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Chypre, entre Orient et Occident
Vassos Karageorghis
Professeur émérite de l’université de Chypre
Ancien directeur du service des antiquités de Chypre

Sur une carte d'Europe, Chypre n'est qu'une petite île de la Méditerranée orientale, « feuille gris-vert jetée dans la haute mer ». Et pourtant… Vassas Karageorghis ancien directeur du service des Antiquités de l'île et auteur notamment de l'ouvrage Les anciens Chypriotes. Entre Orient et Occident (Armand Colin – 1991) – et son épouse Jacqueline, archéologue, nous révèlent les richesses insoupçonnées de cette terre de contraste, à la fois mer et montagne, nature et culture, tradition et modernité.

Chypre est l'île des belles plages au pied de luxueux hôtels comme des côtes sablonneuses désertes où viennent encore pondre chaque été les tortues caretta-caretta. Elle offre aussi de vastes étendues de maquis de chênes-nains, d'arbousiers, de caroubiers et de cistes, ainsi que de beaux paysages de montagne aux forêts de pins noirs et de cèdres, fraîches en été. Elle garde jalousement quelques coins de nature vierge dans ses parcs naturels du Troodos et de l'Akamas, où pousse une flore sauvage de 1800 espèces et sous-espèces dont 123 sont endémiques, tels le cyclamen, l'anémone, la tulipe, l'orchidée de Chypre. L'île intéresse spécialement les géologues, car le Troodos est le massif ophiolitique issu de la croûte océanique propulsée du fond de la mer de Thétys le mieux conservé du monde et offre, à qui sait les voir, de rares échantillons de roches plutoniques, vieilles de 90 millions d'années.

Le sol de Chypre est exceptionnellement riche en vestiges du passé que fouille une vingtaine de missions archéologiques, enrichissant chaque année de leurs trouvailles la longue histoire de l'île…

L'île d'Aphrodite

Au IXe millénaire, des chasseurs saisonniers viennent tuer l'hippopotame et l'éléphant nains qui abondent encore. Chypre a sans doute été peuplée à partir du Proche-Orient, berceau d'une des civilisations néolithiques les plus avancées du monde. Le site de Khirokitia – VIIe-Ve millénaires – en est l'un des plus importants par le bon état de conservation de ses constructions rondes, les structures sociales dont témoigne son habitat, la richesse de son matériel en pierre taillée, en os et en restes organiques, ainsi que ses rituels funéraires. La civilisation chalcolithique des IVe et IIIe millénaires a laissé un matériel cultuel unique : d'élégantes idoles témoignent d'un culte à une Grande Déesse pratiqué sur les côtes ouest de l'île, autour de Paphos, berceau légendaire d'Aphrodite. On montre encore aujourd'hui, dans la mer étincelante de lumière, le lieu où, selon la Théogonie d'Hésiode, la déesse de la Beauté et de l'Amour émergea des flots et foula le sol, faisant naître l'herbe tendre sous ses pas. Ainsi, Aphrodite a sans doute pour ancêtre la déesse-mère adorée depuis des millénaires… C'est à Paphos, dit Homère, qu'elle avait son sanctuaire et son autel odorant, dont on admire encore à Palaepaphos les vestiges du XIIIe siècle avant J.-C. Son culte se perpétuera jusqu'à l'époque romaine dans plusieurs sanctuaires de l'île, longtemps connue, chez les poètes du moins, comme l'île de Vénus.

L'île du cuivre

Le latin cuprum a sans doute quelque rapport avec le nom de l'île, Kypros en grec, le précieux métal se trouvant en abondance sur le pourtour de son massif montagneux et étant déjà exploité et même exporté vers la fin du IIIe millénaire avant J.-C. Dès 2000, les tombes regorgent d'objets de bronze, armes, outils et bijoux. L'île commerce avec la Syrie, la Palestine, l'Égypte et la Crète, puis avec l'Égée. De grandes villes portuaires se développent. Les vaisseaux chypriotes transportent des lingots de cuivre par centaines, échangent des céramiques, rapportent des objets de luxe. Vers 1400, les Mycéniens y fondent des comptoirs commerciaux et, entre 1500 et 1200 avant J.-C., Enkomi et Kalavassos sont des villes prospères avec des bâtiments construits en bel appareil et des tombes riches en bijoux d'or. L'île est alors un véritable creuset de techniques et de cultures orientales et égéennes. Kinyras, roi mythique, est d'une richesse proverbiale. Au retour de la guerre de Troie, selon la légende que confirme l'archéologie, plusieurs princes grecs fondent des villes sur ses côtes.

Chypre s'hellénise

Des sites comme Enkomi, Kition, Maa, Kalavasos, Alasa, Palaepaphos racontent l'histoire de la fin de l'âge du bronze, de même que les céramiques, chypriotes, levantines et mycéniennes du musée de Chypre. Période la plus importante de son histoire, celle où l'île, si éloignée du monde grec, est devenue grecque, et l'est miraculeusement demeurée de langue et de culture, envers et contre tout, depuis plus de 3 000 ans.

Au Ier millénaire avant J.-C. Chypre, toujours aussi riche grâce à son cuivre, abrite dix royaumes pour la plupart admirablement situés sur le pourtour de ses côtes, comme Salamine, Kourion et Paphos. Les Phéniciens fondent Kition où ils élèvent un grand temple à Astarté. Chypre est à nouveau un creuset de techniques et d'influences venues de la côte syro-palestinienne et d'Égypte, d'où émerge un art proprement chypriote. Le royaume de Salamine est particulièrement riche et au VIIe siècle ses rois se font enterrer dans des tombeaux monumentaux avec leurs trésors, leurs attelages de chevaux, leur mobilier incrusté d'ivoire. Une belle céramique archaïque montre ses fleurs de lotus, ses oiseaux et ses poissons merveilleusement stylisés, certaines statues en terre cuite de grandeur nature sont impressionnantes. Chypre par sa richesse attire les conquérants : Assyriens de 709 à 560, Égyptiens (560-545), enfin, pendant deux siècles, Perses. Humiliée, elle affirme alors son hellénisme et lutte pour se libérer. Désormais, les Chypriotes se sentent grecs et vivent à la grecque, et à la fin du Ve siècle, le roi Evagoras rend Salamine plus grecque que les cités grecques.

Alexandre libère Chypre des Perses qui tombe aux mains des Ptolémées d'Égypte, évoluant désormais dans l'orbite du royaume d'Alexandrie. Les Ptolémées construisent des ports, des temples, des théâtres et à Paphos, une grandiose nécropole taillée dans le rocher. Les Romains en 58 avant J.-C. annexent l'île ; en fait, la plupart des monuments antiques qui subsistent sont de cette époque : théâtre et gymnase de Salamine, théâtre et sanctuaire d'Apollon à Kourion, villas romaines de Paphos pavées de superbes mosaïques montrant des scènes mythologiques et de nombreuses représentations de Dionysos, qui devient le rival païen du dieu chrétien.

Chypre est en partie christianisée au Ier siècle par les apôtres Paul et Barnabé. Cependant, les temples d'Aphrodite à Paphos et Amathonte continuent d'être fréquentés jusqu'aux IIIe-IVe siècles, tandis que les chrétiens, parfois martyrisés, prient le nouveau dieu dans des catacombes. De graves tremblements de terre au IVe siècle détruisent les villes anciennes et mettent fin au paganisme.

Le partage du monde romain et l'hégémonie de Constantinople

Sainte Hélène visite Chypre et y apporte un morceau de la Sainte Croix ; une douzaine de villes, sièges d'autant d'évêchés, se reconstruisent aux Ve-VIe siècles. Sur les ruines des édifices païens s'élèvent de belles demeures chrétiennes et de grandes basiliques ornées de mosaïques – celles de Kiti et Kanakaria sont rares. Au VIe siècle, les Arabes dévastent maintes fois l'île. La population cherche refuge dans la montagne, de nombreux saints vivent en ascètes dans des grottes. Aux IXe-Xe siècles, on construit des églises à plusieurs dômes. Dans le Troodos, au XIIIe siècle, on élève à la Vierge, la Panagia, de charmantes églises comme celles d'Asinou et de Lagoudera, couvertes de fresques, parmi les plus anciennes de la peinture byzantine. Aux XIe et XIIe siècles, on fonde de grands monastères, Kykko, Makhairas, Saint-Néophyte…

Au temps des Croisades, Chypre est la dernière terre chrétienne face aux lieux saints. En 1191 elle tombe aux mains de Richard Cœur-de-Lion, puis de Guy de Lusignan. Durant trois siècles, elle est terre franque, royaume des Lusignans, dont la cour est brillante. Ils construisent des châteaux forts, à Kyrenia, Saint-Hilarion, Buffavento, Kantara, entourent Nicosie et Famagouste de murailles et édifient, à la gloire de la chrétienté, d'innombrables églises et chapelles gothiques en grès doré, d'une beauté inattendue sous le ciel méditerranéen. Aujourd'hui, les grandes cathédrales gothiques sont encore debout, Sainte-Marie des Augustins, Notre-Dame de Tyr et Sainte-Sophie à Nicosie, Saint-Georges des Latins et Saint-Nicolas à Famagouste, ainsi que l'abbaye de Bella-Pais à Kyrenia. Le château de Kolossi, fief des chevaliers de Saint-Jean, domine la riche plaine du sud où ils cultivaient le raisin pour le célèbre vin de Commanderie et la canne à sucre, richesse de l'époque. Cette domination occidentale n'empêche nullement les Chypriotes de construire ou reconstruire dans la montagne de petites églises ornées de fresques. Puis les Vénitiens succèdent aux Lusignans et laissent le beau monastère de Ayia Napa, les murailles défensives de Famagouste et Nicosie, mais ils ne résistent pas au siège des Turcs, lesquels soumettent Chypre en 1571.

Trois siècles de domination ottomane

De cette période datent les minarets flanquant les cathédrales gothiques de Nicosie et Famagouste, la mosquée de Hala Sultan Tekké, où est enterrée Um Haram, la tante du Prophète, ainsi que la demeure de Hadjigeorgakis Cornesios, drogman chypriote auprès de la Sublime Porte.

L'île passe ensuite sous la domination britannique de 1878 à 1960. De cette période date l'architecture la plus ancienne encore conservée, maisons de villages en pierre ou pisé et de ville aux balcons fermés, bâtiments et écoles de style néo-classique témoignant de l'intensité du sentiment d'appartenance à la Grèce.

Chypre, après quelques années de lutte, s'affranchit du colonialisme britannique. Déclarée république bicommunale indépendante en 1960, elle débute alors une période de troubles à cause de l'affrontement de ses deux communautés grecque et turque ; elle est de fait, mais non de droit, divisée en deux, la partie nord, turque, et la partie sud, grecque.

Malgré ce désastre, la République de Chypre poursuit son essor économique, et ce dernier bastion de l'Occident face au Proche-Orient se prépare actuellement à entrer dans l'Union européenne…

Vassos Karageorghis
Février 1999
 
Bibliographie
La déchirure chypriote : géopolitique d'une île divisée La déchirure chypriote : géopolitique d'une île divisée
Pierre Blanc
Histoire et perspectives méditerranéennes
L'Harmattan, Paris, 2000

Citrons acides Citrons acides
Lawrence Durrell
Buchet Chastel, Paris, 1994

Chypre Chypre
Alain Blondy
Guides Arthaud
Arthaud, Paris, 2001

Chypre au cœur des civilisations méditerranéennes Chypre au cœur des civilisations méditerranéennes

In Dossiers de l'archéologie n°205 (juillet-août 1995)


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