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Chicago la plus américaine des villes américaines
Hélène Trocmé
Maître de conférence à l'université de Paris-I

Petite bourgade devenue en moins de deux générations une gigantesque métropole commerciale et industrielle, Chicago fut longtemps, par son nombre d'habitants, au second rang derrière New York, avant de passer au troisième, lorsque Los Angeles lui ravit la place. Aujourd'hui, avec un peu moins de huit millions d'habitants, elle reste la troisième aire métropolitaine des États-Unis. Ce n'est donc ni la plus grande, ni la plus touristique, mais, au dire de beaucoup, c'est « la plus américaine » de toutes, comme nous l'explique ici Hélène Trocmé auteur de nombreux ouvrages sur l'Amérique du Nord, dont Chicago 1890-1930 - Audaces et débordements (Autrement, collection Mémoires – Paris 2001).

À Chicago, on trouve à la fois le meilleur et le pire de la culture américaine. Et le pire semble souvent l'emporter sur le meilleur : capitale de la saucisse et des gangsters, peuplée de « sauvages » et « d'adorateurs de Mammon », violente et corrompue, Chicago n'a jamais eu bonne réputation !

Mais ce qui fait l'intérêt de cette ville, c'est qu'elle a grandi en même temps que la jeune nation américaine et que l'essentiel de son histoire est contenu dans la période de croissance et d'industrialisation du pays. Chicago se présente donc à nous comme le résumé presque parfait de l'expérience américaine : audacieuse, violente, excessive, mais essentiellement libre et moderne.

Paradoxe étonnant, en dépit de sa mauvaise réputation, Chicago a toujours attiré beaucoup de monde : des immigrants du dedans ou du dehors, venus y chercher fortune, mais aussi des visiteurs et des curieux de toutes sortes. Tous ces témoins ont dit leur attirance pour cette grande métropole où tout semblait possible, mais aussi leur frayeur devant tant de brutalité. Tandis que Rudyard Kipling, « l'ayant vue, désire par-dessus tout ne jamais la revoir », l'auteur d'un guide de la fin du XIXe siècle déclare tout bonnement que « Chicago est l'une des merveilles du monde contemporain » et que « sa croissance suscite l'étonnement du monde entier ».


Une histoire courte, mais exemplaire

Nous ne savons à peu près rien de la période qui précède l'arrivée des premiers Européens, si ce n'est que des tribus indiennes sont présentes dans la région depuis les environs de l'an mille de notre ère. En 1673, deux Français, le coureur de bois Louis Joliet et le jésuite Jacques Marquette, de retour d'une exploration de la vallée du Mississippi, font étape au bord du lac Michigan, dans une petite plaine marécageuse que les Indiens appellent Chicagoua, c'est-à-dire « l'endroit des oignons sauvages ». Trop peu nombreux pour créer une colonie de peuplement, les Français se contentent d'établir un poste de traite des fourrures, où Indiens et Blancs échangent leur précieuse marchandise. En 1763, la France le cède aux Anglais en même temps que tous ses territoires américains et, vingt ans plus tard, la région des Grands Lacs passe aux mains des États-Unis, devenus indépendants. Reconnaissant la valeur stratégique du site, le gouvernement fédéral y érige, en 1803, un fort destiné à protéger la jeune République américaine des incursions des Anglais du Canada et des attaques des tribus indiennes. Dans les deux premières décennies du XIXe siècle, un petit village se développe autour de Fort Dearborn.

C'est seulement en 1833 que Chicago entre véritablement dans l'histoire du monde occidental. Un ultime affrontement avec les Indiens Potawatomi se solde par leur élimination de la région. Chicago reçoit alors de l'État d'Illinois son acte fondateur : une charte municipale. Bien qu'elle n'ait encore que quelque trois mille habitants, certains lui prédisent déjà un avenir glorieux. Pour pouvoir repérer et vendre des terrains constructibles, on dresse à la hâte un plan sans imagination, avec des rues et des avenues perpendiculaires délimitant des carrés de taille identique, entre le lac et les deux bras de la rivière. Le prix des terrains s'envole, à la grande joie des spéculateurs qui achètent et revendent parfois plusieurs lots dans la même journée. En quelques années, grâce au développement des canaux et des voies ferrées, une véritable ville sort de terre. C'est un nœud de communications et un marché pour tout l'Ouest agricole, alors en plein essor. La guerre de Sécession stimule l'industrie. Et toutes ces activités attirent les immigrants par milliers. La croissance de la population donne le vertige : de trois mille habitants en 1830, elle passe (en chiffres arrondis) à trente mille en 1850 et à trois cent mille en 1870. Les Américains eux-mêmes, pourtant habitués à la croissance accélérée des villes nouvelles de l'Ouest, n'en reviennent pas !


Le grand incendie de 1871…

Mais tout à coup, alors que tout le monde vante son extraordinaire dynamisme, Chicago est dévastée par une catastrophe sans précédent : en octobre 1871, un gigantesque incendie anéantit le centre de la ville. Le feu démarre dans une grange située dans un quartier de petites maisons, au sud-ouest du centre ville et se propage jusqu'à l'est et au nord de la rivière. Au bout de deux jours, la pluie arrête les flammes. Le bilan est tragique : plus de trois cents morts, quatre-vingt-dix mille sans abri – presque un tiers de la population – et dix-huit mille bâtiments détruits. Rien n'a résisté, ni les immeubles commerciaux, ni les ateliers, ni les églises, ni les maisons individuelles. Le montant des dégâts est évalué à deux cents millions de dollars. Les incendies étaient fréquents dans les villes américaines où les constructions de bois étaient nombreuses ; mais le désastre de Chicago dépasse tout ce qu'on avait connu jusqu'alors. Des témoins racontent qu'ils ont pensé assister à la fin du monde…

Très vite, on cherche des responsables : c'est ainsi que surgit la légende de Daisy, la vache de Mrs O'Leary, qui aurait causé la conflagration en envoyant un coup de sabot dans la lampe à pétrole que sa propriétaire avait posée à côté d'elle pour la traire. Pauvre Mrs. O'Leary… Il faudra plus d'un siècle pour la disculper ! En effet, des recherches dans les archives et la presse municipales conduisent à relativiser cet incident et à donner une interprétation plus rationnelle des causes de la catastrophe : une ville construite à la hâte avec des matériaux particulièrement inflammables, un été très sec, un vent violent et un service de pompiers tout à fait insuffisant.

Ce qui se passe dans les jours, les semaines et les mois qui suivent est étonnant. Comme pour prouver au monde entier qu'elle ne se laissera pas si facilement abattre, Chicago renaît de ses cendres avec une énergie renouvelée, tel le phénix de la légende. Sur les ruines encore tièdes, on voit surgir des baraquements de fortune où se réinstallent des commerçants affichant fièrement : « tout perdu, sauf femme, enfants et énergie, la vente continue ». Et la catastrophe se transforme alors en magnifique opportunité pour Chicago. Le feu l'a détruite, mais elle renaîtra : voilà le mythe qui préside à toute l'histoire de Chicago après 1871.


… et la renaissance

En ces années où la vapeur cède progressivement la place à l'électricité, où le téléphone et le télégraphe réduisent les distances, Chicago reprend sa croissance extraordinaire, alors même que les États-Unis accèdent à la puissance et se voient reconnus par le reste du monde. Ses usines, ses chantiers, ses abattoirs bourdonnent d'activité et attirent des centaines de milliers d'immigrants, parlant toutes les langues d'Europe. Des bâtiments d'un genre nouveau, les gratte-ciel, abritent en centre ville les banques, les hôtels et les grands magasins. Chicago est l'incarnation de l'Amérique moderne.

Les années 1890-1930 sont celles de sa jeunesse triomphante. En 1890, avec son million d'habitants, elle est devenue la deuxième ville des États-Unis, après New York. Elle a de très grandes ambitions et son arrogance lui vaut alors d'être surnommée par les Américains windy city, celle qui déplace beaucoup d'air… En 1893, elle accueille l'Exposition universelle qui commémore la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb. Pour Chicago, c'est une consécration : vingt ans après avoir subi une destruction presque totale, elle s'affirme comme la métropole américaine par excellence. Les palais néoclassiques de stuc blanc qui se dressent à Jackson Park, au bord du lac Michigan, font l'admiration des quelque vingt-sept millions de visiteurs qui se précipitent pour voir cette cité de rêve. À l'intérieur des bâtiments, on peut découvrir les incroyables progrès techniques accomplis depuis quatre siècles.

La ville est fière de montrer ses réalisations techniques et ses institutions sociales et culturelles : les gratte-ciel, les abattoirs ultramodernes, l'université, les musées, la cité-modèle construite pour les ouvriers des usines Pullman, le centre social (settlement) de Hull House, où de jeunes réformateurs s'occupent des immigrés.


Une métropole où ni la grandeur, ni le déclin ne sont définitifs

Mais, à l'optimisme de l'Exposition, succède une grave dépression économique qui commence dès l'automne 1893 et ne s'achève qu'en 1896. Reviennent alors au premier plan tous les problèmes sociaux de cette énorme ville ouvrière peuplée aux deux tiers de personnes d'origine étrangère : la misère, l'insalubrité, le vice, les conflits sociaux et ethniques. Pourtant, une fois encore, Chicago reprend rapidement le dessus. Dans les premières années du XXe siècle, fière de ses gratte-ciel tout neufs, de ses grands parcs, de ses banlieues verdoyantes, de ses musées et bibliothèques, enrichie par sa puissante industrie, Chicago fascine toujours le monde et symbolise aux yeux de tous la réussite économique des États-Unis. Pendant la première guerre mondiale, sa force d'attraction ne se dément pas. Des Noirs affluent par dizaines de milliers, attirés par l'espoir d'un travail et d'une vie meilleure. Ils se regroupent dans le South Side, un des premiers « ghettos » noirs des États-Unis.

Les années vingt sont celles de la prospérité recouvrée, des belles automobiles et des rythmes de jazz. La prohibition n'aboutit qu'à encourager la contrebande d'alcool, la corruption et une violence que les gangsters portent à son comble. Mais la dépression de 1929 frappe durement la grande métropole de plus de trois millions d'habitants. En 1932, des milliers de sans-abri errent dans les rues du centre ville. Serait-ce l'amorce du déclin ? Certains le croient. Mais Chicago, qui n'en est pas à une contradiction près, ne semble pas s'arrêter à cette conclusion pessimiste : en 1933, en pleine dépression, elle célèbre avec éclat son centenaire, en organisant une autre foire internationale fièrement intitulée : A Century of Progress. L'idée centrale de cette nouvelle commémoration est de « montrer à un public international la nature et la signification des progrès scientifiques et techniques réalisés depuis un siècle ».

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, Chicago croit pouvoir continuer sur sa lancée. Mais les choses ont changé et, désormais, c'est la côte pacifique qui attire ceux qui veulent faire fortune. Les chemins de fer font place aux transports aérien et routier. Les industries quittent la ville pour s'installer à la périphérie et surtout dans le sud et l'ouest du pays. Les années soixante sont celles du déclin du vieux « cœur industriel » des États-Unis et des centres villes en général. Chicago commence à perdre des habitants : seuls les plus pauvres et les Noirs demeurent, la classe moyenne blanche émigre vers les banlieues. Les émeutes raciales endeuillent les étés chauds des années soixante. Le boss Richard Daley, maire de 1955 à 1976, s'appuie sur une clique corrompue. En 1968, il réprime avec férocité les manifestations de protestations contre la guerre au Vietnam.

Chicago conserve cependant le prestige que lui confère son architecture moderne : chassé d'Allemagne par les nazis, Mies van der Rohe y a créé une nouvelle école d'architecture et à sa suite de jeunes et brillants architectes continuent à construire toujours plus haut et plus beau. Depuis les années quatre-vingt, le centre ville se ranime, attire de nouvelles activités et de nouveaux habitants. Si bien qu'en ce début du XXIe siècle, Chicago semble plus vivante que jamais.

Rien, en effet, n'est jamais définitif à Chicago, ni la grandeur, ni le déclin. Comme le disait Mark Twain, le visiteur occasionnel devrait se garder de prononcer trop vite des paroles prophétiques sur cette ville qui change en moins de temps qu'il n'en faut pour les dire. « Chicago, ajoute Twain, est toujours une nouveauté, ce n'est jamais le même Chicago que celui que vous avez vu la dernière fois que vous y êtes passé ».

Hélène Trocmé
Octobre 2001
 
Bibliographie
Chicago, naissance d’une métropole, 1872-1922 Chicago, naissance d’une métropole, 1872-1922
Collectif
RMN, Paris, 1987

Chicago, carrefour de la solitude Chicago, carrefour de la solitude
Studs Terkel
Fayard, Paris, 1968

Chicago : de la modernité en architecture Chicago : de la modernité en architecture
Claude Massu
Editions Parenthèses, Marseille, 1997

L'architecture de l'ecole de Chicago L'architecture de l'ecole de Chicago
Claude Massu
Dunod, Paris, 1993

Chicago 1890-1930, audaces et débordements. Chicago 1890-1930, audaces et débordements.
Hélène Trocmé
Autrement, Paris, 2001

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