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En Jordanie, sur les pas de Moïse et des chrétiens
Christian Marquant
Directeur du Centre international d'histoire religieuse (CIHR)

De prime abord, pour le public occidental, la Jordanie n'évoque pas l'univers biblique. Pourtant, si l'on visite le pays, on s'aperçoit que tout ou presque dans cette contrée en a la résonance. Le nom du pays d'abord, la Jordanie qui évoque le Jourdain, fleuve biblique par excellence, puis Amman qui rappelle Ammon et les Ammonites. Là c'est Wadi Musa qui parle de Moïse, ailleurs c'est Jérash qui rappelle la décapole et les miracles du Christ. C'est enfin et surtout l'ensemble des paysages qui, plus que partout ailleurs, permet de retrouver l'atmosphère particulière de l'Ancien et du Nouveau Testament : en Jordanie, on se trouve au cœur du monde de la Bible. Trop souvent, lorsque l'on appréhende les textes sacrés, on ignore qu'ils présentent l'histoire d'hommes, de peuples qui ont un cadre de vie toujours existant avec ses montagnes, ses fleuves, ses villes et ses villages.

L'Exode

C'est avec l'Exode que débute l'histoire sainte de la Jordanie. Les historiens sont d'accord aujourd'hui pour admettre qu'à leur sortie d'Égypte et après une longue station dans l'oasis de Cades de la péninsule sinaïtique, une partie au moins des Hébreux sous la conduite de Moïse ont rejoint le pays de Canaan en passant par le sud de la mer Morte et la Transjordanie. Il est impossible de fixer d'une manière précise l'itinéraire réel de cet Exode qui fut sans doute, plus qu'un passage, une longue période de nomadisme aux chemins imprécis. Cette méconnaissance des étapes de l'Exode a entraîné de la part des saints moines et des pieux musulmans, des tentatives, parfois sérieuses ou souvent fantaisistes, de localiser les épisodes de cette longue pérégrination. C'est ainsi qu'à Pétra notamment, tout le site résonne de pseudo-souvenirs bibliques. Ici, c'est la rivière de Moïse, là le trésor de Pharaon, ailleurs encore le château de sa fille.

Amon, Moab, Edom

Cent fois cités par la Bible, ces grands royaumes transjordaniens, rivaux de celui des Hébreux ne leur semblent pourtant pas étrangers. Aux plus lointaines sources de l'Ancien Testament, la Bible raconte l'origine des peuples de l'Orient, et ce n'est pas sans surprise que nous découvrons la proche parenté de ces anciennes populations de Transjordanie avec le peuple de Dieu.

Les traditions bibliques sont fermes sur la parenté de ces peuples avec la lignée d'Abraham. L'ancêtre d'Edom est Edom-Esaü, le frère jumeau de Jacob ; Amon et Moab sont issus de l'union de Lot avec ses filles, or Lot était le propre neveu d'Abraham.

Les rares témoignages épigraphiques que ces peuples ont laissés, nous indiquent qu'ils parlaient la même langue que les Israélites avec seulement quelques différences dialectales. La fameuse stèle du Mescha, conservée au musée du Louvre, illustre les guerres qui opposèrent au Ier millénaire avant notre ère les Moabites au royaume de Juda. Il est vraisemblable historiquement qu'ils aient fait partie du même mouvement de peuples que celui qui mena vers Canaan les tribus conduites par Moïse.

La voie royale

Il est encore une trace biblique toujours vivante, c'est la Voie Royale, parfois nommé aussi la Route des Rois qu'aujourd'hui comme hier, les visiteurs désireux d'une découverte de la Jordanie continuent d'utiliser pour se rendre d'Amman à Pétra. Combien savent que cette route des Rois existait déjà à l'époque de Moïse et que celui-ci tentait de l'utiliser sans succès lors de sa remontée vers Canaan ?

« Moïse envoya des messages à Sehon, roi des Amorrhéens, pour lui dire : « Laisse-moi passer par ton pays, nous ne nous écarterons ni dans les champs, ni dans les vignes et nous ne boirons pas l'eau du puits, nous suivrons la route Royale jusqu'à ce que nous ayons franchi ton territoire… » » (Nombres XXI, 21.)

Pourquoi cette route prit-elle le nom de Voie Royale ? Nul ne le sait exactement, certains diront que c'est parce qu'elle fut celle employée par les rois de l'Ancien Testament, d'autres parce qu'elle fut utilisée partiellement par Moïse, d'autres encore parce que la reine de Saba l'emprunta lors de sa visite au roi Salomon. « La reine de Saba, ayant appris la renommée de Salomon, vint pour l'éprouver par des énigmes. Elle vint à Jérusalem avec un équipage très considérable, des chameaux portant des aromates, de l'or en très grande quantité, et des pierres précieuses… » (I Rois V, 1-3).

Venant du lointain Yémen, la reine de Saba prit vraisemblablement la voie que suivirent jusqu'au XIXe siècle les grandes caravanes qui faisaient monter vers les échelles du Levant les luxueux produits de l'Orient.

Le mont Nébo et la mort de Moïse

« Moïse monta, des plaines de Moab, sur le mont Nébo… en face de Jéricho… Moïse, le serviteur de Yahvé mourut dans le pays de Moab selon l'ordre de Yahvé. Et il l'enterra… Mais aucun homme n'a connu son sépulcre jusqu'à ce jour. » (Deutéronome XXXIV.)

Si la tombe de Moïse est toujours inconnue, dès les premiers temps du christianisme, de saints moines ont voulu honorer ce prophète en élevant au sommet du mont Nébo un sanctuaire dédié à sa mort. En 1933 les Pères de la Custodie de Terre Sainte entreprirent les fouilles qui permirent le dégagement d'un vaste complexe monastique édifié autour de la grande basilique. Celle-ci, décorée de merveilleuses mosaïques, surplombant toute la région du Jourdain à la mer Morte, fait aujourd'hui encore l'étonnement et la joie des voyageurs comme elle avait déjà fait au début du Ve siècle celle de dame Etherie lors de son pèlerinage en Terre Sainte. « Ainsi nous sommes arrivés au pied du mont Nébo ; il est très haut, toutefois on peut en monter la plus grande partie à dos d'âne. Parvenus au sommet de cette montagne, il y a maintenant une église, à l'endroit où se trouve l'ambon j'ai vu un emplacement un tout petit peu plus élevé dont les dimensions étaient celles qu'ont d'ordinaire les tombeaux. Alors j'ai demandé aux saints ce que c'était et ils m'ont répondu : « c'est ici que Moïse a été déposé par les anges, puisque comme il est écrit, « aucun homme ne connaît sa sépulture ». Ce sont les anciens qui ont demeuré ici qui nous ont montrés où il a été déposé et de même nous aussi nous vous le montrons et ces anciens eux-mêmes disaient qu'ils tenaient cette tradition de plus anciens qu'eux. » On a fait ensuite une prière, puis nous sommes sortis de l'église. Alors ceux qui connaissaient les lieux, prêtres et saints moines nous ont dit : « Si vous voulez voir les lieux dont il est parlé dans les livres de Moïse, venez dehors devant la porte de l'église et de ce sommet aussi loin du moins qu'on peut le voir d'ici, regardez attentivement. » De la porte de l'église, nous avons vu l'endroit où le Jourdain entre dans la mer Morte, et encore Jéricho au-delà du Jourdain… »

Le baptême du Christ

« Or il arriva en ces jours que Jésus vint de Nazareth en Galilée et qu'il fut baptisé dans le Jourdain par Jean » (Marc, I,9) Si saint Marc ne nous dit pas où se déroula cet épisode majeur de la vie du Christ, saint Jean au contraire nous précise : « Cela se passa à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait. » (Jean I, 28). La mention « au-delà du Jourdain » indique que c'est bien sur le sol de l'actuelle Jordanie que se tenait le Précurseur. Dès le IIIe siècle, les communautés chrétiennes ont localisé Béthanie ou Bethara près du gué de Hajla en face de Jéricho.

Le martyre de saint Jean-Baptiste à Macheronte

Les évangélistes Marc et Matthieu qui relatent le martyre de saint Jean-Baptiste ne précisent pas le lieu où se déroula celui-ci : « Car Hérode lui-même avait envoyé arrêter Jean et l'avait envoyé en prison. » (Marc, VII, 17). C'est Flavius Josèphe qui, dans ses Antiquités juives, situe les lieux de l'emprisonnement du Précurseur : « Comme beaucoup de gens suivaient Jean-Baptiste pour écouter sa doctrine, Hérode craignant que le pouvoir qu'il aurait eu sur eux n'excitât quelques séditions, crut devoir prévenir ce mal. Pour cette raison il l'envoya prisonnier dans la forteresse de Macheronte. » (Antiquités juives, XVIII, 116) Cette localisation vient d'être réellement éclairée par diverses campagnes de fouilles réalisées par les franciscains sur le site de Macheronte. Quelle ne fut pas la surprise des fouilleurs d'y découvrir, non pas une forteresse comme le laissaient prévoir les ruines, mais les vestiges d'un luxueux palais où sans doute Hérode aimait venir se réfugier ! Une grande découverte faite par le père Corbo éclaire encore davantage le texte évangélique : « Un détail étrange mérite une mention particulière, la salle à manger du palais, le triclinium, présente un plan curieux. Plus exactement, dans le palais, il y avait deux salles à manger juxtaposées. Un recours aux sources littéraires juives de l'époque permet de conclure que l'une d'entre elles était réservée aux hommes et la seconde aux femmes. À la lumière de cette découverte archéologique, le texte de l'évangile de Marc acquiert plus de réalisme : la jeune fille entre pour danser, sort pour consulter sa mère, entre à nouveau pour présenter sa requête au roi. Aucun de ces verbes de mouvement n'est superflu. On a l'impression que ceux qui ont transmis le récit du martyre de Jean-Baptiste connaissaient l'endroit de sa mort. En tout cas il est impossible de réduire le texte à une composition littéraire dénuée de tout sens historique. » (F. Manns)

Miracle au pays des Geraseniens

« Et ils abordèrent au pays de Geranésiens, qui est en face de la Galilée. Comme ils descendaient à terre vint à sa rencontre un homme de la ville possédé des démons… Ayant vu Jésus, il poussa des cris, tomba à ses pieds et dit d'une voix forte : « Qu'y a-t-il entre moi et toi, Jésus, fils du Dieu très haut ? Je t'en prie, ne me tourmente pas. Car il ordonnait à l'esprit impur de sortir de l'esprit de cet homme. Les démons sortirent de l'homme et entrèrent dans les porcs et le troupeau s'élança de l'escarpement dans le lac et fut noyé. Les pasteurs, ayant vu ce qu'il était arrivé, s'enfuirent et portèrent la nouvelle dans les villes et dans les villages. Et toute la population du territoire des Geranésiens lui demanda de s'éloigner d'eux parce qu'ils étaient saisis d'une grande crainte. » (Luc, VIII)

Les exégètes ont souvent interprété cet épisode de l'évangile comme l'expression de la volonté du Christ de ne pas réduire son apostolat au monde juif mais d'apporter la bonne nouvelle au monde entier, représenté ici par le monde gréco-oriental des villes de la Décapole dont Gerasa, l'actuelle Jerash, était l'une des plus importantes. Cet univers représentait pour les juifs, plus encore que celui des Samaritains peut être, le domaine de l'impureté et du paganisme.

Les chrétiens à Pella

En 66, lorsqu'éclata la première grande révolte juive contre les Romains, les membres de la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem s'enfuirent et se réfugièrent à Pella, cité de la Décapole dont les vestiges se trouvent aujourd'hui en Jordanie. C'est Eusèbe de Césarée qui, le premier, livra cette information : « Le peuple de l'église de Jérusalem reçut, grâce à une prophétie transmise par révélation aux notables de l'endroit, l'ordre de quitter la ville avant la guerre et d'habiter une ville de Pérée, nommée Pella. Ce fut là que se transportèrent les fidèles du Christ après être sortis de Jérusalem, de telle sorte que les hommes saints abandonnèrent complètement la métropole royale des juifs et toute la terre de Judée. » (Histoire ecclésiastique III, 5)

La question reste entière de savoir pourquoi cette fuite. La réponse cependant paraît simple : depuis des années les judéo-chrétiens de Jérusalem étaient persécutés par leurs coreligionnaires et surtout, seule une petite partie des juifs, les Zélotes, s'étaient révoltés contre l'autorité romaine. Ces juifs qui ne voyaient l'avenir d'Israël qu'à travers la renaissance d'un état indépendant n'étaient pas suivis par la majorité du peuple et beaucoup les abandonnèrent. Le plus célèbre de ceux-ci fut Flavius Josèphe qui, d'abord à leur service, les abandonna bientôt pour servir… Vespasien, le chef de la répression romaine. Les Pharisiens aussi tentèrent de partir, bien que cela leur fût interdit par les Zélotes. On sait par la littérature rabbinique que le rabbin ben Zakkay dut, pour sortir, user d'un stratagème : il feignit d'être mort et demanda à ses disciples de transporter son cercueil hors des remparts. Une fois dehors, il obtint de Vespasien que les Romains lui donnent la ville de Jabné pour qu'il puisse « enseigner à ses disciples, instituer ses prières, et observer les commandements prescrits par la loi ». C'est autour de ce centre que renaîtra le judaïsme après la destruction du temple. On voit donc que l'exode des chrétiens à Pella, loin d'être exceptionnel, exprime le rejet de la révolte anti-romaine par un grand nombre d'habitants de la Palestine de cette époque.

Les chrétiens en Jordanie

L'origine du christianisme jordanien est bien antérieure à la fuite des chrétiens de Jérusalem à Pella puisque déjà le jour de la Pentecôte, lorsque les Apôtres se mirent à prêcher en langue étrangère, des Arabes eurent connaissance de la bonne nouvelle (actes II, 11). Pour la suite, on ignore à peu près tout du développement du christianisme en Transjordanie au cours des trois premiers siècles.

Après l'édit de Milan, de nombreux évêques venant de diverses régions du pays, tant des provinces d'Arabie que de Palestine, participèrent aux premiers grands conciles : Nicée, Constantinople, Éphèse et Chalcédoine. Par leur présence, ils attestent l'existence de communautés chrétiennes dont, par ailleurs, nous ne savons que peu de chose, si ce n'est qu'elles furent souvent traversées par des courants hétérodoxes.

La seule présence chrétienne organisée est celle qui est attestée à Gerasa, l'actuelle Jerash, au cours du IIIe siècle, où Epiphane parle du martyrium élevé au centre de la ville, prouvant ainsi l'existence d'une communauté chrétienne importante dans la cité traditionnellement consacrée à Artémis.

C'est surtout au Ve et au VIe siècles, que la christianisation atteignit son apogée. C'est à cette époque que s'édifièrent sur tout le territoire, des centaines d'églises et de couvents dont les vestiges sont souvent admirablement conservés : ensembles de mosaïques, de pavements, dont les plus célèbres proviennent de l'école des mosaïstes de Madaba. C'est autour de ce centre que se répartissent les plus belles réalisations : au mont Nebo, à l'église Saint-Lot-et-Saint-Procope et surtout à Madaba même, où fut mise au jour à la fin du siècle dernier l'étonnante carte du Proche-Orient réalisée à la fin du VIe siècle, qui fournit aux historiens des informations précieuses sur la géographie de cette région à l'époque byzantine.

Au VIe siècle, les églises de Transjordanie furent déchirées, comme toutes celles du Proche-Orient, par la querelle qui opposa orthodoxes et monophysites. Or, on sait par une lettre adressée à Jacques Baradée, le fondateur de l'Église monophysite, qu'il avait le soutien de cent quarante-sept monastères d'Arabie. Ce chiffre peut être exagéré montre l'ampleur qu'avait atteinte la diffusion du christianisme qui, vraisemblablement à l'aube du VIIe siècle, était devenu la religion du plus grand nombre, tant chez les sédentaires que chez les nomades de Transjordanie.

Si la conquête musulmane mit fin à l'époque byzantine, elle ne détruisit pas les communautés chrétiennes, même si elle les désorganisa d'une manière telle qu'il est rare après cette époque de trouver trace de communautés organisées autour de leur évêque et de son clergé.

Ce sont les vestiges de ces communautés que les croisés retrouvèrent au XIIe siècle parmi les Bédouins chrétiens d'Outre Jourdain qu'ils firent venir nombreux dans la région de Jérusalem. À la veille de la première guerre mondiale, les régions de Kérak et de Madaba étaient encore majoritairement chrétiennes bien que très divisées : orthodoxes pour une large part, et aussi melkites et latins. Le développement de la Jordanie contemporaine modifia la localisation des communautés chrétiennes qui, de nos jours, représentent encore 5 % de la population totale du pays, répartis pour la plupart dans l'agglomération d'Amman.

Christian Marquant
Février 1989
 
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