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Deux cent cinquante ans de présence dominicaine en Irak
Irénée-Henri Dalmais

Professeur honoraire à l'Institut supérieur de Liturgie
de l'Institut catholique de Paris

À l'automne 2000, dans le cadre des célébrations jubilaires du bi-millénaire du christianisme par les diverses traditions chrétiennes enracinées dans la région, l'ordre dominicain – et tout spécialement sa Province de France – a voulu marquer les deux cent cinquante ans de leur présence en Irak. Nous avons demandé au père Irénée-Henri Dalmais, dominicain, d'évoquer cette présence dominicaine en Irak.

Une présence attestée dès le XIIIe siècle

C'est en effet en 1750 que la Province romaine, répondant à un appel du pape Benoît XIV, inaugura une mission en Mésopotamie et au Kurdistan en vue de réconcilier au sein de la communion catholique les deux anciennes Églises, dites « nestorienne » et « jacobite » – ou « monophysite » – qui, au travers des remous de l'histoire, s'étaient maintenues dans ce qui avait été le lieu de rencontres et d'affrontements entre les Empires romano-byzantin et perse sassanide, avant d'être absorbées dans le kalifat islamique de Bagdad.

En fait la présence dominicaine en Orient avait des racines beaucoup plus profondes, plongeant jusqu'aux premiers temps de l'ordre dominicain dans la première moitié du XIIIe siècle. Dès 1235, l'un des compagnons de saint Dominique, Guillaume de Montferrat, s'était rendu jusqu'à la cour du calife de Bagdad. Dans la dernière décennie du siècle, alors que Bagdad avait été conquise depuis 1258 par les sino-mongols descendants de Gengis khan, un Florentin, le frère Riccoldo da Monte di Croce, y séjourna une dizaine d'années. Il visita toute la région chrétienne de Mossoul et quelques-uns de ses nombreux monastères en pleine prospérité et y recueillit des informations pour son Livre de la pérégrination. Des relations s'étaient déjà nouées, à la suite du concile de Lyon (1274) entre le patriarcat de Bagdad, occupé par un sino-mongol, Yahaballaha III (1283-1318), la papauté romaine et la France.

Des relations épisodiques mais enrichissantes

Cent cinquante ans plus tard, lorsqu'en 1553 un moine du monastère de Rabban Hormid fut ordonné à Rome comme premier patriarche de l'Église désormais dénommé « chaldéenne », il fut, à son retour au pays, accompagné de deux frères dominicains. Par la suite des Franciscains capucins et des Carmes renforcèrent la présence de religieux venus d'Occident dans les foyers chrétiens de Mésopotamie. Les conquêtes ottomanes de 1516 et la reconstitution d'un Empire perse au début du XVIe siècle assuraient dans toute la région une paix relative. Après des siècles troublés, les relations deviennent moins rares avec un Occident où l'on commence à s'ouvrir à la connaissance des cultures chrétiennes araméennes – dénommées alors chaldaïque ou syriaque. À l'initiative de la papauté romaine et de la France, des évêchés latins sont mêmes créés à Ispahan et à Babylone, mais toutes ces tentatives et institutions restent néanmoins fragmentaires et occasionnelles. De Rome, on ne parvient guère à comprendre les interférences des traditions locales et de leurs résonances religieuses et spirituelles avec les situations concrètes et les conflits de personnes dans lesquelles elles se trouvaient engagées.

C'est dans cette situation nouvelle qu'à la suggestion d'un prêtre de Mossoul, Qas Kheder al-Mawsili, venu apporter divers manuscrits syriaques à la Bibliothèque vaticane, le pape Benoît XIV demanda à l'ordre dominicain, en 1750, d'engager une mission en Mésopotamie. Deux frères de la Province romaine partirent aussitôt, suivis peu après du frère Domenico Lanza qui, ayant obtenu l'appui des capitulations françaises et un firman de la Sublime Porte, devenait en 1756 le premier supérieur. L'aide médicale apportée aux populations, y compris aux autorités ottomanes ou ecclésiastiques, contribua à acquérir aux frères dominicains une large sympathie. Plusieurs villages de tradition « nestorienne » ou « jacobite » se rattachèrent à la jeune Église chaldéenne : tel fut notamment le cas des deux importants foyers chrétiens d'Alkosh, chaldéen, et surtout de Qarakosh, syriaque.

Le frère Maurizio Garzoni, qui travailla notamment parmi les Kurdes, fut le premier à éditer en 1787 la grammaire et le vocabulaire kurdes, ce qui lui valut le titre de « père de la kurdologie ». Tous ces travaux, tant dans le domaine de l'évangélisation que de la culture, furent accomplis par des équipes toujours très restreintes et qui se renouvelèrent de plus en plus difficilement à la fin du XVIIIe siècle. Conséquence de la Révolution française et de la situation troublée de l'Europe aux premières décennies au XIXe siècle, la mission se trouva suspendue de 1815 à 1840.

Une reprise fut alors tentée qui s'annonça d'abord prometteuse. Des projets nouveaux s'amorcèrent : prise en charge d'écoles créées à l'initiative de l'orientaliste français Eugène Boré durant son séjour à Mossoul et soutenues par le consul Paul-Émile Botta qui devait lui-même se faire connaître par ses fouilles archéologiques ; création d'un centre d'évangélisation en plein cœur du Kurdistan, dans le cadre de l'ancien monastère de Mar Youcoub ; et même d'une extension jusqu'à Van et la Grande Arménie. Des épidémies, comme aussi d'importantes promotions ecclésiastiques, ainsi que les troubles de 1848 devaient, au moins provisoirement, mettre un terme à ces projets.

Un nouvel essor après 1850

Le père Jandel était l'un des premiers disciples du père Lacordaire ; lors du renouveau de la Province dominicaine de France, il fut choisi en 1850 par le pape Pie IX comme vicaire sur l'ordre dominicain, avant d'en devenir le maître général ; il se tourna alors vers sa province d'origine, en pleine vitalité, pour lui demander de prendre la relève de la mission de Mésopotamie. Sa demande fut acceptée par la province en sa congrégation intermédiaire de septembre 1856 et mise immédiatement en œuvre par l'envoi, pour un premier voyage d'information et d'étude, d'un ami du père Lacordaire, le frère J.-B. Besson. Il avait fait la connaissance du père Lacordaire à Rome, alors qu'il se formait à la peinture ; entré dans l'ordre en 1842 sous le nom de frère Hyacinthe, il continuera son œuvre de peintre sous le patronage de Fra Angelico. De ce premier voyage jusqu'au printemps 1858, il rapporte de nombreux croquis de paysages du Kurdistan ou de scènes de la vie villageoise. Assigné à la mission de Mésopotamie en septembre 1859, il mourra de la typhoïde au couvent de Mar Yacoub le 4 mai 1861.

Dès ces premières années, la mission prenait un nouvel essor. Un couvent se construit à Mossoul de 1862 à 1866 dont la vaste église est édifiée grâce aux largesses de l'impératrice Eugénie. Sa grande horloge, offerte par la France en 1876, donne l'heure à la ville depuis plus d'un siècle, ce qui vaut au couvent le nom de Notre-Dame-de-l'Heure. Des écoles se créent, tant à Mossoul que dans de nombreux villages.

La première imprimerie d'Irak

Pour éditer les livres scolaires dans le dialecte araméen en usage dans la population chrétienne, le soureth, ainsi que les livres liturgiques des deux traditions chaldéenne et syriaque, des œuvres importantes de la littérature chrétienne araméenne ou de la littérature arabe, une imprimerie – la première du pays – est inaugurée dès 1862. À partir de la belle calligraphie d'un shammas, sous dialecte de qarakosh, l'Imprimerie nationale de Paris réalisera de beaux caractères de l'araméen traditionnel qui permettront – jusqu'à la destruction de cette imprimerie par les Turcs en 1915 – d'éditer de nombreux ouvrages, selon un type d'écriture encore peu familier en Europe où prévalait depuis la fin du XVIe siècle l'écriture occidentale, dite « syriaque ». Celle-ci avait été introduite par les maronites qui furent, jusqu'à la fin du XIXe siècle, les principaux diffuseurs de la culture des Églises d'expression araméenne. Les dialectes arabes en usage dans le pays trouvèrent ainsi, également, une précision jusqu'alors irréalisable. De son côté, l'introduction de la notation musicale permit de fixer tant les mélodies traditionnelles des chants liturgiques que celles des chansons populaires ou de compositions nouvelles.

Des missions et un séminaire

Pour sa part l'activité évangélisatrice missionnaire élargit bientôt son champ d'action vers le nord, dans les montagnes du Kurdistan, parmi les populations kurdes et arméniennes. À partir de 1881, principalement à l'initiative du père Jacques Rhétoré (1841-1921) des postes de mission furent créés à Achitha dans le Hakkari et jusqu'à Van, en une région peuplée principalement d'Arméniens, intégrée depuis 1925 dans la Turquie. Par ailleurs, l'arrivée de sœurs dominicaines de la Présentation de Tours permit, à partir de 1873, une extension apostolique, éducatrice et sanitaire parmi les femmes.

Une étape nouvelle fut franchie en 1878 lorsqu'à la demande du nouveau pape Léon XIII les Dominicains reçurent mission de fonder un séminaire pour la formation des deux clergés des Églises chaldéenne et syriaque. Ainsi, durant près d'un siècle, se prépara une élite ecclésiastique de pasteurs, prêtres et évêques. Par un accueil réciproque et une ouverture à la culture occidentale, ils surent, dans la fidélité à leurs traditions propres, dépasser le cadre des particularismes de communautés alors en plein développement ; notamment pour l'Église chaldéenne qui rassemble aujourd'hui plus de deux tiers des 500 000 chrétiens d'Irak.

Après la guerre de 1914-1918, ses destructions et ses massacres, l'Empire ottoman était démembré. Des nations nouvelles furent reconnues, d'abord sous mandat de la société des Nations. Ce fut le cas de l'Irak, confié à l'Angleterre jusqu'en 1932. Dans cette situation nouvelle, la mission dominicaine se réorganisa et s'adapta progressivement. Après la fermeture du séminaire en 1976 et le départ des frères français, la présence dominicaine en Irak est assurée, dans le cadre d'un « vicariat du monde arabe », par quelques frères irakiens dont le nombre s'accroît progressivement.
Irénée-Henri Dalmais
Janvier 2001
 
Bibliographie
Histoire de l’Église d’Orient ; chrétiens d’Irak, d’Iran et de Turquie Histoire de l’Église d’Orient ; chrétiens d’Irak, d’Iran et de Turquie
Raymond Le Coz
Cerf, Paris, 1995

Babylone chrétienne. Géopolitique de l’Église de Mésopotamie Babylone chrétienne. Géopolitique de l’Église de Mésopotamie
Joseph Yacoub
Desclée de Brouwer, Paris, 1996

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