Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Crète, légendes, histoire et actualité
Pascal Darcque
Directeur de recherche au CNRS en charge de fouilles à Malia (Crète).
Ancien secrétaire général de l'École française d'Athènes

Au cœur de la Méditerranée est née la première civilisation occidentale dotée de trois systèmes d'écriture, de villes immenses et de somptueux palais : celle des Minoens. Forts de leur prospérité, ils partirent sur les mers et conquirent un empire. Par la suite, Romains, Byzantins et Vénitiens surent profiter des avantages de la position stratégique de la Crète, mais aussi jouir de la douceur de son climat… Pascal Darcque, responsable d'un chantier de fouilles à Malia, nous fait découvrir aujourd'hui la richesse de cette « terre de miel. »

Homère parlait de la Crète comme de l'île aux cent villes. Peuplée au moins depuis le Ve millénaire avant J.-C., l'île a vu s'épanouir bien des civilisations et s'est trouvée mêlée à de nombreux événements de l'histoire européenne et méditerranéenne. Elle en porte les traces plus ou moins visibles. Ces mille facettes, le visiteur doit savoir en détecter les éclats plus ou moins ternis.

Mythes

Le voyageur qui arrive à l'aéroport international d'Héraklion ou encore débarque, au petit matin, sur le port doit d'abord se rappeler qu'il met le pied sur une terre où les mythes se sont épanouis. Zeus serait né sur le mont Ida, appelé aujourd'hui Psiloritis, point culminant de l'île (2 456 mètres). Caché dans une grotte, protégé par des Nymphes et des Cyclopes, il aurait été nourri par des ourses, des abeilles et par la chèvre Amalthée. Son culte est attesté par le nombre considérable d'offrandes entassées dans la grotte entre le IIe millénaire avant J.-C. et le IVe siècle après J.-C.

L'autre grande figure légendaire de la Crète, c'est Minos, omniprésent. Minos est né de l'union d'Europe et de Zeus qui, en cette occasion, prit la forme d'un taureau. Devenu souverain de Crète, il offensa un jour Poséidon en gardant pour lui un taureau destiné au sacrifice. Le dieu mécontent inspira alors à Pasiphaé, l'épouse de Minos, une passion amoureuse pour cet animal. C'est de leur union que naquit un monstre à tête de taureau et à corps humain, le fameux Minotaure. Le roi Minos ordonna alors à son architecte, Dédale, de construire un labyrinthe pour y dissimuler le monstre. Pendant longtemps, le roi d'Athènes, Égée, paya un tribut au Minotaure qui se nourrissait de chair humaine. Mais Thésée, son fils, mit fin à cette horrible pratique. Ayant séduit Ariane, une des filles de Minos, il s'introduisit dans le labyrinthe, tua le Minotaure et s'échappa en suivant le fil fourni par Ariane.

Minos et l'époque minoenne

Comme souvent en Grèce, on peut penser que les mythes véhiculent quelques faits historiques et s'enracinent dans le concret ; mais il ne faut pas surestimer cet enracinement ! Les mythes sont des histoires, ils ne racontent pas « l'histoire ». Parfois, ils la marquent d'une façon inattendue. Ainsi Thucydide, historien grec du Ve siècle avant J.-C., utilise la figure de Minos, qui aurait nettoyé la Méditerranée des pirates et fait régner paix et prospérité sur la région, pour défendre la politique que mène la cité d'Athènes en mer Égée.

Beaucoup plus tard, en 1878, l'un des premiers fouilleurs de Knossos, Kalokairinos, se prénomme Minos… En 1905, enfin, Arthur Evans, après quatre campagnes de fouilles menées tambour battant à Knossos, propose de baptiser minoenne « la grande civilisation préhistorique de la Crète ». Les époques successives de cette civilisation seront également nommées d'après le nom de Minos : minoen ancien, minoen moyen et minoen récent.

Systèmes palatiaux et écritures

La civilisation minoenne nous apparaît comme « palatiale ». En effet, à partir de 2000 avant J.-C., on voit se développer, dans quelques agglomérations comme Knossos, Malia, Phaistos et Zakros, des édifices monumentaux construits autour d'une cour, édifices que l'on appelle palais. Sans doute influencés par des modèles orientaux, les Minoens mettent en place une exploitation systématique des territoires entourant les agglomérations en question. Les surplus agricoles – céréales, vins, huile, laine – sont regroupés dans le palais et dans ses dépendances ; ils servent à faire vivre une population d'artisans, mais sont utilisés aussi dans les échanges avec le reste de la Méditerranée. Il s'agit d'une économie administrée.

Mais pas d'administration sans représentation graphique et c'est sans doute l'invention des premières écritures certainement attestées dans le monde égéen qui caractérise le mieux le génie des Minoens. Dès le début des fouilles de Knossos, Arthur Evans avait su en reconnaître trois types sur différents objets exhumés du palais, tablettes en terre crue durcies par un incendie, sceaux, vases en terre cuite ou en pierre, bijoux… Il nomma « hiéroglyphique » celle qui lui parut la plus primitive, car elle présentait quelque parenté avec les anciens caractères égyptiens. On utilise encore ce terme, de même que les dénominations inventées par Evans pour les deux autres écritures, « linéaire A » et « linéaire B ». Ce faisant, Evans établissait un lien historique et structurel entre les deux, lien que toutes les études postérieures ont confirmé. En 1952, un architecte britannique, Michael Ventris, déchiffra le linéaire B. La langue utilisée, principalement sur des tablettes en terre crue, est une forme archaïque de grec. Les deux autres écritures crétoises, le hiéroglyphique et le linéaire A, garderont leur secret tant que l'on ne découvrira pas un document bilingue, telle la pierre de Rosette, ou que l'on ne disposera pas d'un nombre suffisant de documents pour procéder à une analyse interne, comme Ventris a pu le faire pour le linéaire B.

Après les Minoens

Les vestiges laissés en Crète par les civilisations qui ont suivi l'époque minoenne sont plus discrets, parfois plus difficiles d'accès, souvent plus émouvants que les imposants palais minoens. Latô, site austère et grandiose qui domine la baie du Mirabello, donne une idée de ce que pouvait être une cité crétoise d'époque classique et hellénistique (Ve-IIe siècles avant J.-C.). Et c'est au sud de l'île, à Gortyne, que l'on peut essayer d'imaginer à quoi ressemblait la capitale de la province romaine de Crète.

Le lion vénitien qui surveille encore un fortin du port d'Héraklion paraît bien isolé, mais fortifications et belles demeures, à La Canée ou à Réthymnon, rappellent quatre siècles de domination (1210-1669). L'art byzantin connaît alors une véritable renaissance en Crète. En témoignent, entre autres, les superbes fresques de la Panaghia Kéra qui datent des XIIIe et XIVe siècles. À l'ouest, la façade du monastère d'Arkadi (XVIIe siècle) présente une combinaison unique d'éléments classiques et baroques.

Plus de deux cents ans d'occupation turque (1669-1898) n'ont guère laissé de trace sur l'île, tant l'occupant fut combattu et reste haï : ici ou là, une fontaine ou une mosquée. En 1913, enfin, la Crète est officiellement rattachée à l'État grec.

La bataille de Crète, en mai 1941, inaugure une autre période très sombre pour l'île. Pour la conquérir, les troupes allemandes mettent au point la première grande opération aéroportée de l'histoire militaire qui, mal préparée, tourne au massacre. Les défenseurs, conscrits grecs, gendarmes crétois, soldats britanniques, australiens et néo-zélandais, infligent de très lourdes pertes aux Allemands, en particulier autour de l'aéroport de Malémé, en Crète occidentale. En quelques heures cependant, ils sont submergés ; ce qui reste des troupes britanniques est évacué vers l'Égypte. Durant l'occupation allemande, destructions de villages et exécutions sommaires répondent aux attaques des partisans ; la petite communauté juive de l'île est anéantie. Ces combats ont laissé une très forte empreinte dans les esprits.

Et maintenant

Dévastée et appauvrie, la Crète voit partir, dans les années 1950 et 1960, de nombreux habitants qui vont chercher fortune à Athènes. Mais depuis le début des années 1970, elle se transforme complètement pour accueillir des vacanciers en quête de soleil. Elle doit savoir cependant qu'elle ne restera paradis touristique que si son développement est maîtrisé et ne prend pas le même chemin que certaines régions de France, d'Italie ou d'Espagne, où l'on n'a pas compris que le premier patrimoine à sauvegarder était l'environnement.

La Crète, qui n'a jamais cessé d'être elle-même tout au long de sept millénaires d'histoire, survivra-t-elle au prochain ? Oui, si elle ne se laisse pas étouffer par le cordon de béton qui menace de gangrener ses côtes. Son âme va-t-elle se dissoudre dans les relations mercantiles que génère le tourisme de masse ? Non, si elle ne détruit pas ce qui a résisté aux Mycéniens, aux Romains, aux Vénitiens, aux Turcs et aux troupes nazies. Au visiteur de se faire une idée sur cette question en respirant le parfum des lauriers et en buvant une gorgée de raki.

Pascal Darcque
Avril 1999
 
Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter