourut à Florence. En 1082, la ville soutint un siège de dix jours par les armées impériales et en 1280, fit excommunier l'empereur Otto de Brunswick. Elle reçut très tôt les ordres mendiants : les dominicains à Santa Maria Novella, les franciscains à Santa Croce. Pouvoir civil et religion s'identifiaient l'un à l'autre : le caroccio, char guerrier, était gardé dans le baptistère Saint-Jean, celui-ci entretenu par les grands marchands de l'Arte di Calimala, refait complètement et orné de marbres précieux et de mosaïques en 1280. La cathédrale, dédiée d'abord à Santa Reparata, prit le nom de Santa Maria del Fiore, nom qui suggère une divination de la ville elle-même. C'est à Florence que s'est tenu, au prix de grands sacrifices financiers, en 1439, le grand concile œcuménique qui vit le ralliement de l'Église grecque à la papauté, avant que tout ne soit remis en question à Constantinople.

De la bourgade romaine à la prospère cité médiévale

De simple bourgade, la ville était devenue l'une des plus vastes et certainement l'une des plus riches cités de tout l'Occident. Non par le fait d'un prince, par l'afflux d'officiers et de courtisans, mais par une lente élaboration, fruit d'un travail constant et reflet d'une réelle prospérité. L'enceinte romaine n'enfermait qu'un espace de trente-sept hectares. La première enceinte communale, construite en seulement deux ans, de 1173 à 1175, l'a porté à quatre-vingt dix-sept. Mais il fallut un demi-siècle, de 1284 à 1333, pour bâtir celle qui donna à la ville enclose une superficie de quatre cent trente hectares, muraille haute de douze mètres, longue de huit mille cinq cents, qui comptait soixante-treize tours, quinze fortins, quatre grandes portes et huit poternes. En 1252, l'on construisit le Ponte Vecchio, le troisième sur l'Arno. Les Conseils se tenaient dans les églises ou dans des maisons louées pour la circonstance, mais, vers 1230, fut édifié le premier Palazzo del Comune, détruit en 1235, remplacé par celui dit « du Bargello ». Le Palazzo del Popolo, qui devint Palazzo dei Priori puis della Signoria, fut commencé en 1298 ; on désigna douze citoyens pour « qu'ils s'appliquent à chercher le lieu le plus convenable et la forme la plus adéquate de façon à ce qu'il rende les meilleurs services et que sa construction engage le moins de dépenses ».

Le respect des deniers publics inspire toute la politique mais la ville se dote tout de même d'un magnifique cadre monumental. On pave les rues, on ouvre de grandes voies, et l'on dégage surtout, non sans mal et de façon imparfaite, face à la résistance des grandes familles, quelques places de grande allure : celle du Duomo tout autour de la cathédrale et celle de Santo Spirito sur l'autre rive. La place de la Signoria, commencée en 1307 par l'acquisition de plusieurs maisons, agrandie en 1349 par la mise à bas de l'église de San Romolo, ne fut terminée qu'en 1386 par le transport d'une autre église, Santa Cecilia, plus à l'ouest. Florence, après tant de villes d'Italie, après Bologne notamment, avait alors de belles places publiques, deux siècles avant Paris et d'autres capitales.

L'essor des grandes compagnies de marchands-banquiers

La ville faisait l'admiration de toute la chrétienté par ses richesses et mit l'une de ses grandes familles d'hommes d'affaires à la tête des affaires publiques, avant d'en faire des princes et des papes. Cependant, ville de l'intérieur, située sur les rives d'un fleuve impétueux, entourée de montagnes d'accès difficile, elle ne fut, pendant longtemps, en aucune façon liée au lointain trafic international et ne devait rien ni à la mer ni au commerce des épices exotiques qui, nous dit-on, firent seules la fortune de ses rivales, cités portuaires, Gênes, Pise et Venise. Elle n'a pas manifesté beaucoup d'intérêt pour l'Orient et s'en est écartée en 1340-1350, après les retentissantes faillites de ceux qui s'y étaient engagés trop avant. Dès lors, les Compagnies, – Medici, Strozzi, Guardi – entretetinrent des filiales ou des succursales de Séville à Bruges et à Londres, mais n'avaient pas le moindre facteur ni le plus petit commis à Constantinople, à Beyrouth ou au Caire. La fortune de Florence ne s'est pas faite sur le poivre ni même sur le coton mais d'abord sur les produits du terroir tout proche, sur les grains, sur les laines et les cuirs des troupeaux, sur le safran récolté dans la vallée et qui valait plus cher que toute autre « épice ». Très tôt ses draps, lourds mais d'une merveilleuse souplesse, teints et foulés à la perfection, faisaient prime aux foires de Champagne et dans tout l'Occident. Les drapiers de l'Arte de la lana, maîtres chacun d'une bottega, y veillaient, décidaient des approvisionnements en matières premières et distribuaient le travail à de nombreux ateliers très modestes, domestiques pour la plupart, dans la ville ou dans des dizaines de villages jusqu'à dix lieues de là. Les grandes compagnies possédaient des botteghe de laine ou de soie, mais s'adonnaient aussi au commerce, gros et détail, vendant du blé aux citadins au-dessous des bureaux d'où partaient ordres et commandes pour de lointains comptoirs ; elles pratiquaient prêts et dépôts, change et trafics de l'argent, transports terrestres et maritimes. C'est alors que les Florentins, qui contrôlaient le port de Pise, organisèrent à leur tour, après Venise, des convois de galées qui, chaque année, gagnaient la Flandre et l'Angleterre.

Les grandes compagnies florentines ne portaient d'autre nom que celui de la famille. Aucun des associés ne devait exercer d'activité ailleurs. Elles s'affirmaient par une remarquable stabilité ; on ne faisait les comptes et on ne renouvelait les contrats que tous les six ou sept ans. Les directeurs des filiales demeuraient en place dix ou quinze ans et les Bardi ont, au total, duré soixante-dix ans.

L'ère des Médicis : de la mainmise totale à la disgrâce, de la disgrâce au retour en force

C'est de l'une de ces familles de marchands et banquiers que sont sortis les maîtres de la ville au XVe siècle, tyrans, puis seigneurs de la cité, puis princes et ducs. Le succès des Médicis n'était pas dû à un coup de force comme les Sforza à Milan, mais à l'argent, aux intrigues et aux compromissions, à l'art surtout de ruiner les ennemis et de maîtriser tous les ressorts et d'ourdir les pièges du jeu politique ; tout cela a été magnifiquement décrit par Machiavel dans son œuvre maîtresse, les Histoires florentines. Florence a vécu pendant plus de trois siècles sous un gouvernement qu'elle appelait la Commune, d'abord aux mains de Collèges restreints puis, à deux reprises, sous un Popolo – mot que l'on ne doit pas traduire par « peuple » – sous le contrôle des arts, associations de métiers où les arti magiori, le popolo grasso, faisaient la loi. Le pouvoir n'a jamais échappé aux grandes familles, qui s'opposaient les unes aux autres lors des guerres civiles entre les partis, guelfes et gibelins puis noirs et blancs, et en arrivaient même, comme en 1378, lors de la révolte dite des Ciompi, à susciter la rébellion des arti minori pour affaiblir l'adversaire. L'une des factions l'emporta, monopolisa toutes les charges publiques mais celles-ci furent bientôt confisquées par les Médicis. Ils s'étaient fait connaître déjà au XIIIe siècle : une famille vraiment honorable, habile aux jeux de la finance, plus encore peut-être à placer les siens dans les Conseils du gouvernement communal. Le clan s'affirma sous Francesco de Bicci qui, en 1382, se fit immatriculer dans l'Arte del cambio. Leur force tenait à l'insolente réussite de leurs deux grandes banques et à l'étonnante cohésion du clan formé de neuf branches, toutes solidaires. En 1429, aux funérailles de Giovanni, frère de Francesco, trente-six Médicis, chefs de familles, étaient présents. Solidarité renforcée par d'étroits liens de voisinage : leurs palais se situaient tous dans le quartier de San Giovanni, entre le Ponte Vecchio et le Duomo ; leurs châteaux et leurs fiefs tous dans le Mugello, la vallée de la Sieve, affluent de la rive droite de l'Arno. Ils se rendaient de fréquentes visites et tenaient des assemblées, sous la conduite d'un patriarche, chef incontesté. Leurs amici se comptaient par centaines ; ils payaient leurs dettes et leur prêtaient de l'argent, leur réservaient des offices dans leurs banques et dans l'administration. Ils unirent quatre de leurs filles à quatre familles de leurs alliés, grands banquiers eux aussi, les Bardi, Tornabuoni, Salviati et Gianfigliazzi. Côme, fils de Giovanni, épousa Catherine Bardi en 1413.

Proscrits en 1433, les Médicis reviennent en force en 1434, seuls maîtres désormais, tous au faîte des honneurs : Côme est acclamé comme un triomphateur par une foule immense. Ils n'avaient qu'un seul élu aux offices en 1433 ; ils en eurent vingt et un en 1440. Leurs partisans faussaient les élections et les tirages au sort pour la désignation des magistrats. Contre les ennemis, le fisc : « s'il restait quelque suspect, il se trouvait bientôt écrasé par de nouvelles taxes » (Machiavel). Ruinés, condamnés au bannissement honteux, les Strozzi et autres grandes familles hostiles ne comptaient plus. Après Côme, ce fut Pierre le Goûteux puis Laurent le Magnifique, marié à Clara Orsini. L'assassinat de son frère Julien, et la conjuration des Pazzi en 1478 ne mirent nullement les Médicis en danger. Ils défiaient le pape, ne tenant aucun compte de l'interdit lancé par Sixte IV contre Florence, et firent la paix la tête haute grâce à l'appui de Louis XI.

En novembre 1494, Pierre, fils de Laurent, incapable de résister à la colère de la rue entretenue par les prêches de Savonarole, quitta la ville tandis que les pillards envahissaient son palais. Au gouvernement de Savonarole, brûlé en 1498, succéda une sorte de régime « républicain » sous la conduite d'un « Gonfalonier de Justice ». C'est le temps où Machiavel fut secrétaire de la Signoria. Mais les Médicis revinrent dans les fourgons des troupes espagnoles dont la victoire à Prato sema un vent de panique dans Florence. Lourde disgrâce de Machiavel et retour triomphal de ces Médicis accueillis par des foules en délire : de Julien, fils de Laurent le Magnifique, de son frère Jean qui devint pape l'an suivant (Léon X), du capitaine Jean des Bandes noires, puis de Jules, fils naturel de Julien assassiné en 1478 et qui fut pape en 1523 (Clément VII).

En 1537, Côme, fils de Jean des Bandes noires, prit le titre de duc de Florence.

 

Jacques Heers
Avril 2002
 
Bibliographie
Histoire de Florence Histoire de Florence
Pierre Antonetti
Que sais-je?
P.U.F., Paris, 1996, 3ème édition

Florence, 1300-1600. Histoire et culture Florence, 1300-1600. Histoire et culture
Christian Bec
Presses Universitaires de Nancy, Nancy, 1986

La vie quotidienne à Florence au temps des Médicis La vie quotidienne à Florence au temps des Médicis
Jean Lucas-Dubreton
La vie quotidienne
Hachette, Paris, 1963

Laurent le Magnifique Laurent le Magnifique
Ivan Cloulas
Paris, 1982

Machiavel Machiavel
Jacques Heers
Paris, Fayard, 1985

La Vie quotidienne à la cour pontificale au temps des Borgia et des Médicis, 1420-1520 La Vie quotidienne à la cour pontificale au temps des Borgia et des Médicis, 1420-1520
Jacques Heers
Hachette, Paris, 1986

La ville au Moyen Âge en Occident La ville au Moyen Âge en Occident
Jacques Heers
Fayard, Paris, 1990

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