Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Fès, capitale culturelle du Maroc
Bernard Lugan
Maître de conférence à l'université de Lyon III
Directeur-éditeur de la revue L'Afrique réelle
Expert auprès du tribunal pénal international pour le Rwanda (ONU)

Fès, inscrite au Patrimoine de l'humanité par l'Unesco en 1976, a su conserver intact le visage que lui a modelé son passé : la capitale des Idrissides, embellie par les Almoravides et les Almohades avant de redevenir capitale sous les Merinides, reste l'une des plus belles villes de l'Islam, véritable écrin abritant des joyaux de l'art hispano-mauresque. Laissons Bernard Lugan, auteur d'une Histoire du Maroc (Editions Perrin, Paris – 2000), nous guider à travers les aléas d'une histoire toujours passionnante qui donna à Fès sa splendeur et son originalité.

De part et d'autre de l'oued Fès, deux noyaux urbains, dont chacun s'enrichit d'apports étrangers

Fès fut fondée en 789 par Idriss 1er (788-791), descendant du prophète Mohammed (Mahomet pour les Occidentaux) et fondateur de l'État marocain. Il y transféra sa capitale jusque-là établie dans l'antique ville berbéro-romaine de Volubilis, connue sous le nom d'Alila par les conquérants arabes.
La fondation se fit dans une sorte de cuvette située sur la rive droite de l'oued Fès, site d'un village berbère. Le choix de ce lieu était judicieux : situé au cœur d'une riche zone agricole au carrefour entre la plaine du Sais au sud-ouest et de la vallée du Sebou à l'est, sa situation en faisait une plaque tournante importante pour le commerce de toute la partie ouest du Maghreb. De plus, l'existence de nombreuses sources et la présence de trois oueds lui garantissaient de l'eau en abondance. Quant à la proximité des forêts de l'Atlas, elle permettait la fourniture en bois de charpente pour les constructions et en charbon de bois pour la cuisine.
Cette première ville de Fès eut pour nom Madinat Fès et s'élevait au cœur de l'actuel quartier des Andalous.
Le fils et successeur d'Idriss Ier, Idriss II (803-828), créa en 809 sur la rive gauche de l'oued Fès un pôle administratif comprenant le palais royal et une mosquée, le tout entouré de murailles. La ville nouvelle qui venait de naître fut baptisée Al Aliya (la ville haute). Elle s'élevait au cœur de l'actuel quartier des Kairouanais. C'est à Al Aliya, construite selon les canons architecturaux orientaux, qu'Idriss II s'installa avec sa garde arabe.
Dès lors, deux noyaux urbains existaient, à partir desquels la cité se développa et connut un essor remarquable.
Au IXe siècle, et plus exactement en 818, de sanglantes émeutes éclatèrent à Cordoue, en Espagne. Elles étaient dirigées contre l'émir omeyyade Al-Hakim 1er et furent suivies d'une terrible répression. Des centaines de familles de notables s'exilèrent alors, quittant Al-Andalus – l'Espagne sous contrôle musulman – pour trouver refuge au Maroc. Elles s'installèrent sur la rive droite de l'oued Fès, à Madinat Fès, donnant leur nom au quartier qu'elles fondèrent et qui devint le quartier des Andalous.
Sur la rive gauche, à Al Aliya, ce furent des Arabes chassés de l'actuelle Tunisie qui firent souche : fugitifs originaires de la grande ville de Kairouan, ils fuyaient les persécutions aghlabides. Ils donnèrent à cette partie de la ville le nom de quartier des Kairouanais. Dans les deux cas, ces citadins cultivés apportèrent à la ville naissante une impulsion considérable, expliquant largement son essor fulgurant. Ces apports en provenance de ces deux pôles d'excellence du monde musulman qu'étaient alors l'Espagne et la Tunisie permirent la naissance d'une civilisation originale bien que, jusqu'au XIe siècle, chacune des deux cités composant la ville de Fès ait continué à se développer d'une manière autonome à l'abri de sa propre muraille, autour de ses mosquées et de ses souks.

Une capitale sans cesse embellie, qui connaît son âge d'or aux XIVe et XVe siècles

Durant des siècles, Fès, cœur politique, religieux, culturel et économique du Maroc, fut constamment embellie, remodelée par les souverains des dynasties qui se succédèrent sur le trône marocain. Sous chaque règne, ou presque, la ville fut dotée de palais, de mosquées, de médersas, de bains, de fondouks, de fontaines… et même lorsque les souverains almoravides et almohades préféreront vivre à Marrakech.
Les Xe-XIe siècles marquèrent une nouvelle étape importante pour Fès.
Sous la dynastie des Almoravides (1055-1147), les deux villes furent en effet unifiées en une seule cité enfermée par une enceinte d'ensemble par le sultan Youssef ben Tachfine (1061-1107). Dès lors, elles ne formeront plus que des quartiers au sein de la même ville. En 895, la célèbre mosquée Quaraouiyine fut fondée, devenant rapidement un des plus hauts lieux d'enseignement spirituel et culturel de tout le monde musulman.
Aux XIIe et XIIIe siècles, sous les Almohades, la ville connut un considérable essor économique et devint le principal centre artisanal du Maghreb quand s'y installèrent ou s'y développèrent, à proximité de l'oued Fès, tanneries, ateliers de poterie ou de travail du cuivre.
C'est cependant aux XIVe et XVe siècles, sous la dynastie mérinide et plus particulièrement durant les règnes d'Abou er-Rabi (1308-1310) et d'Abou said Othman (1310-1331) que la ville atteignit son apogée en redevenant capitale du royaume. Elle connut alors un développement spatial considérable avec la création d'une ville nouvelle, Fès Jdid (ou Fès la Nouvelle) par opposition à Fès el Bali (Fès la Vieille), construite à l'ouest des fortifications : le palais royal, de riches demeures, un important quartier administratif et une citadelle s'y édifièrent bientôt. Au début du XIVe siècle, Fès Jdid vit se créer un important mellah ou quartier juif transféré depuis Fès el Bali.
Fès était alors un des principaux centres du monde islamique. De cette époque datent plusieurs médersas (centres d'enseignement coranique) accueillant des étudiants venus de tout le monde musulman, attirés à Fès par le renom de ses collèges prestigieux dans lesquels enseignaient les savants les plus réputés. La médersa el Attarin est considérée comme le chef-d'œuvre de l'art mérinide de Fès, mais les médersas Es-Seffarin ou Bou Inania n'ont rien à lui envier. 
Toujours sous les Mérinides, se développa à Fès un art original connu sous le nom d'art hispano-mauresque. Son extrême raffinement était la marque d'une civilisation ayant atteint la quasi-perfection. Généralement, on situe l'apogée de cet art vers 1350, à la fin du règne du sultan Abou l'Hassan. Dans toute la ville s'élèvent alors de luxueuses constructions décorées de marbre et de faïences précieuses, les fameuses zellidjes.

Malgré les vicissitudes de l'histoire, un rayonnement culturel et religieux jamais démenti

Durant les règnes des sultans Beni Wattas ou Wattassides (1420-1554), Fès entra en décadence accélérée, et en 1471 un terrible tremblement de terre la détruisit partiellement. Aussi, quand les Saadiens s'en emparèrent en 1554, ce n'était plus qu'une ville ruinée qui allait désormais s'effacer au profit de Marrakech, sa grande rivale du Sud. La marque principale que les Saadiens (1554-1626) imprimèrent à Fès fut essentiellement militaire ; ils firent édifier les deux forteresses qui dominent la ville, à savoir les Bordj nord et sud.
Avec Moulay Rachid, le premier sultan de la dynastie alaouite qui régna de 1664 à 1672, Fès sembla retrouver une part de son éclat perdu. Puis, sous le règne du grand Moulay Ismael (1672-1727), elle fut à nouveau déchue de son rôle de capitale et connut ensuite une longue période d'anarchie accompagnée de pillages et de destructions. Ces troubles étaient en partie dus à l'installation à Fès de la tribu des Oudaia, que Moulay Ismael remerciait ainsi pour l'aide fournie lors de son accession au trône. Cette tribu eut un rôle déterminant dans la ruine de la ville. Il fallut attendre 1833 pour que le sultan Abd er Rahman décide de les en expulser, au grand soulagement des habitants.
Sous Moulay Abdallah (1729-1757), Fès redevint capitale du royaume et les souverains alaouites qui lui succédèrent continuèrent à l'embellir.
Paradoxalement, et cela jusqu'au début du XXe siècle, la ville, perdant peu à peu son rôle politique, conserva une très grande importance économique et commerciale doublée d'un rayonnement spirituel et culturel jamais démenti.
Le 30 mars 1912 y fut signé le traité imposant au Maroc le protectorat de la France. Ce fut d'ailleurs le dernier acte politique essentiel que connut la ville, car la capitale fut ensuite définitivement transférée à Rabat, même si les souverains marocains aimaient résider dans le palais de Fès.
Le déclin définitif se produisit durant ce protectorat (1912-1956), car la ville perdit alors son rôle administratif au profit de Rabat, son rôle économique au profit de Casablanca, tandis que sa rivale Meknès, principale garnison française au Maroc, devenait le cœur de la région agricole moderne, exportant en raison de l'installation de nombreux colons. Cependant, le rôle culturel et religieux de Fès demeurait, et c'est là que naquit le mouvement nationaliste au sein de l'élite bourgeoise de la cité.
De cette époque date le délabrement des quartiers historiques, car les familles patriciennes abandonnèrent leurs vieilles demeures pour s'installer dans les zones économiques en plein essor, sur le littoral atlantique. Leur départ fut démographiquement compensé par l'exode rural : de miséreuses populations sans traditions citadines vinrent s'entasser dans la vieille ville qui connut alors un phénomène de ruine qui semblait irréversible. Par bonheur, il fut enrayé avec le classement de Fès comme Patrimoine de l'humanité, suivi d'un ambitieux et très réussi projet de sauvegarde initié par l'Unesco.

Bernard Lugan
Juin 2000
 
Bibliographie
L'islam et l'art musulman L'islam et l'art musulman
Alexandre Papadopoulo
Repères
Citadelles & Mazenod, Paris, 2002 (réédition)

Histoire du Maroc des origines à nos jours Histoire du Maroc des origines à nos jours
Bernard Lugan
Perrin, Paris, 2000

Décors d'islam Décors d'islam
Dominique Clévenot et Gérard Degeorge
Citadelles & Mazenod, Paris, 2000

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter