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Des Gourkhas aux Népalis,
histoire et composition de la population du Népal
Marie Lecomte-Tilouine
Chargée de recherche au CNRS

Les populations du Népal ont longtemps été désignées par le terme de Gourkha, en particulier par les Britanniques et dans l'Inde voisine. Aujourd'hui, cette appellation ne s'applique plus qu'aux mercenaires d'origine népalaise engagés dans l'armée britannique ou indienne, tandis que les Népalais en général se présentent comme Népalis. Toutefois, comme l'explique ici Marie Lecomte-Tilouine le terme de Gourkha rappelle l'histoire de la formation du pays, passage obligé pour comprendre la composition actuelle de sa population.


La préhistoire du Népal et son peuplement

La préhistoire de la zone himalayenne formant le territoire actuel du Népal reste mal connue. Le peuplement y est plus ancien qu'on ne le pensait jusqu'à récemment et date au moins du Pléistocène moyen, comme l'attestent plusieurs foyers d'occupation humaine mis au jour dans le sud du pays – entre la plaine du Teraï et la chaîne des Siwalik. Les sites paléolithiques de Dang-Deokhuri et de Satpati (Lumbini) forment la frontière nord-est de la culture à bifaces, qui s'étend depuis l'Afrique jusqu'à la plaine gangétique. L'occupation au pied des Siwalik a perduré pendant le Pléistocène supérieur et l'Holocène inférieur avec diverses industries à éclats et à choppers, en affinité avec le Hoabinhien du Nord-Vietnam. C'est ainsi que deux cultures d'origine très différente se sont succédé au Népal pendant la préhistoire, l'une de type indien au Paléolithique et l'autre de type sud-est asiatique au Mésolithique, faisant remonter à la plus haute antiquité la caractéristique toujours actuelle de l'Himalaya : la plus vaste chaîne de montagnes de notre planète constitue plus un carrefour culturel qu'une barrière entre les hommes.

Par la suite, il n'y a pas trace en Himalaya, à l'exception du Cachemire, de peuplement antérieur au troisième millénaire avant notre ère et au Népal même, les vestiges les plus anciens sont situés dans les basses terres, où des royaumes se sont développés autour du premier millénaire av. J.-C. Les fouilles menées dans le Teraï népalais à Tilaurakot où s'élevait Kapilavastu, capitale des Sakya, attestent de l'occupation du lieu à partir des XIIIe-Xe siècles av. J.-C. Dans le site voisin de Lumbini, des poteries grises datant du VIIe siècle av. J.-C. ont été exhumées. Nous savons fort peu de chose de ces royaumes antiques du Teraï, mais ils sont restés très célèbres pour avoir donné naissance à Siddharta Gautama, le futur Boudhha, au VIe av. J.-C., dans le cas de Lumbini, et à Sita, l'épouse de Ram, roi hindou idéal et héros de l'épopée du Ramayana, pour ce qui est de Janakpur. Dans la zone des montagnes, les vestiges d'occupation humaine les plus anciens que nous connaissons à l'heure actuelle, sont situés au Mustang, près du Tibet, et ne remontent qu'au premier millénaire avant notre ère.


Les royaumes de la vallée de Katmandou

À partir du Ve siècle apr. J.-C., une riche civilisation se développe dans la vallée de Katmandou, qui devint le véritable foyer culturel du Népal. L'art et l'architecture, les danses sacrées, la musique et les rituels y connurent – et y connaissent toujours – une richesse et un raffinement tout à fait uniques. Diverses dynasties contrôlèrent la population Néwar de ce bassin prospère et fertile, situé au cœur d'une importante voie de commerce reliant l'Inde et la Chine.

Moins connu, pour n'avoir été révélé qu'à la fin des années 1950, l'empire Malla, fondé au début du XIIe siècle, constitue un autre foyer culturel himalayen, marqué par le développement d'une architecture et d'une statuaire tout à fait remarquables. Depuis sa capitale située au Népal occidental, il contrôlait un territoire très vaste, comprenant les provinces indiennes du Kumaon et du Garhwal ainsi que Guge et Purang au Tibet. Il s'effondra brusquement vers la fin du XIVe siècle, peut-être, si l'on en croit les chroniques, à la suite d'un très violent séisme. Hormis dans sa partie tibétaine, la population de l'empire ainsi que ses souverains étaient issus du groupe Khas, présenté comme les ancêtres des Indo-Népalais d'aujourd'hui.

L'empire Malla et les royaumes de la vallée de Katmandou ont en commun d'avoir contrôlé le commerce trans-himalayen et bénéficié d'impôts sur les marchandises qui y transitaient, d'avoir développé une administration complexe et d'avoir patronné à la fois religions hindoue et bouddhiste.


Le modeste mais belliqueux royaume de Gorkha

À partir du XVe siècle, deux grandes confédérations émergent dans la zone des moyennes montagnes : celle des Vingt-deux Royaumes dans la partie occidentale, celle des Vingt-quatre Royaumes dans la partie centrale. Depuis longtemps, la plaine du Teraï a cessé d'être véritablement occupée, hormis par de petits groupes de défricheurs itinérants ou y descendant temporairement depuis les montagnes, lorsque la température leur assurait qu'ils n'y contracteraient pas de fièvres paludéennes. À la tête de tous ces royaumes himalayens, on trouve dès lors le même groupe, celui des princes Thakuri, qui disent être venus de l'Inde, fuyant les musulmans, afin de protéger leur religion hindoue. De fait les royaumes qu'ils fondèrent ne firent aucune place au bouddhisme, quand bien même certains de leurs sujets pratiquaient cette religion. Leur prise de pouvoir fut rendue possible, notamment dans le centre du pays, par des alliances matrimoniales avec les chefs tribaux Magar qui y régnaient. Ces royaumes belliqueux, tout occupés par le jeu des conquêtes et des alliances, ne développèrent guère les arts ou le commerce, mais les surfaces cultivées et l'irrigation. Vénérant leurs armes et les divinités présidant aux combats, les souverains Thakuri se contentèrent de logements modestes et d'une administration très réduite, mais s'équipèrent d'une armée importante et bien organisée.

C'est ainsi que l'un de ces souverains, Prithvi Narayan Shah, maître au demeurant d'un fort modeste royaume, celui de Gorkha, au centre du Népal, entreprit une conquête militaire dont le succès sans précédent l'amena à occuper la tant convoitée vallée de Katmandou, y détrônant ses trois souverains en 1769. Son entreprise fut poursuivie par ses deux successeurs immédiats qui unifièrent de la sorte plus d'une cinquantaine de royaumes himalayens pour former ce qu'il est convenu d'appeler le Grand Népal, territoire qui fut réduit à ses frontières actuelles à l'issue d'une guerre avec les Britanniques et du traité qui la conclut en 1815. Jusqu'à l'unification, le terme de Népal ne désignait que la vallée de Katmandou – acception encore courante chez les montagnards du pays ; les habitants du nouveau royaume ainsi constitué furent dès lors désignés comme Gorkhalis ou Gourkhas, parce qu'ils se trouvaient placés sous le pouvoir des rois de Gorkha. À l'issue de la conquête, la famille royale de Gorkha se trouva à la tête d'un royaume fort disparate, dont la diversité en termes de groupes de populations, de langues et de cultures, n'a pas d'équivalent dans le monde. La hiérarchie et les relations entre ces groupes furent l'objet d'une très vaste législation consignée dans le Code du Pays en 1854, et qui resta en vigueur jusqu'en 1963. Dans la réalité sociale, bien des aspects de cette organisation hindoue de l'ensemble de la population perdurent, même si ce ne sont plus les tribunaux qui sont chargés d'y veiller.


L'État népalais aujourd'hui

Actuellement, plus de soixante groupes ethniques sont officiellement reconnus par l'État népalais et l'ensemble de la population s'élevait, au recensement de 2001, à un peu plus de vingt-trois millions d'individus. Si les médias occidentaux véhiculent l'image d'une population de montagnards constituée d'une majorité de bouddhistes, voire de groupes tibétains, la réalité en est fort éloignée. Au recensement de 2001, la moitié de la population népalaise habitait dans le Teraï, prolongement de la plaine gangétique et plus de 80 % des individus se déclaraient de religion hindoue. La vaste migration des montagnards vers la plaine a débuté avec l'éradication de la malaria qui y sévissait vers 1950 et se poursuit toujours. Quant à ceux qui se déclarent bouddhistes, ils ne représentent que 10 % de l'ensemble.

La population népalaise peut se diviser en quatre grands groupes tout au moins. Nous n'aborderons ici que les ethnies vivant dans la zone de moyennes montagnes, Indo-Népalais et tribus de langues tibéto-birmanes, excluant pour des raisons de place les communautés de langue et de culture tibétaine des hautes montagnes, qui ne forment qu'un pour cent de la population totale et les groupes vivant dans la plaine du Teraï (30 % de la population totale), que l'on retrouve au nord de l'Inde.


Les Indo-Népalais

Ceux que l'on nomme conventionnellement les Indo-Népalais ou encore Parbatiya – chez les Anglo-saxons – ne se désignent pas eux-mêmes de façon globale. Ils forment la population majoritaire du pays, sont originaires de l'Inde et sont divisés en castes. Ce groupe qui a imposé sa langue – le népali, de famille indo-européenne, dérivé du sanscrit – et sa culture hindoue à l'ensemble du royaume dont il forme la classe dirigeante, comprend à la fois des castes de statut très élevé : les Brahmanes, Chetri – déformation du terme sanscrit kshatriya qui désigne la classe des guerriers – et Thakuri, ainsi que des groupes d'artisans qui sont au plus bas de la hiérarchie sociale : Kami, Damai, Sarki. Ils représentent environ 40 % de la population globale du pays et comptent une grande majorité de castes de haut statut – 31 % de la population totale –, tandis que les artisans n'en représentent que 8 %.

Très dispersés d'ouest en est dans l'ensemble des moyennes montagnes, les Indo-Népalais sont avant tout des agriculteurs et s'adonnent en particulier à la riziculture irriguée. Les généalogies des clans de haut rang montrent qu'ils ont massivement migré d'ouest en est au fil des siècles et les observations sur le terrain qu'ils ont ce faisant probablement relégué ou confiné les populations autochtones dans les zones d'altitude qu'ils ne convoitaient pas. Ils partagent de nombreux traits communs avec les groupes de castes indiens, mais en diffèrent par l'importance qu'ils accordent au clan et aux relations de parenté. De nombreuses tâches rituelles accomplies par des castes spécialisées en Inde sont au Népal effectuées par les alliés ou les neveux utérins et c'est le clan qui surveille les affaires relatives à la caste. Leur habitat est dispersé ou regroupé en petits hameaux, hormis dans les anciennes capitales de royaumes et les bourgs ou villes qui ont vu le jour très récemment.

Les artisans indo-népalais sont tous situés sous la « barrière de l'eau » qui divise en deux la hiérarchie sociale au Népal : ils ne peuvent offrir de l'eau – ou de nourriture cuite – aux personnes des autres groupes, hautes castes et tribaux. Leur dispersion dans les moyennes montagnes népalaises est en un sens plus forte encore que celle des hautes castes car leurs services s'adressent également aux populations tibéto-birmanes vivant en altitude. Ces artisans possèdent généralement très peu de terres, mais sont liés par une sorte de contrat rituel à des familles d'agriculteurs de castes pures qui les rémunèrent, en l'échange de leur service, par des parts de récoltes. Beaucoup d'activités artisanales traditionnelles sont en voie de disparition, concurrencées par les produits manufacturés en usine. Ainsi les tanneurs et cordonniers Sarki en sont le plus souvent réduits à confectionner des courroies de cuir servant à relier le joug à l'araire car l'ensemble de la population a opté pour les tongs en plastique d'importation chinoise, ou, dans le cas des plus nantis, pour des chaussures de sport. Seuls les tailleurs Damai et les forgerons Kami restent aujourd'hui encore très actifs dans leur secteur traditionnel. Tous semblent en voie de paupérisation car les liens traditionnels qui les reliaient à des propriétaires terriens se relâchent et les ressources naturelles dont dépend leur artisanat sont de plus en plus placées hors de leur portée par des mesures de protection de la forêt. Ils sont nombreux à revendiquer de nouveaux droits – accès à l'éducation, à des postes de responsabilité ou tout simplement à l'intérieur des temples où ils n'ont jusqu'à présent pas le droit d'entrer – et se font appeler collectivement du nouveau terme de Dalit pour remplacer les appellations péjoratives qui servaient jusque-là à les désigner.

Toutes les castes indo-népalaises sont endogames, c'est-à-dire qu'on ne peut choisir son conjoint à l'extérieur du groupe de caste ; les alliances inter-castes conduisent à une dégradation de la progéniture, voire à l'exil du couple lorsque les deux partenaires n'ont pas le droit d'échanger d'eau et de nourriture entre eux.


Les tribus des moyennes montagnes

Le second grand ensemble de population du Népal est constitué d'ethnies que l'on nomme souvent « tibéto-birmanes » – bien que ce terme qualifie en théorie uniquement leurs langues. Il représente environ 30 % de la population totale. De type mongoloïde, on les distingue du premier regard des Indo-Népalais – sauf, bien évidemment, lorsqu'il y a eu manifestement inter-mariage. Cet ensemble très varié était désigné localement par le terme de Matwali ou « buveurs d'alcool » par le passé et a opté depuis les années 1990 pour le vocable de Janajati ou « nationalités ». Les nationalités comprennent en fait toutes les minorités ethniques du pays, mais nous ne nous pencherons ici que sur celles qui habitent les moyennes montagnes et parlent des langues tibéto-birmanes.

Chacune de ces ethnies habite un territoire spécifique des moyennes montagnes qu'elle considère comme « son » territoire : c'est pourquoi on les appelle tribus en les opposant aux castes indo-népalaises qui ne connaissent pas cet ancrage territorial. De plus, à la différence des castes, les tribus ne sont pas, ou peu, hiérarchisées entre elles, mais du fait de leur insertion dans une société globale hindoue, elles ont été placées au milieu de l'échelle hiérarchique et se comportent comme des castes vis-à-vis des castes « impures » indo-népalaises dont elles n'acceptent ni l'eau, ni la nourriture cuite. La partie orientale des moyennes montagnes népalaises est habitée par des groupes appelés Kirant, subdivisés en trois ethnies principales : les Rai – six cent mille individus en 2001 – qui parlent de très nombreux dialectes, les Limbu (trois cent cinquante mille) et les Sunuwar (dix mille). Les Kirant sont à l'origine des essarteurs et des chasseurs, mais sont aujourd'hui totalement sédentarisés et comparativement éduqués à cause de la proximité géographique de Darjeeling où les missions tenaient des écoles renommées et ouvertes à tous. Longtemps restés à l'écart des royautés hindoues, ils sont restés des contestataires de l'ordre et connaissent des formes de pouvoir très fragmentées. Ils pratiquent un mélange d'hindouisme et de religion chamanique et se distinguent également dans le domaine religieux par le grand nombre de catégories d'officiants qu'ils connaissent.

Autour de la vallée de Katmandou vivent les Tamang – un million trois cent mille en 2001 – dont la culture et la langue présentent beaucoup d'affinités avec celles du Tibet, d'où ils ont probablement émigré. Bouddhistes et chamanistes, ils sont beaucoup plus nombreux que les autres ethnies à avoir conservé l'usage de leur langue. Principalement agriculteurs et éleveurs, ils pratiquent également des activités de portage pour le commerce et le secteur touristique.

Les Néwar – un million deux cent cinquante mille en 2001 –, originellement implantés dans la vallée de Katmandou, se distinguent des autres ethnies de langue tibéto-birmane par leur organisation interne en castes hiérarchisées et endogames, par leur type d'habitat urbain et par leurs pratiques religieuses fortement influencées par le tantrisme, qu'elles soient hindoues ou bouddhistes. Le commerce est l'activité qui les caractérise, non seulement dans la vallée de Katmandou, mais aussi dans tous les bourgs du pays où l'on trouve, systématiquement, des boutiquiers Néwar.

Les Gurung et les Magar peuvent être qualifiés de « tribus militaires », tant à cause du nombre élevé d'hommes de ces groupes qui s'engagent dans l'armée ou la police que par le caractère martial de leur culture. Les Gurung (cinq cent quarante mille) sont regroupés dans la région qui s'étend des Annapurna à Pokhara. Pratiquant un mélange de bouddhisme et de chamanisme, ils étaient par le passé surtout connus comme éleveurs.

Les Magar enfin, forment la plus importante minorité ethnique du pays – un million six cent mille en 2001 – et aussi la plus acculturée à l'hindouisme. Ils se subdivisent en deux groupes à la langue mutuellement incompréhensible : les premiers, plus nombreux, vivent dans la région de Palpa au centre du pays, les seconds, regroupés dans les districts de Rolpa et Rukum, possèdent une riche mythologie liée à des pratiques chamaniques très développées.

Tous ces groupes ont longtemps cohabité de façon harmonieuse, sous la tutelle de royautés hindoues, mais traversent depuis la révolution de 1990 et l'instauration de la démocratie, une vague de réveil des identités, de revendications et surtout une violence politique sans précédent menée dans le cadre de la Guerre du Peuple et sa répression.

Marie Lecomte-Tilouine
Novembre 2002
 
Bibliographie
Le Népal et ses populations Le Népal et ses populations
Marc Gaborieau
Complexe, Bruxelles, 1978

Dieux du pouvoir Dieux du pouvoir
Marie Lecomte Tilouine
CNRS Editions, 1998

Les Gurungs : Une population himalayenne du Népal Les Gurungs : Une population himalayenne du Népal
Bernard Pignede
Mouton, Paris, 1966

Le Paysan Limbu sa maison et ses champs Le Paysan Limbu sa maison et ses champs
Phillippe Sagant
Mouton, 1967

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