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Dracula : monstre ou héros
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)
Depuis qu'en 1897 l'écrivain anglais Bram Stoker a publié sa nouvelle intitulée Dracula, ce prince est devenu dans l'opinion publique la représentation d'un vampire qui vivait au XVe siècle dans les forêts de Transylvanie. Comme son appellation traditionnelle était celle de Vlad l'Empaleur, la combinaison des deux éléments en fit un des plus terribles « monstres » de l'histoire. Or il existe parmi les historiens roumains une tradition différente, celle d'un prince sévère mais juste, qui travailla à la grandeur de son pays.

Qui et quel était le personnage de Dracula ?

Comme pour les autres souverains du XVe siècle, les archives roumaines sont pauvres à son sujet. Les historiens ont cependant pu reconstituer son règne et en noter les principaux épisodes.

Dracula descendait d'une grande famille qui avait régné plusieurs fois sur la principauté de Valachie. Son grand-père Mircea, dit le Grand, fut élu par les Boyards, occupa le trône de 1386 à 1418 et agrandit considérablement la principauté. Son père, Vlad, fut envoyé comme otage à Buda et devint « page » de l'empereur Sigismond de Luxembourg. Il accompagna la cour dans tous ses déplacements, mais Sigismond désigna un autre candidat pour régner sur la Valachie. En février 1431, Vlad fut reçu dans l'Ordre du Dragon, créé quelques années auparavant par l'empereur du Saint-Empire. Société secrète organisée pour défendre le catholicisme contre les hérétiques, les Hussites en particulier, il comprenait d'éminents personnages, comme le roi Alphonse d'Aragon et Ladislas Jagellon de Pologne. D'où le nom de Dracul – du latin draco : le dragon, suivi de l'article défini roumain. On peut dire que ce prince fut un vassal fidèle de Sigismond qui le nomma gouverneur militaire de Transylvanie, afin de défendre la frontière contre les Ottomans. Son quartier général était la forteresse de Sighisoara (en hongrois Segesvar).

C'est là que naquit en décembre 1431 le second de ses fils, Vlad Dracula. Il avait deux frères légitimes : l'aîné Mircea et le plus jeune Radu, né quatre années plus tard. Il passa ses premières années à la cour quelque peu étouffante de son père et y reçut l'éducation militaire traditionnelle. Sur le plan religieux, ses parents étant catholiques, il adhéra à leur foi. Entraînés dans les méandres de la politique entre le Hongrois Jean de Hunyadi, organisateur d'une croisade chrétienne et le sultan Murad II, Vlad et son frère Radu furent envoyés en otages auprès du souverain ottoman. En 1477, Hunyadi décida de se débarrasser de Dracul et de Mircea qui le secondait comme chef de l'armée. Mircea fut capturé, torturé et brûlé vif, tandis que son père était assassiné près de Bucarest.

Dracula se rangea alors dans le camp du Sultan et voulut venger ce double meurtre. Il passa plusieurs années en Moldavie où régnait un de ses parents, puis chercha refuge dans les villes des Saxons, en particulier Brasov et Sibiu. Il se rapprocha ensuite de Hunyadi qui lui confia la défense de la frontière de Transylvanie. C'est à Sibiu qu'il apprit la nouvelle de la conquête de Constantinople par Mehmed II. La Transylvanie et la Valachie étaient désormais directement sous la menace du Sultan. Dracula profita de l'instabilité de la situation pour attaquer le prince de Valachie, chef d'un clan ennemi. En août 1456, il le mit à mort et, désigné par un groupe de boyards, lui succéda sur le trône de Tirgoviste. Il avait vingt-six ans et fut oint par le métropolite dans la cathédrale. C'était un jeune homme au visage torturé et dont le regard trahissait la cruauté. Il commença par se débarrasser des boyards adverses qui constituaient la majorité de l'Assemblée du royaume. C'est à leurs dépens qu'il introduisit l'usage systématique du supplice du pal – la victime était transpercée vivante d'un pal à partir des fesses. La tradition raconte que tous les membres de l'Assemblée furent ainsi empalés, ainsi que leurs femmes et leurs enfants, suivant les traditions des sociétés claniques. Dès ce moment, en tout cas, la réputation de Dracula était faite et allait fournir à ses ennemis matière à exploiter. Cela ne l'empêcha pas de fonder de nombreux monastères : il appréciait particulièrement la compagnie des moines orthodoxes. Quant aux paysans qui constituaient 95 % de la population, il les protégea contre les Ottomans qui leur réclamaient une participation croissante au tribut et il étendit les cultures dans la plaine du Danube.

Par contre, il entra en conflit avec les cités des Saxons de Transylvanie. Elles étaient fières de leur passé et des richesses qu'elles tiraient essentiellement du commerce avec les pays allemands, y exportant les produits de leurs artisans : tailleurs, horlogers, joailliers, forgerons. Les bourgeois de ces villes se rangeaient dans le camp du roi de Hongrie qui voulait réinstaller le fils de Jean de Hunyadi comme gouverneur de toute la Transylvanie. Dracula attaqua ces cités ; la guerre fut longue – quatre années – et  terrible. Quand une ville était prise, elle était incendiée et sa population subissait le supplice de l'empalement. Toute la chrétienté prit alors position pour l'un ou l'autre camp. Finalement, les Ottomans intervinrent et s'emparèrent de la capitale valaque, Tirgoviste. Malgré un dernier appel au roi de Hongrie, Dracula, qui ne disposaient plus que de 4 000 hommes, tomba face aux soldats du Sultan dans la forêt de Vlasia, près de Bucarest, en janvier 1477. Il avait quarante-sept ans et la tradition locale indique que le corps de l'Empaleur fut inhumé dans le monastère de Snagou, près de l'actuelle capitale de la Roumanie.


Comment ce prince de la Renaissance pris dans les intrigues des dirigeants face aux Ottomans en pleine expansion est-il devenu un « monstre » de l'histoire ?

En partie parce qu'il a été l'objet d'une propagande hostile des libellistes allemands défenseurs des cités saxonnes dont les feuilles ont été conservées après avoir pénétré les cours européennes. Ce sont eux qui ont tracé les scènes effroyables de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants empalés et agonisant devant Dracula qui observait des fenêtres de son château leur fin interminable. Mais les chiffres des victimes étaient fantaisistes ; ils parlaient de 100 000 mises à mort sur une population de la Valachie qui n'excédait pas un demi-million. Il est vrai que l'époque fut sanglante : la Saint-Barthélemy ordonnée par Catherine de Médicis fit à Paris entre 5 et 10 000 victimes. Il est vrai aussi que le supplice du pal était horrible ; il était utilisé par les Turcs mais aussi par nombre de princes chrétiens. La France, pour sa part, pratiqua l'écartèlement jusqu'à l'attentat de Damien (1757).

L'abondance des témoignages obligea l'historien à voir Dracula sur le plan personnel comme un tyran possédé par un sentiment d'omnipotence, greffé sur une forte dose de sadisme. Mais en tant qu'homme d'État, il sut protéger la Valachie de l'invasion des Ottomans et fut – un temps bref – le héros de la Chrétienté contre l'Infidèle. Avec raison, l'un de ses meilleurs connaisseurs, le professeur Florescu intitula son livre Dracula : prince à plusieurs faces.

Georges Castellan
Octobre 2002
 
Bibliographie
Dracula: Prince of Many Faces : His Life and Times Dracula: Prince of Many Faces : His Life and Times
Radu R. Florescu et Raymond T. McNally
Back Bay Books, 1990

Histoire du Prince Dracula en Europe centrale et orientale Histoire du Prince Dracula en Europe centrale et orientale
M. Cazacu
Droz, Paris, 1988

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