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Cervantès, l'homme des masques et des secrets
Danièle Becker
Maître de conférence à l'université de Paris IV-Sorbonne
Illusions et réalités, pamphlet et épopée, gravité et fantastique, comédie et morale : Cervantès se plut à transgresser les conventions, à inventer de nouvelles formes, à tendre à ses contemporains des miroirs sans concessions. Au-delà de son aventure personnelle, Don Quichotte, à lui seul, est devenu un mythe universel… Danièle Becker nous mène de Lépante à Madrid, de Salamanque à Tolède, de Valence à Rome, au petit trot d'une mule en rupture de ban…

Aventures et infortunes

Il nous faut dès l'abord nous attarder un peu sur cette vie difficile et aventureuse qui a conduit Cervantès à travers l'Espagne, vers l'Italie, cherchant protecteur et fortune jusqu'à s'enrôler dans les troupes de Don Juan d'Autriche qui combattirent victorieusement contre les Turcs à Lépante ; Cervantès en tira son surnom de « manchot de Lépante », car il y fut blessé à la main gauche. La fortune adverse le poursuit : alors qu'il est démobilisé, la galère qui le rapatriait est arraisonnée en vue des côtes catalanes par les barbaresques ; le voici captif en Alger pour cinq ans, avec son frère Rodrigo qui sera libéré trois ans avant lui. Les rançons sont chères pour une famille aux ressources modestes, malgré l'aide des Trinitaires qui les négocient. Revenu en Espagne en septembre 1580, il est bien accueilli à Valence avec ses compagnons d'infortune mais bien vite le manque d'argent se fait sentir, notamment pour rembourser sa dette auprès des Trinitaires. Valence est une ville où il peut se faire des amis parmi les poètes et écrivains et fréquenter la librairie de Joan de Timoneda, éditeur des comédies de Lope de Rueda et lui-même écrivain de renom. Il y reste peu de temps et regagne Madrid en décembre pour retrouver sa famille dans la gêne et le déshonneur : son père est criblé de dettes par des affaires malheureuses, sa mère Leonor se débat dans affaires compliquées, ses deux sœurs sont tombées entre les mains de protecteurs épisodiques ; l'une d'elle, Magdalena, a changé de nom pour entrer en galanterie sous le pseudonyme ronflant de Pimentel y Sotomayor. Son frère Rodrigo est reparti en Flandre sous le commandement du duc d'Albe.

Sa sœur aînée, Andrea, qui avait été séduite et abandonnée avec une enfant à charge par Nicolás de Ovando à Séville en 1566, avait trouvé à Madrid un protecteur génois, gentilhomme et négociant, qui, avant son retour en Italie, avait laissé à Andrea et à son père Rodrigo une coquette somme et des meubles en reconnaissance de « leurs bons soins ». Il est vrai que Rodrigo, avant de se lancer dans les « affaires », était chirurgien… À cette époque le jeune Miguel, né en 1547 à Alcalá de Henares, disciple de l'humaniste Lopez de Hoyos, avait fait ses débuts littéraires avec des sonnets de circonstance qui lui avaient valu la sympathie de certains officiers de la cour de Philippe II et une entrée dans la société littéraire madrilène ; mais banni pour dix ans de Madrid à cause d'un duel malencontreux, Miguel s'était enfui à Rome, était entré au service du jeune Cardinal Acquaviva, avait fait la connaissance du prince Ascanio Colonna dont il espérait protection, et s'était finalement retrouvé en 1568 dans l'armée de Don Juan d'Autriche avec son frère Rodrigo.

Or, de retour à Madrid en 1580, il n'a presque plus personne sur qui compter : Acquaviva est mort, Don Juan et le duc de Sesa également. Restent Antonio de Toledo, devenu grand écuyer à la cour, et Mateo Vázquez, ex-secrétaire du cardinal Espinosa, entré au service de Philippe II. Ce dernier est parti à Lisbonne se faire reconnaître roi de Portugal, comme héritier de son neveu Dom Sébastien, disparu dans l'expédition du Maroc, après avoir vaincu le Prieur de Crato, bâtard de la Couronne. Cervantès fait le voyage et obtient une courte mission pour Oran en mai-juin 1581 où il rencontre le gouverneur chrétien Don Martin de Córdoba, naguère prisonnier comme lui des barbaresques. On a des échos de ces retrouvailles dans la tragi-comédie El Gallardo español (Le Valeureux Espagnol). En effet Cervantès avait par deux fois tenté de s'évader d'Alger vers Oran. De retour à Carthagène, il reçoit le solde de ses frais de mission et part en rendre compte à Lisbonne. Il s'enchante de la beauté de la ville et de ses femmes et s'en souviendra dans Persiles y Segismunda. Sans avoir perçu la récompense espérée pour ses états de service aux armées, il revient à Madrid par Salamanque ; détail amusant, les noms d'Avendaño et de Carriazo, les protagonistes de La Ilustre Fregona (L'Illustre Souillon), figurent bien comme étudiants dans les registres de l'université de 1581 et 1584. À défaut d'un emploi à Madrid, il cherche un poste aux Indes, mais rien n'est vacant.


La mode du roman pastoral

Il végète et se consacre à la rédaction de La Galathée, roman pastoral mêlé de vers en six livres qui lui vaudra sa véritable première renommée littéraire ; elle paraîtra en 1585, Ascanio Colonna étant son mécène. Cervantès suit en cela l'exemple de son ami Luis Gálvez de Montalvo qui, en 1582, publiait Le Berger de Philida, fable autobiograhique de sa passion malheureuse pour Magdalena Girón, suivante de la reine Élisabeth de Valois. La veine pastorale du roman plus ou moins à clef avait commencé en Espagne avec les Sept Livres de la Diana du Portugais Jorge de Montemayor dont le succès fut immense en Espagne : on ne compte pas moins de vingt-six éditions entre 1559 et 1600, sans compter les suites et imitations en Europe, dont L'Astrée d'Honoré d'Urfé. Cervantès exploite le filon en le renouvelant et en mettant en scène ses amis poètes sous les pseudonymes pastoraux, lui même étant Lauso, et Astraliano, Don Juan d'Autriche. Les rôles de ses amis ne sont pas essentiels à l'intrigue, mais ils servent de témoins, de conseillers ou, comme Damon, de récitant d'un poème écrit par Lauso (Galatea livre IV) vantant les charmes de la retraite modeste aux champs après les tribulations endurées à la guerre et à la cour. Damon et Tirsi, libérés des chaînes de l'amour, commentent en philosophes inspirés par Léon L'Hébreu les déportements passionnels des plus jeunes qui ne sont point tous délicats : la rivalité du rustique mais riche Éraste, flanqué de ses chiens, avec le berger poète Elicio signifie, selon J. Canavaggio, l'ébauche des deux vérités aristotéliciennes, celle de la poésie et celle de l'histoire. Mais la pudique Galathée, objet de leurs vœux, n'en a cure car elle est trop éprise de sa liberté. Nous retrouverons ce thème dans le Quichotte, chez la bergère Marcela, ce qui causera le désespoir et le suicide du poète Chrysostome. Désormais la belle se veut à l'écoute de ses propres sentiments et rien ne saurait l'obliger sauf, à la fin, le pouvoir paternel qui l'ôte de sa thébaïde pastorale pour la marier contre son gré à un Portugais inconnu mais puissant, au grand dam de sa société amicale. Société qui a vent des difficultés extérieures par l'intrusion de personnages qui l'instruisent des périls de la cour, de la ville ou de la mer. Sujets qu'on reverra dans les Nouvelles Exemplaires, comme dans celles interpolées du Quichotte et dans Persiles. À l'instar du Quichotte et du Persiles, la pastorale connaît aussi la mort et le deuil. Son Arcadie n'est plus une réalité paradisiaque mais un jeu littéraire, un passe-temps de la noble oisiveté et, plus tard, un espoir entrevu par Don Quichotte pour échapper au quotidien, ce que n'a pas réellement d'abord compris Sancho. À cette Galatea Cervantès avait promis une suite qui ne vint jamais, malgré le succès qui lui valut une réédition en 1590 et une autre en 1611 à Paris, en même temps que la première partie du Quichotte.


La découverte du théâtre

À son retour à Madrid, Cervantès, qui a pu connaître le théâtre de tréteaux de Lope de Rueda à Valence, et dans sa jeunesse à Séville, songe à rejoindre les compagnies et auteurs de Madrid. Entre 1578 et 1584 surgissent les salles closes de Madrid, à partir de cours intérieures de groupes de maisons : le corral de la Pacheca, futur corral del Príncipe, le corral del Sol, le corral de Burguillos, enfin le corral de la Cruz. La mode est soit aux intermèdes comiques brefs issus du théâtre de foire, soit à la tragédie « humaniste » inspirée de Sénèque, en vers longs, théâtre trop érudit pour plaire vraiment à un public mélangé. Grâce à l'alguazil Getino de Guzmán et au comédien Tomás Gutierrez, Cervantès fournit deux pièces au directeur de troupe Gaspar de Porres en 1585, pour quarante ducats, soit de quoi vivre chichement quatre mois. On peut espérer qu'il a ainsi « fait la soudure » avec les cent vingt ducats de ses droits sur la Galatea de juin 1584. D'autant qu'il s'est marié en décembre 1584 avec la jeune Catalina de Salazar à Esquivias et qu'il s'est vu confier les affaires de la famille : Catalina de Palacios, mère de la jeune femme, est veuve, chargée d'enfants dont le tuteur est leur oncle, curé d'Esquivias. Cervantès pense avoir trouvé le havre de grâce pour écrire et vivre de sa plume. Il se rend fréquemment à Madrid pour ses affaires et pour le théâtre. Il revendique une trentaine de comédies, presque toutes perdues sauf les huit qu'il a pu faire imprimer en 1615, avec huit intermèdes. Nous ignorons les dates de composition des pièces éditées, mais certains des sujets encore prégnants dans son esprit, comme la captivité à Alger, sont sans doute parmi les premiers traités : La Vie en Alger (El Trato de Argel) sera reprise plus tard dans El gallardo español, et plus tard encore dans Los Baños de Argel (Les Bagnes d'Alger), où les captifs doivent ruser pour éviter de fâcher l'épouse de leur maître ou encore feindre de satisfaire les goûts du maître pour la jeune captive qu'ils aiment et cherchent à faire évader avec eux ; ce sont des comédies d'intrigue où les femmes usent de leurs charmes et de leur ruse pour berner les maris sur fond de couleur locale et de réalisme. Dans La Grande sultane Cervantès montre sa connaissance des coutumes de la cour du Grand Turc. Nul mieux que lui ne pouvait traiter ces sujets où les protagonistes frôlent toujours la mort pour rester fidèles à leur foi. Nous les retrouverons entre autres dans le Quichotte et dans l'Histoire du captif. Le Siège de Numance correspond à ce goût pour la tragédie, illustré par Juan de la Cueva ; mais, dans la résistance des Ibères à Scipion, Cervantès choisit un sujet hispanique propre à ranimer l'esprit de sacrifice et d'honneur de son public. On se souvient que cette pièce a été réactivée par le poète Rafael Albertí à Madrid et par Jean-Louis Barrault à Paris en pleine guerre civile espagnole, pour ranimer les forces de la République qui « meurt mais ne se rend pas ».


Intrigues, imbroglios et critiques sociales

Il s'essaie aussi à la comédie de magie dans la veine de l'Arioste en incluant parmi les héros de La casa de los Celos (Le Palais de la jalousie) Bernardo del Carpio disposé à aider Marphise comme caballero español, et à défier Roland. Enfin ramené par la Castille à la raison, il abandonne cette scène fantastique où il ne gagnera rien. Il doit attendre Roncevaux pour vaincre Roland, selon la version espagnole de l'épopée. Citons encore la comédie hagiographique du Ruffian bienheureux dont le thème est la conversion de cette tête brûlée de Cristobal de Lugo, mort en odeur de sainteté comme dominicain au Mexique, sauvé par sa dévotion aux âmes du Purgatoire et à la récitation du rosaire qui a été remise à l'honneur par les dominicains puis par le concile de Trente. Cervantès renouvelle ses sujets : à mi-chemin entre la comédie d'intrigue et l'intermède, les trois tableautins de Pedro de Urdemalas, personnage folklorique déjà présent dans l'anonyme récit du Voyage en Turquie (autour de 1555), critiquent avec verve l'ingénuité de l'échevin qui tire du sac à malices de Pedro les sentences qu'il doit rendre – thème qui se retrouve aussi dans La Elección de los Alcaldes de Daganzo, dans l'intermède de Cervantès et Sancho, gouverneur de Barataria, Quich. II – puis décrivent la vanité et l'égoïsme d'Isabel, élevée chez les gitans, qui les dédaignent lorsque sa filiation princière est reconnue et qu'elle est l'objet des assiduités du roi. Bien différentes et exemplaires seront Preciosa, La Petite Gitane de la nouvelle, lorsqu'elle retrouvera ses parents, et Constance, l'Illustre souillon, face à ses parents adoptifs, les aubergistes qui l'ont recueillie à la mort de sa mère, violée dans son sommeil par un visiteur pourtant gentilhomme et père du fameux Carriazo, amateur de madragues et de vie picaresque. Quant à Pedro de Urdemalas, c'est un Arlequin qui joue avec le destin des personnages et les détrousse autant qu'il le peut.

Cervantès aime à surprendre son public : il y réussit dans La comedia entretenida (divertissante), où nous restons en haleine dans la série d'imbroglios qu'il ménage entre les valets, les maîtres, les dames homonymes, ce qui donne à penser à l'une que son propre frère est amoureux d'elle ; brochant sur le tout, entrent deux intrus dont l'un se fait passer pour le futur de cette même dame, accumulant les gaffes verbales et de conduite ; lorsqu'arrive le véritable prétendant, il ne pourra pas épouser la jeune fille car la dispense de mariage pour cousinage proche vient d'être refusée et sa cousine, vexée, refuse tout engagement. Ainsi personne ne se marie : ni la dame, ni sa suivante car personne ne veut d'elle, ni la servante coquette qui, après avoir refusé le valet grossier, est méprisée par le page pour ses excès de ruses.

Mais déjà Lope de Vega règne sur l'illusion comique et il ferait beau voir que les héros ne s'y marient point, même dans les situations les plus scabreuses ou impossibles.

Les intermèdes de Cervantès sont autant de critiques sociales sur les mariages mal assortis, la duplicité des femmes, la naïveté des vieillards qui épousent des tendrons, la crédulité devant le faux savoir ou la sorcellerie, la bêtise vaniteuse des paysans vieux chrétiens qui gobent tout ce qu'un va-nu-pieds leur raconte : « À beau mentir… » Certains thèmes se retrouveront dans les Nouvelles Exemplaires publiées en 1613.


La vie picaresque : périls et fausse ingénuité

Apparemment le théâtre ne lui permet pas de subvenir aux besoins familiaux d'autant qu'avant son mariage il a eu une fille, Isabel, avec une certaine Ana Franca de Rojas, qui était mariée. Cette Isabel de Saavedra entrera au service de Magdalena, la sœur de Cervantès. Il a vent de l'expédition de l'Invincible Armada et se fait engager comme commissaire aux approvisionnements ; office périlleux, car les réquisitions de vivres dans la province andalouse ne se font pas sans mal ; tenir les comptes, récupérer l'argent des impôts collectés pour payer, distribuer les salaires, trouver le banquier honnête chez qui déposer les fonds est compliqué. À sa troisième mission, il est tenu pour responsable par un juge cupide des manœuvres frauduleuses d'un de ses aides dans la tenue des comptes. Tandis qu'il est parti pour Tolède rendre ses comptes, son trésorier s'enfuit avec la caisse. Cervantès essaie de sauver ce qu'il peut des biens du Trésor, mais son salaire et ses biens propres y sont engloutis et il se retrouve en prison entre septembre 1597 et avril 1598. Est-ce là que surgit l'idée première de l'Ingénieux Hidalgo, voire une ébauche qu'il développera une fois libéré, puisqu'il est à nouveau sans emploi ? Il a pu avoir plusieurs ouvrages en chantier entre 1598 et 1605 : les nouvelles interpolées du Quichotte de 1605 : Le Captif, Le Curieux malavisé et Rinconete et Cortadillo cité dans le Quichotte. Deux nouvelles, Les deux jeunes filles et Madame Cornelie seraient de cette première époque, et une ébauche de Persiles et Segismunda. Un sonnet sur l'attaque anglaise de Cadix en 1596, puis un autre sur le catafalque dressé le 24 avril 1598 pour la mort de Philippe II à Séville, seraient les antécédents de l'Espagnole anglaise, mais les amours de la jeune fille et son temps de séjour en Angleterre indiquent une rédaction autour de 1612.

Pendant ces dix ans Cervantès a connu toutes les difficultés de la vie picaresque. Il a vécu à Séville et a vu le succès, en 1599, de la première partie du Guzmán de Alfarache de Mateo Alemán, lui aussi comptable du Trésor. Alemán créé le parangon du gueux sans scrupule lorsqu'il est dans le besoin et veut se faire reconnaître par la famille génoise de son père putatif ; gueux repenti lorsqu'il fait le récit de sa vie, libéré des galères, converti au nouvel ordre moral marchand, affranchi de l'oisiveté rentière, plaie de l'Espagne. Dans les discours moralisateurs qui ponctuent le récit de ses aventures, Guzmán insiste sur son libre arbitre en dépit du sort qui s'acharne sur lui. Son goût pour la facilité lui fait toujours choisir la mauvaise voie. Il ne sait jamais saisir les occasions de se réinsérer dans la vie commune.

Cervantès, s'inscrit en faux contre cette structure close du livre qui consiste à prendre le gueux pour protagoniste et à le mener jusqu'à son terme en prétendant qu'il s'agit d'une autobiographie. J. Canavaggio écrit : « Le regard prospectif que le pícaro est censé porter sur lui-même n'est que fallacieux puisque provisoire : seule la mort peut donner un sens à une vie révolue. » Or Guzmán promet une suite, jamais écrite, à ses aventures. Cervantès prendra soin de clore par la mort d'Alonso Quijano le Bon, les aventures de son ingénieux hidalgo, pauvre mais vivant pour l'honneur d'une chevalerie rêvée et révolue.

Pour Cervantès, la vie picaresque n'est liberté que fugitive et apparente ; bien vite le pouvoir du plus fort s'y impose dans une société marginale aux lois rigoureuses : la veine picaresque est illustrée par Rinconete et Cortadillo, les deux gamins futés en rupture de ban, témoins amusés de la cour des Miracles de Monipodio : ils ne sont que de passage. Autres passants, les jeunes galants Carriazo et Avendaño qui préfèrent l'aventure aux études à Salamanque, quand l'amour d'Avendaño pour Constance, L'Illustre Souillon, bloque le voyage à Tolède où chacun suit comme il peut sa vocation : Carriazo en découd avec ses compagnons porteurs d'eau, tandis qu'Avendaño, devenu palefrenier de l'auberge, couve des yeux la pudique Constance. Les parents les retrouvent sans le vouloir et tout finit par des mariages ! Justement le thème de l'amour et des mariages montre la méfiance de Cervantès sur ces sujets : Le mariage trompeur introduit Le Colloque des chiens, fils de sorcières, doués de parole nocturne dans le délire du sergent victime de ce mariage et de la syphilis, à l'hôpital de Valladolid. Les chiens y font une critique de la société marchande sévillane, de la crédulité du peuple et de l'immoralité ambiante. Seule la liberté gitane trouve quelque grâce à ses yeux, à condition toutefois que Preciosa y échappe ainsi qu'Andrés, son fidèle soupirant, qui achète pour le rapporter à la tribu ce qu'il est censé avoir volé. Dans La Force du sang, comme dans L'Illustre Souillon, c'est la pulsion du sexe qui sera la cause du mariage forcé de la jeune Léocadie de Tolède avec son ravisseur Bentivoglio, le bien nommé, lorsque les parents de ce dernier auront sauvé et reconnu l'enfant issu du viol. Constance est elle-même le fruit d'un viol et sera reconnue par son père parti à sa recherche et trop heureux de la donner au timide Avendaño, sans lui demander son avis, supposé favorable. Mais qui s'en soucie ? insinue Cervantès. Presque tous les mariages qui concluent ou commencent ses nouvelles sont aventureux (Les deux jeunes filles, Madame Cornelie) ou contraire à la loi de nature, comme Le Jaloux d'Estrémadure où le riche vieillard prétend enfermer sa trop jeune et innocente épouse dans un gynécée pour la soustraire à la vue des galants.


Don Quichotte, le héros et ses ombres

La démarche de Don Quichotte est plus sage, dans sa folie : il construit la chimère de Dulcinée qu'il peut adorer à loisir et parer de toutes les qualités romanesques. Il s'est évadé de la réalité sous l'emprise de ses lectures chevaleresques et décide de rompre la monotonie de la vie villageoise pour courir l'aventure, prenant Amadis de Gaule pour modèle, jusque dans ses amours impossibles avec l'inaccessible Dulcinée. Transposant le quotidien en objet d'aventures, nécessairement burlesques puisque fantasmées, il décide de « vivre son rêve » coûte que coûte et de revenir à cet âge d'or où la vertu était récompensée ainsi que le courage et l'honneur chevaleresque, non encore ravalé aux simagrées de cour. L'ouvrage qui permet à Cervantès aussi de s'évader du quotidien, au point que ses lecteurs assimilent l'auteur à son héros, témoigne du souci de s'en distinguer, en intercalant un autre auteur de référence. Or tout un chacun peut écrire les aventures d'un héros issu de la réalité quotidienne ; et quoi de plus plausible qu'un Alonso Quijano au premier regard ? L'ennui c'est, d'une part, que le nom même est soumis à des variations : Quijada, Quejano/Quijano, Quexada/Quesada, de la « Mâchoire » au « Fromagé », ce qui le rend moins crédible « historiquement » ; c'est, d'autre part, que le manuscrit trouvé dans un caniveau de Tolède et qui fait miraculeusement suite aux sept premiers chapitres revendiqués par Cervantès, est censé être l'œuvre d'un auteur au nom bizarre, pseudo-morisque, « Cide Hamete Benengelí », aux significations variées : fils des anges, donc miraculeux ou fantastique, ce qui range sa créature dans la pure fiction ; ou fils de l'aubergine, ce qui le ramène à la civilisation judéo-morisque des fieffés menteurs vis-à-vis des sangs purs, vieux chrétiens, et donc aux aventures d'un être fictif, ou d'un imposteur qui s'obstine dans un temps prétendu « historique » « no ha mucho tiempo, » mais dans un lieu dont il préfère oublier le nom, à se forger une vie conforme à celle des héros de roman, en changeant de nom : Quijote, le cuissard d'armure, et de condition, quand de hobereau campagnard il devient chevalier aventureux. L'affaire est lancée par les deux premières sorties du village, nécessaires pour ajuster les besoins du voyage de la première partie. Or le personnage acquiert avec son écuyer Sancho une telle épaisseur humaine dans son « ingéniosité » ou sa vision irréelle mais point sotte des choses, qu'il contraint le lecteur à le suivre, à l'excuser, à le plaindre lorsqu'il échoue, à s'en amuser sans se moquer, car moralement il a raison. Aussi lorsqu'Avellaneda décide de s'emparer du personnage pour donner une suite à ses aventures, il se contente d'une ébauche grossière du couple, qu'il envoie aux joutes de Saragosse, sur la foi de la déclaration du Quichotte de la première partie ; il fait de lui un pantin plein de morgue et de vanité, et de Sancho un goinfre sans esprit, mêlant à leurs déboires des aventures scabreuses et violentes, indignes du génie de Cervantès, de Cide Hamete son masque, et de leurs personnages.

Évidemment le sang de notre auteur ne fait qu'un tour et à l'instar d'Alemán, avec son plagiaire Sayavedra pour la suite du Guzmán, il se ménage une vengeance. Il transfère sa colère à son héros, certes de papier, mais qui sait bien sa véridique histoire et prend son destin en main. Apprenant qu'il a un plagiaire aux trousses, il s'emploiera à démontrer l'usurpation d'identité à laquelle Avellaneda et son personnage se sont livrés, et à « dire le vrai » de cet « esprit ingénieux » qui habite le véritable Don Quichotte et son fidèle Sancho. Désormais Don Quichotte prend conscience du personnage qu'il joue et de celui qui l'incarne. Tel est pris qui croyait prendre. Face aux ducs de la Manche qui pensaient s'amuser de lui en lui suscitant des aventures chevaleresques imaginaires, tirées des romans, il entre dans le jeu et Sancho avec lui, sans en être dupe mais en profitant de l'occasion offerte de vivre ce qu'il sait être son illusion. Si la vie est un songe, rêvons consciemment et comportons-nous avec honneur et probité dans ce songe. Choisissons notre route et restons maître de nos actes, nous dit Cervantès, trente ans avant le Sigismond de Calderón. Sancho face au gouvernement de l'île de Barataria qui lui échoit par la volonté du duc, se voit embarqué dans ce qu'il pensait quasiment impossible, mais s'efforce de faire honneur aux conseils éclairés de son maître, même si l'affaire tourne au cauchemar. Lorsque le couple reprend la route, il l'infléchit vers Barcelone, où il est déjà célèbre comme héros de papier ; il y reprend contact avec le célèbre bandit Roque Guinart ; il a maille à partir avec les galères turques. Après avoir d'abord vaincu le bachelier Samson Carrasco déguisé en chevalier des Miroirs, il sera vaincu par lui, devenu Chevalier de la Blanche Lune – le miroir de la mort – et sera condamné selon les lois du combat à revenir finir ses jours dans son village et à retrouver son identité primitive d'Alonso Quijano El Bueno, non sans s'être fait reconnaître par un greffier de village comme le seul vrai et authentique Don Quichotte, par un témoin grenadin, el moro Tarfe issu du roman plagié d'Avellaneda, la fiction au carré ! Dulcinée ne sera jamais désenchantée puisque Sancho feint seulement de se donner les trois mille coups de fouet nécessaires à l'opération et qu'il a osé « inventer » à son tour une Dulcinée enchantée en la personne d'une villageoise grossière. Don Quichotte mourra deux fois : une fois comme héros de roman, chevalier aux lions, puis de la Triste Figure, une seconde fois dans cette troisième sortie, comme gentilhomme campagnard Alonso Quijano, ce qui rendra impossible tout plagiat : A la tercera va la vencidat, dit le proverbe. Il n'y a pas de meilleur plectre que celui de Cide Hamete/Cervantès pour chanter son héros. Il faut rendre grâce toutefois à Avellaneda de s'être immiscé dans cette création qui n'aurait peut-être pas emprunté ce nouveau chemin dans l'art d'écrire en discutant éventuellement le récit de Cide Hamete pour émettre d'autres hypothèses, en s'amusant avec le lecteur dans ses titres de chapitre « où le lecteur verra ce qui va arriver s'il le lit »… Livre d'aventures, jeu de piste, où les personnages progressent dans leur réflexion sur les incertitudes de la vie jusqu'à revenir « pleins d'usage et de raison vivre entre ses parents », pour Sancho, mais mourir pour Quijano, dépouillé de ce qui le faisait vivre.


Les voies du salut

Décidément les héros de Cervantès ne peuvent qu'être gentilshommes, ou gens d'honneur : Les Travaux et épreuves de Persiles y Segismunda, histoire « septentrionale », terminée au seuil de la mort appartient à Cervantès et ne lui a jamais été contestée ni fait l'objet d'emprunt. Cervantès suit la trame du roman byzantin dans les aventures extraordinaires de ses héros, où la sauvagerie et la mort sont omniprésentes. On peut le lire comme un voyage initiatique vers la connaissance du christianisme civilisateur et des progrès des héros dans la pureté de leurs sentiments. Persiles et Sigismonde, partis ensemble pour fuir l'amour impur car non partagé du frère aîné de Persiles, Magsimino, pour Sigismonde, seront séparés par les hasards de la mer ; ils se retrouveront sous les noms de Periandre – le compagnon-frère – et Auristela – l'étoile d'or inaccessible –, objet de l'amour du prince de Danemark, qui l'a rachetée de l'esclavage des Barbares. Or Auristela déclare avoir fait vœu d'aller à Rome pour y parfaire sa foi, avant de décider de son avenir et Périandre, son pseudo-frère, l'y accompagne pour la protéger des dangers. Tel est l'argument principal sur lequel se greffe l'intervention de divers personnages rencontrés aux étapes volontaires ou involontaires du voyage sur mer puis par voie de terre. Si tous les chemins mènent à Rome, tous ne l'atteindront pas, car tel n'est pas leur désir ; et ceux qui y parviendront, n'y trouveront pas le même salut ni aussi facilement, car les voies du destin ou de la providence sont imprévisibles. Les chastes amours de Périandre et d'Auristela devront résister aux dangers de la beauté même d'Auristela, aux désirs du prince de Danemark, à la vindicte d'une courtisane éprise de Périandre et qui cherche à faire périr Auristela par la magie d'une sorcière juive, ce qui mène Périandre à l'article de la mort ; enfin il faut résister au droit d'aînesse de Magsimino, lui aussi malade d'amour pour Sigismonde, et qui en mourra pour permettre au prince Persiles et à la princesse – d'abord tentée de prendre le voile –, de s'unir par les liens sacrés du mariage au grand dam de tous ses autres admirateurs. Les voies du mariage commencent par une longue ascèse. Au Septentrion, les personnages étaient barbares et mus pour d'aucuns par la cupidité et la concupiscence. En avançant vers le sud nous verrons que sous le vernis de la morale chrétienne, la barbarie des sentiments et des désirs affleure malgré tout : en Estrémadure jusqu'au seuil du sanctuaire de la Vierge de Guadalupe où s'est réfugiée Feliciana à la voix d'ange ; en France chez les dames dignes de Brantôme, à la chasse au mari en la personne du duc de Nemours qui, lui, sera ébloui par un portrait d'Auristela et cherchera à retrouver l'original ; enfin à Rome où la vie libre et débauchée côtoie les austérités monastiques. Cervantès reprend la thématique de la prophétie pour rallier l'Espagne à une catholicité parfaite, l'invitant à combattre les morisques des rives valenciennes traîtres à la patrie, alors qu'il était prêt à défendre les véritables nouveaux chrétiens dans le Quichotte et à plaindre leur exil forcé. « Sur les chemins de la vie, sois ma lumière, Seigneur », pourrait chanter Auristela-Segismunda, elle-même étant l'étoile, guide des égarés vers Rome, source symbolique de la perfection et qui attire tout à elle : étoile du Nord, Polaire qui voyage pour atteindre sa vérité. Le retour voit donc unis ceux qui se sont eux-mêmes éprouvés et résolus.

Cervantès a-t-il trouvé sa voie du salut ? Après avoir abandonné la congrégation du Très Saint Sacrement, trop mondaine à son gré, il entre dans le Tiers Ordre de Saint François où il prononce ses vœux définitifs. Il dicte une lettre d'espoir au Comte de Lemos, où il prend congé de lui, le 19 avril 1616, ayant reçu la veille l'extrême-onction. C'est « le pied à l'étrier », selon ses propres mots, qu'il dicte encore la préface du Persiles le 20 avril avec une anecdote où il fait encore de l'humour sur sa fin prochaine, alors qu'il a encore des ouvrages en préparation. Ses derniers mots seront  : « Adieu grâces de l'esprit ! adieu plaisanteries ! adieu mes joyeux amis ; je m'en vais mourir avec le désir de vous retrouver bientôt, contents, dans l'autre vie ». Le 22 avril, Cervantès partait pour son ultime voyage.

Danièle Becker
Octobre 2002
 
Bibliographie
L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (2 volumes) L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (2 volumes)
Miguel de Cervantès (traduction d'Aline Schulman)
Seuil, Paris, 1972

Les Travaux de Persille et Sigismonde Les Travaux de Persille et Sigismonde
Miguel de Cervantès
José Corti, 1999

Cervantès Cervantès
Jean Canavaggio
Fayard, Paris, 1997

Cervantes dramaturge : un théâtre à naître Cervantes dramaturge : un théâtre à naître
Jean Canavaggio
PUF, Paris, 1978

Cervantès conteur. Écrits et parole Cervantès conteur. Écrits et parole
Michel Moner
Casa Velazquez, Madrid, 1989

Cervantès : deux thèmes majeurs (l’Amour, les Armes et les Lettres), Cervantès : deux thèmes majeurs (l’Amour, les Armes et les Lettres),

Université de Toulouse-Le Mirail, France-Ibérie Recherche, 1986

Cervantès Cervantès
Jean-Marc Pelorson
Seghers, Paris, 1970

Œuvres romanesques complètes 2 vol. Œuvres romanesques complètes 2 vol.
Textes présentés traduits et annotés par J. Canavaggio, C. Allaigre, M. Moner et J.M.Pelorson.
La Pléiade, Paris, 2001

Comédia du Siège de Numance, comedia fameuse intitulée Le Rufian bienheureux, Comedia famosa de Pedro de Urdemalas, intermède du Juge des divorces, intermède du Gardien vigilant, intermède du Retable des Merveilles, intermède du vieillard jaloux Comédia du Siège de Numance, comedia fameuse intitulée Le Rufian bienheureux, Comedia famosa de Pedro de Urdemalas, intermède du Juge des divorces, intermède du Gardien vigilant, intermède du Retable des Merveilles, intermède du vieillard jaloux
Miguel de Cervantès
textes présentés, traduits et annotés par Robert Marrast

In Théâtre espagnol du XVIe siècle
La Pléiade, Paris, 1983

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