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Flavius Josèphe et Jérusalem au premier siècle
Etienne Nodet
Dominicain. Professeur à l’École biblique de Jérusalem

Si l'on n'avait que le Nouveau Testament et les sources juives traditionnelles, on ne saurait presque rien sur Jérusalem et la Judée pour toute la période qui s'étend de la crise maccabéenne et ses conséquences (vers 150 avant J.-C.) jusqu'à la prise de Massada, qui mit un terme à la grande guerre de Judée (70-74 après J.-C.). Cette lacune est largement comblée par Flavius Josèphe, l'unique historien juif de cette époque dont l'œuvre soit conservée ; il a bien des défauts, dont le moindre n'est pas une indéfectible vanité, mais l'étendue de sa documentation en fait un témoin inestimable.

Nous avons demandé à Étienne Nodet, qui l'étudie depuis plus de quinze ans, de nous présenter Josèphe. Dans son livre Flavius Josèphe, l'homme et l'historien, paru en 2000 aux éditions du Cerf, il s'attache à restaurer la valeur d'un texte méconnu de Josèphe, injustement soupçonné d'être un faux.

Vous êtes à Jérusalem, alors que Josèphe n'a écrit qu'à Rome. Est-ce cohérent ?

Oui, pour deux raisons bien distinctes.

La première est qu'il fait constamment allusion à la géographie du pays et à des sites que les archéologues ont retrouvés, comme Massada ou les monuments d'Hérode. De plus, il a vécu de près les troubles et les conflits de Judée (qui ne s'appelait pas encore Palestine), et il n'est pas inutile de se retrouver, dix-neuf siècles plus tard, dans des circonstances assez semblables.

La seconde raison tient à l'École biblique, endroit idéal pour travailler, doté d'une remarquable bibliothèque. Elle fut fondée en 1890 par un dominicain, le Père Lagrange, à un moment où les découvertes archéologiques ébranlaient chez les catholiques les certitudes bibliques.

Schématiquement, on peut dire que la mentalité de l'époque avait deux caractéristiques : d'abord le positivisme, lié aux progrès de la science, dont l'attitude de base est de ne tenir pour vrai que ce qui est exact et vérifiable, ce qui met à mal la véracité de la Bible ; le second trait est le romantisme – en fait une sorte de stoïcisme – selon lequel seules les origines sont pures ; après un âge d'or révolu, tout se dégrade, mais la science peut aider à le reconstituer. Un mot d'Ernest Renan caractérise bien l'époque et son projet : « Jésus avait annoncé le Royaume, mais on a vu s'installer l'Église… »

Les temps ont changé ; la science aussi, qui se fonde maintenant sur des modèles interprétatifs, dont la seule validité est l'efficacité. Dans le domaine biblique au sens large, on est devenu plus sensible à la notion de tradition : on transmet en transformant, en fonction de significations et de préoccupations nouvelles. Il n'y a pas de point de vue neutre, ou objectif. Dans le cas de Josèphe, son œuvre est un discours, une rhétorique. Que veut-il prouver, et à qui ? La question est toujours à reprendre, puisque le commentateur moderne a toujours ses propres grilles de lecture.

Nous arrivons donc à Josèphe. Qui était-il ? Qu'a-t-il fait ?

Josèphe, fils de Mattathias, était un prêtre de bonne famille, né à Jérusalem en 37, l'année de la mort de Tibère. Sa vie se scinde en deux parties.

Après une formation éclectique, d'abord haut fonctionnaire, il fut chargé en 66 d'organiser en Galilée la résistance juive aux Romains. Assiégé en 67, il parvint à s'échapper et se rendit à l'ennemi. D'abord prisonnier, il devint ensuite affranchi de la famille impériale, les Flaviens, d'où son nom de Flavius Josèphe. Lors de la guerre de Judée en 70, les Romains l'amenèrent comme interprète-médiateur, mais on se méfiait de lui des deux côtés.

Après la guerre, pensionné à Rome et fasciné par la puissance romaine, il se mit à écrire, avec un certain biais en faveur de ses nouveaux patrons ; à sa mort, vers 96, il avait encore des chantiers inachevés. Il a tout de même laissé quatre ouvrages, soit quelque 90 000 lignes :

La Guerre juive (vers 79), où il raconte les événements qu'il a vécus de 66 à 75. Il affirme en prologue que le véritable historien est le témoin oculaire et non le compilateur de sources anciennes. C'est un grand principe de l'historiographie grecque. Pourtant, il fait remonter son récit à la crise maccabéenne, où une destruction du sanctuaire a été suivie d'une libération ; l'histoire ancienne devient prophétie pour le présent. C'est une perspective juive : l'historien est prophète, et réciproquement.

Les Antiquités juives (en 93), où pour montrer l'ancienneté de sa nation, il commence avec Adam. Dans cet ouvrage majeur, il paraphrase toute la Bible, puis poursuit jusqu'aux prodromes de la guerre, en 66. Il reprend donc une partie de ce qu'il a déjà dit, ce qui permet de voir comment il travaillait.

Je dirige depuis dix ans une nouvelle traduction française de l'ouvrage, avec un gros commentaire et le texte en regard. Un troisième tome devrait sortir cette année [2000], sur huit projetés.

La Vie. C'est une autobiographie qui conclut l'ouvrage précédent. Il donne quelques renseignements sur lui-même, mais la majeure partie du livre concerne les six mois qu'il a passés en Galilée (en 66-67), où il décrit longuement les conflits entre juifs, mais sans parler de l'ennemi romain. Ces souvenirs provinciaux, publiés plus de vingt-cinq ans après les faits, ne peuvent avoir intéressé que des juifs, pour qui la Galilée était depuis longtemps une province essentielle.

Contre Apion (vers 95). Josèphe s'adresse aux païens, et se fait polémiste. D'une part il réfute brillamment les critiques formulées contre les juifs, par l'Alexandrin Apion et par d'autres ; d'autre part, il montre l'ancienneté et la réputation de sa nation en citant non pas la Bible, mais un grand nombre d'historiens anciens, dont la plupart sont maintenant perdus.

Tout cela fait une œuvre imposante. Quel était le propos de Josèphe ?

Dans La Guerre, qui s'adresse aussi bien aux Romains qu'aux juifs, sa thèse est simple : d'une part, il est vain de contester la suprématie mondiale des Romains, car elle est voulue par Dieu ; d'autre part, les juifs sont vaillants, mais leurs divisions ont causé leur perte ; même le Dieu de Jérusalem en est las et désire se rendre à Rome.

Le Contre Apion est une œuvre apologétique ad extra, qui s'adresse aux Romains, ou plus exactement au monde de culture grecque.

Entre deux, l'ensemble formé par Les Antiquités et La Vie est plus malaisé à situer. Officiellement, il s'adresse au monde grec. Cependant, sa source principale est la Bible, qui n'a pas d'autorité historique pour ce public. Il ne l'invoque jamais dans le Contre Apion. De plus, La Vie est manifestement destinée à un public juif : Josèphe expose sa compétence et ses titres à enseigner le judaïsme et les récits de Galilée sont un plaidoyer pro domo où il veut montrer, contre certains détracteurs juifs, que son seul but a toujours été de restaurer l'unité du peuple.

Mais allons plus loin : je crois qu'après 70 il s'est posé en refondateur d'un judaïsme centré sur Rome, mais sans perdre de vue le temple de Jérusalem, dont il a connu une restauration au moins partielle. Ayant constaté l'impuissance de toute monarchie juive vassale, il s'est posé en prêtre et en pharisien, et a voulu instruire ses coreligionnaires dans tout l'empire. Il a même voulu instaurer la coutume de l'agneau pascal à Rome. À la même époque, une autre tentative de refondation se développait dans une petite ville de Judée appelée Iamnia ou Yabné, au sud de Jaffa ; détail intéressant, cette ville était depuis longtemps propriété de César, sans lien juridique avec Jérusalem. De fait, le mouvement qui s'y développa, sous l'impulsion de Gamaliel, un pharisien d'envergure, était strictement laïc et avait des attaches galiléennes et même babyloniennes, bien loin de Rome.

Par la suite, l'histoire a tranché : les écoles de Judée, qui ont coupé les liens avec le monde grec, sont devenues l'actuel judaïsme rabbinique, alors que Josèphe n'a pas eu de postérité. De fait, il était un courtisan habile, mais sa sensibilité religieuse était très conventionnelle et assez fade. On s'endort souvent à la lecture.

A-t-on eu raison de l'oublier ? Que tirer de son œuvre aujourd'hui ?

Cette dernière a été conservée dans les bibliothèques publiques romaines, puis par les chrétiens de langue grecque, qui l'honorèrent comme témoin impartial car, bien que juif, il donnait de brèves notices assez neutres sur Jésus-Christ et Jean-Baptiste. Contrairement à une opinion usuelle, je considère ces notices comme strictement authentiques, sans remaniement chrétien ultérieur.

Plus généralement, Josèphe fournit des renseignements de toutes natures sur son pays et sa nation ; cependant, son mode d'emploi n'est pas toujours aisé : non seulement il a ses propres perspectives, mais surtout il combine de manière quasi biblique toutes les sources qu'il a pu trouver, qu'elles proviennent d'archives ou de récits populaires. Il les agence à sa façon, sans craindre les incohérences, ni même les contradictions ; comme en outre il a fréquenté la littérature grecque classique, historiens et poètes, il donne à ses récits une couleur hellénisante, dont la qualité littéraire est d'ailleurs variable. La critique de ses méthodes de travail n'en est qu'à ses débuts.

Il présente un vaste tableau du judaïsme jusqu'à son temps, bien utile pour discerner les origines du judaïsme actuel. Signalons trois points :

– sa paraphrase biblique est instructive, car sa source – des rouleaux hébraïques provenant certainement de la librairie du Temple – est distincte de la Bible hébraïque usuelle et a certaines parentés avec des fragments recueillis à Qumrân. Je crois même qu'il est le premier à avoir rendu en grec les livres historiques, vers 90, ce qui a d'intéressantes conséquences pour le Nouveau Testament ;

– il donne un grand nombre de traditions juives, dont beaucoup se retrouvent dans les sources rabbiniques, ou s'y opposent. Comme il se veut rassembleur, au-dessus de tout parti et de toute école, il s'arrange souvent pour combiner des coutumes divergentes, d'où une rédaction parfois confuse ;

– décrivant les diverses branches du judaïsme, il parle longuement des Esséniens, ces groupes sectaires voulant retrouver l'Alliance à l'état pur, loin des corruptions de Jérusalem. Ses descriptions fournissent un bon cadre d'ensemble aux trouvailles de la mer Morte, célèbres depuis cinquante ans. Notons que le terme « esséniens » correspond à l'hébreu hassidim, signifiant « fidèles » ; il s'agit des disciples d'un maître, ou rabbi.

À propos du christianisme, il donne bien sûr le cadre juif des débuts, ainsi que la courte notice signalée plus haut, qu'il a recueillie à Rome et qui est démarquée d'une confession de foi baptismale chrétienne. Mais, dans un texte peu connu, il parle aussi de Jésus le thaumaturge et de sa postérité juive en Judée, qui fut considérable, mais qui n'est nullement le christianisme…

Voulez-vous parler de vos travaux récents sur le « Josèphe slavon » ? De quoi s'agit-il au juste ?

Oui. De La Guerre, il avait fait une première version en araméen, à l'usage des « barbares » orientaux, juifs ou non. Elle est perdue, mais il dit l'avoir traduite en grec, puis s'être fait aider de bons hellénistes pour polir le style. Le résultat, tel qu'on le connaît depuis toujours, est une œuvre très littéraire, mais qui ignore superbement la Bible et montre une connaissance superficielle du judaïsme. Comme dans ses ouvrages tardifs il connaît bien l'un et l'autre, on en conclut habituellement qu'il ne s'est intéressé à la religion que sur le tard, bien que dans son autobiographie il affirme avoir été très précoce.

En 1905, on a retrouvé une version en vieux russe (ou slavon) de La Guerre, faite vers le XIe siècle à partir d'un texte grec. Elle est très brève et pétrie de réminiscences bibliques et d'exégèses prophétiques. Elle contient aussi quelques additions, parmi lesquelles des passages plutôt favorables sur Jean-Baptiste et sur l'énorme onde provoquée par Jésus, et par ses disciples après lui. Josèphe n'y voit encore qu'une réalité strictement juive et il ne parle ni de Messie, ni d'accomplissement des Écritures ; il n'a pas encore identifié le christianisme avec la fusion entre juifs et Grecs, c'est-à-dire l'instauration d'un nouveau royaume, ou nouvelle création sans frontières. Dans les Actes des Apôtres, la scène essentielle qui le montre est l'incroyable visite de Pierre chez Corneille, un officier de l'armée d'occupation. Cette étrange version en slavon a suscité d'intenses controverses jusque dans les années 30, puis elle a été oubliée, car on la croyait inauthentique. C'était cependant pour des raisons insuffisantes et à mon avis il n'est pas très difficile de montrer qu'en réalité elle dérive du premier texte grec de Josèphe (vers 75), où l'on voit bien sa fine connaissance du judaïsme – avant l'intervention des assistants de culture grecque, qui n'étaient pas juifs.

Terminons sur un fait curieux : ce n'est qu'après 75 et à Rome que Josèphe a fait un lien entre la postérité juive de Jésus et les chrétiens proprement dits, incluant des incirconcis au nom de l'Écriture, c'est-à-dire brouillant les frontières. Il est alors passé de la bienveillance au refus navré.

Etienne Nodet
Avril 2000
 
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