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Comment peut-on être Persan ?
Didier Trock
Agrégé de géographie

Dans le Paris du début du XVIIe siècle, Rica et Usbek, les deux protagonistes des Lettres persanes, ont quitté l'habit persan pour se vêtir à l'européenne. Dès lors, nul ne les regarde plus et, lorsqu'au hasard d'une conversation l'on apprend d'où ils viennent, chacun de s'étonner : « Ah ! Ah ! Monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? » Depuis plus d'un siècle déjà, la Perse nourrissait l'imaginaire : du Zoroastre, l'opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau, au Zarastro de la Flûte enchantée, l'Occident réinventait une sagesse de l'Orient. Mais cet attrait pour une Perse parée de mystères n'était pas nouveau. Lorsqu'Hérodote livra ses Histoires, les Grecs furent quelque peu désappointés de ne pas y trouver des preuves de barbarie et durent se rendre à l'évidence : les Perses pouvaient s'enorgueillir d'une civilisation brillante, même si certaines de leurs coutumes paraissaient étranges. Et la science des « mages » – science de Zoroastre, fils d'Oromazdes, selon Platon – n'amena-t-elle pas ces « mages » à suivre l'étoile qui allait les guider vers le Messie ?


À la découverte de la Perse


Depuis le XVe siècle, la connaissance de la réalité iranienne progressait. Le Vénitien Josafat Barbaro découvrait Persépolis en 1474. Avec l'avènement de la dynastie séfévide, des relations se nouèrent entre l'Occident et la cour d'Ispahan : pour contrer l'alliance de François 1er et de Soliman le Magnifique, Charles Quint se rapprocha de Shah Tahmasp. Au XVIIe siècle, deux joailliers français, Jean-Baptiste Tavernier et Jean Chardin, révélèrent l'existence des reliefs sassanides de Taq e Bostan et de Naqsh e Rustem, et le dessinateur J. Grélot rapporta les premiers dessins fidèles de Persépolis. Il fallut cependant attendre la fin du XVIIIe siècle pour se dégager enfin de tous les fatras de la « magie orientale », lorsque le français Anquetil Dupeyron découvrit, au terme d'une longue quête, un exemplaire de l'Avesta qu'il traduisit en 1771. Au XIXe siècle, le déchiffrement des écritures cunéiformes – et la naissance de ce qui était encore appelé l'assyriologie – la découverte de l'inscription trilingue de Darius à Bisotun et les travaux de décryptage du vieux perse et de l'élamite par Grotefend permirent enfin de cerner la réelle richesse des civilisations persanes. L'archéologie venait de naître, ce fut alors la période de la « chasse aux trésors », de cette quête souvent menée au mépris de la connaissance des sites, dont le but essentiel était de trouver les pièces rares qui allaient enrichir les collections du British Museum ou du Louvre. Certes, on ne peut jeter la pierre à ces acteurs d'une science encore balbutiante, mais c'est ainsi qu'en 1886 Jeanne et Marcel Dieulafoy enrichirent le musée du Louvre de la célèbre Frise des archers de Suse… sans avoir relevé de manière précise l'emplacement de leur découverte ! Il faudra attendre la première moitié de notre siècle pour qu'Ernst Herzfeld, Aurel Stein et autre Roman Ghirshman ne commencent à faire livrer à la terre d'Iran son trésor le plus précieux : son histoire.


La nuit des temps


Douze mille ans avant notre ère : l'ère glaciaire prend fin. Les vastes lacs s'étendant sur le plateau iranien régressent, la terre se dessèche, le désert gagne lentement. Les hommes du mésolithique colonisent les piémonts de l'Elbourz, les rives de la mer Caspienne et les montagnes du Zagros. Influence de la Mésopotamie toute proche ou évolution locale ? Les hommes collectent les orges et les blés sauvages, domestiquent les animaux, s'essaient à une poterie rudimentaire et passent rapidement au stade de l'agriculture et de l'habitat permanent au Ve millénaire. L'Iran, terre des gazelles, chameaux et lions, se révèle déjà propre à l'élevage des bovins et des chevaux. Les peuples se croisent. Vers le nord, de nouveaux groupes s'infiltrent et couvrent le plateau d'une constellation de micro-états claniques. Puis les bourgades se développent. Les fouilles du site de Sialk ont permis de faire revivre les hommes de ces temps, d'imaginer le potier appliquant sur fond noir le dessin puissamment stylisé d'un bouquetin bondissant ou d'un oiseau prenant son envol, de voir s'édifier les premières constructions en briques moulées séchées au soleil, de faire revivre les caravanes apportant les coquillages nacrés du golfe Persique… Qui sont les montagnards du Zagros ? Sans doute les premiers métallurgistes du monde. Ils utilisent d'abord le cuivre natif martelé, puis – Ô génie humain – trouvent le moyen de réduire les minerais pour réaliser les premiers objets moulés. Ils gardent durant des millénaires une avance technologique qu'attestent les splendides bronzes du Louristan (musée de Téhéran).


Au sud, la basse Mésopotamie exerce son influence sur la Susiane et la haute plaine de Chiraz et y apporte les techniques d'irrigation. De ce contact naîtra l'Elam, et l'Elam inventera la ville : Suse, promise à un destin d'exception durant cinq millénaires. La Perse compte dès lors parmi les hauts lieux de la civilisation naissante et se mêle à l'aventure turbulente des cités-États, puis des royaumes et des empires mésopotamiens. Pourtant elle ne porte pas encore le nom de Perse ni celui d'Iran. Ce temps viendra au IIe millénaire…


L'Iran ou la Perse ?


Aujourd'hui encore, malgré les progrès de la recherche, les érudits discutent à l'infini sur l'origine géographique de ces peuples qui essaimèrent vers l'Europe, l'Asie mineure et l'Inde : les Indo-Européens, lointains ancêtres des Irlandais aussi bien que des Bengalis… Pourtant, s'il est un pays qui garde leur mémoire, c'est bien l'Iran dont le nom signifie « domaine des Aryens » (Aryanam Vaejo), et c'est d'une de leurs turbulentes tribus, celle des Parshuas, que dérive le mot « perse ». La société des Aryens est dotée d'une structure élaborée et hiérarchisée qui se traduit sur le plan politique par une féodalité un peu semblable, somme toute, à celle de l'Occident médiéval. De principautés morcelées et rivales émerge d'abord le royaume des Mèdes, qui entrent vite en conflit avec leur puissant voisin assyrien ; puis Cyrus le Grand, fils de Cambyse – le « roitelet » des Perses – et petit-fils d'Astyage – le puissant roi des Mèdes – impose sa domination sur l'ensemble du plateau iranien avant de lancer des offensives foudroyantes sur le royaume de Babylone, la Lydie de Crésus et même jusqu'en Égypte. La Perse, dès lors, figure au premier rang des grandes puissances. Babylone, Suse, Ecbatane sont les capitales de l'Empire de Cyrus, mais c'est sur les vestiges de celle qu'il fonde, Pasargades, que se dresse encore son émouvant tombeau. Son fils aîné, Cambyse II, achève la conquête de l'Orient, de l'Égypte de Psammétique III et des cités grecques de Cyrénaïque. Son successeur désigné, selon la légende, par hippomancie, Darius, se révélera digne du titre de Grand Roi et de Roi des rois, terme dont le Shahinshah de l'époque musulmane est le simple décalque.


« Je suis Darios, le Grand Roi, le Roi des rois, le roi de nombreuses contrées, le fils d'Hystape, un Achéménide. Ainsi dit Darios le Roi : par la faveur d'Ahura Mazda, avec le peuple perse, j'ai pris possession de ces pays qui ont pris peur de moi et m'ont apporté le tribut : Elam, Médie, Babylonie, Arabie, Assyrie, Égypte, Arménie, Cappadoce, Sardes, Ioniens qui sont sur le continent et ceux qui sont sur le bord de la mer et les pays qui sont au-delà de la mer, Sagartie, Parthie, Drangiane, Arie, Bactriane, Sogdiane, Chorasmie, Sattagydie, Arachosie, Sind, Gandara, Scythes, Maka… »


La Perse s'étend alors de l'Indus au Danube. Seul le David des cités grecques, farouchement attachées à leur indépendance, résiste au Goliath perse, et l'incroyable arrive : la fantastique armée perse est vaincue par la charge menée avec la fureur de désespoir par les Athéniens à Marathon. Mais cette défaite frontalière n'entame en rien les ressources immenses de l'Empire ; s'édifie alors, pour la garde du trésor impérial, le fabuleux complexe de Persépolis qui devient le lieu de l'hommage annuel rendu par les tributaires au protégé d'Ahura Mazda. Xerxès connaîtra la même puissance que son père, et les mêmes échecs face aux Grecs, de Salamine à Platées. Mais le peuple perse perd progressivement de son individualité. L'échec de la seconde guerre médique marque la fin de l'expansion : les Perses se contentent d'endiguer les révoltes, et les complots fomentés à la cour, au harem, par les courtisans ou les eunuques, conduisent à l'instabilité. Xerxès est assassiné par le commandant de sa garde à l'instigation de son fils aîné. Les Rois des rois se succèdent dans le drame des assassinats, les satrapes s'émancipent du pouvoir central. Cyrus le Jeune, élève de Xénophon, soutenu par une armée de mercenaires, échoue dans sa tentative de renverser Artaxerxès II. L'affaiblissement de l'empire favorisera les entreprises du grand conquérant macédonien : Alexandre.


Une parenthèse brève mais lourde de conséquences


La bataille du Granique, en 334, lui ouvre toutes grandes les portes de l'Asie et les forces de Darius III Cordoman sont balayées en moins de trois ans. L'ère grecque commence. Digne descendant d'Achille et Héraklès, Alexandre se laisse séduire par l'autocratie et le faste de la Perse. N'épouse-t-il pas, selon le rite iranien, non seulement Roxane mais aussi, lors des célèbres « noces de Suse », Statira, la fille de Darius III ! La Perse assimile les Grecs, lesquels apportent leur culture qui, bien au-delà du monde persan, donne naissance à l'extraordinaire art greco-bouddhique du Gandhara et se diffuse à travers l'Asie, si bien qu'on en retrouve même les traces quatorze siècles plus tard à Angkor ! Mais la mort prématurée de « l'enfant chéri des dieux » réduit à néant ses rêves d'hégémonie universelle. Les premiers affrontements entre les prétendants à sa succession se font, dit-on, à Babylone devant le trône où son cadavre est placé. Issu de luttes acharnées et fratricides, l'Empire séleucide reflue rapidement vers l'ouest, laissant la Perside et la Médie prendre leur indépendance sous l'égide de princes perses mazdéens, tandis que la Bactriane et la Sogdiane restent dirigées par des rois grecs indépendants. Vers 250 avant J.-C., l'Arsacide Mithridate 1er Philhellène fonde un État parthe au Khorassan, annexe la Médie, la Perside et l'Elam et prend le titre de Roi des rois : la Perse redevient indépendante et puissante.


L'affirmation de l'identité perse


Ainsi pourrait être caractérisée la destinée des empires perses jusqu'au VIIe siècle de notre ère. En effet les souverains parthes puis sassanides – qui leur succèdent à partir du IIe siècle de notre ère à la suite d'une véritable révolution nationale – sont confrontés à une triple pression : à l'ouest, celle de l'Empire romain ; au nord, celle des « peuples des steppes », Scythes, Huns et autres Yue-Tche ; à l'intérieur enfin, la turbulence féodale qui s'exacerbe à chaque succession. Ainsi alternent les périodes où un souverain de forte stature vole de victoire en victoire et étend le domaine persan de l'Afghanistan à la Méditerranée et l'Arabie, et celles où l'empire sombre dans l'anarchie, de falots souverains devenant les jouets de l'aristocratie : huit siècles d'une gigantesque respiration… Huit siècles aussi durant lesquels se réaffirme le caractère brillant de la civilisation persane. L'essor de la « route de la soie » favorise le développement des échanges économiques et culturels. Le puissant Sassanide Shapour 1er, rêvant de créer un empire universel, voit d'un œil bienveillant la naissance de la religion manichéenne qui se veut trait d'union entre les spiritualités d'Occident et d'Orient. Les Parthes innovent aussi dans le domaine de l'art, notamment dans la sculpture : l'on sent quelque peu l'apport des techniques grecques, mais la réalité profane en est absente ; les personnages, toujours en représentation frontale, les yeux grands ouverts mais sans regard, exhalent hiératisme, permanence et vie intériorisée – la valeur magique et mystique de cette image évoque les mosaïques byzantines. Mais les Parthes apportent également une technique de construction qui fait de la Perse le berceau d'une architecture prestigieuse. L'adoption de l'arc en carène – l'arc persan développé ensuite par les Sassanides – permet de multiples variations qui s'articulent sur la symétrie des iwans, salles ou porches largement ouverts sur la façade, sur une cour ou raccordés par une coupole ; ces éléments engendreront les fabuleuses mosquées d'Ispahan ou de Samarcande et, plus loin, plus tard, le Taj Mahal !


Perse islamisée ou Islam iranisé ?


Shapour II, Chosroès Ier Anocharûvan (à l'âme immortelle), Chosroès II le Victorieux firent trembler les Empires romains puis byzantins. Le règne du dernier marque, au VIIe siècle, l'apogée de l'Empire sassanide : « Chosroès, homme immortel parmi les dieux et dieu très puissant parmi les hommes, possesseur d'une renommée sublime, celui qui se lève avec le soleil et donne à la nuit ses yeux ». À sa mort ses successeurs se déchirent de nouveau, tandis qu'à l'ouest se lève le croissant de Mahomet. Les compagnons du Prophète, Abu Bakr d'abord, puis Omar et Ali, s'emparent de l'étendard impérial ; dans la salle du trône à Ctésiphon, ils se partagent le Rêve de printemps, immense tapis constellé de pierres précieuses. Devenue l'un des fleurons de l'islam, la Perse n'abdique à aucun moment sa brillante personnalité et se démarque en adoptant le chiisme. La longue pratique des spéculations philosophiques et théologiques en fait la terre de prédilection du soufisme et des grands mystiques. Poètes et penseurs perpétuent la tradition persane, illustrée par Omar Khayyam, Roudaqi ou Daqiqi qui peut encore se permettre, sous les Samanides, de chanter : « Quatre choses a choisi Daqiqi au milieu de tout le bien et le mal du monde : les lèvres de rubis, la plainte du luth, le vin rouge et la religion de Zarathoustra ». Science, conscience et humanisme seront illustrés par Ibn Sina – Avicenne – médecin, biologiste, géologue, métérologue et poète-philosophe dont les ouvrages, traduits en latin, sont encore en usage au XVIIe siècle à la faculté de médecine de Montpellier. Dynasties samanide, ghaznévide, seldjoukide, d'origine nationale ou turque, se succèdent avant la grande invasion mongole, brutale et cruelle, mais qui donne à la Perse plus d'un siècle de paix et de prospérité sous les Il-Khanides. Après le déferlement des hordes de Tamerlan et la dislocation du pouvoir politique, le providentiel séfévide Shah Ismaïl, contemporain de François Ier et de Soliman, reconstitue l'empire. Shah Abbas envoie une ambassade à la cour de Louis XIV et sous son règne, la splendeur d'Ispahan dépasse celle des contes des Mille et Une Nuits : les mosquées du Shah et de Cheik Lotfollah, la madrasa de la mère du Shah comptent parmi les chefs-d'œuvre les plus achevés de l'art persan. Avec ses 500 000 habitants, Ispahan est alors la moitié du monde : « Esfahan, Nesf i Djahan ». Mais l'absolutisme a ses limites, les révoltes se multiplient et les Afghans de Mir Mahmud puis de Nadir Shah, dernier représentant de la lignée des grands conquérants des steppes mettent à bas la dynastie des Séfévides. Dynasties zend et qadjar traversent le XIXe siècle sans éclat. Si la Perse échappe à la colonisation occidentale, jouant des rivalités entre Grande-Bretagne, Russie et France, une stagnation morose s'empare des domaines artistiques et littéraires. Le pouvoir politique échappe aux souverains pour tomber aux mains de l'aristocratie quasi féodale des grands propriétaires terriens et de la classe sacerdotale des mollahs.


L'enjeu du pétrole, la recherche d'une voie vers le modernisme, les affirmations d'une identité nationale par le biais de la spécificité religieuse engendrent les convulsions qui marquent l'histoire au XXe siècle. Aujourd'hui, le voyageur qui découvre l'Iran retrouve le legs de ces millénaires d'histoire que nous venons d'évoquer à travers sites et monuments prestigieux. Il est de rares cultures qui ne perdent jamais leur personnalité au travers des vicissitudes de l'histoire : la Perse compte au nombre de celles-ci.

Didier Trock
Mai 1998
 
Bibliographie
Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre Histoire de l’Empire perse. De Cyrus à Alexandre
Pierre Briant
Fayard, Paris, 1996

L'Art de l'Iran L'Art de l'Iran
André Godard
Arthaud, 1962

Perse Perse
R. Girshman
L'Univers des Formes
Gallimard, 1963

De Zoroastre à Mani : quatre leçons au collège de France De Zoroastre à Mani : quatre leçons au collège de France
Gnoli Gherardo
Klincksieck, Paris, 2000

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