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Byzance : colonie grecque et cité romaine
Stéphane Yerasimos
Professeur à l'université Paris VIII-Saint-Denis
Ancien directeur de l'Institut français d'études anatoliennes † 2005

De la Toison d'or de Colchide aux choix des colons de Mégare, histoire et mythologie reflètent l'importance géostratégique des Détroits et de la fondation de Byzance. Carrefour commercial prospère, pivot ou frontière des empires selon les forces en présence, Byzance la mégarienne, devenue Constantinople l'impériale, a conservé au fil des siècles, une profonde originalité et sa fortune entraîna bien des convoitises…

Le Bosphore

Byzance, avant d'être une ville, est un passage : le Bosphore. Ce canal de trente-deux kilomètres de long et dont la partie la plus étroite ne dépasse pas les sept cents mètres est un ancien lit de rivière effondré, peut-être lors d'un cataclysme qui entraîna le déversement de la mer Noire, auparavant un lac, sur le plateau égéen. Celui-ci fut alors submergé à l'exception des sommets qui composent l'actuel archipel. Depuis, le Bosphore, avec les Dardanelles – un deuxième canal séparé du premier par une mer intérieure, la mer de Marmara – constitue l'unique passage maritime vers la mer Noire et celle d'Azov, débouchés du Caucase, de la Crimée, des steppes russes et des pays danubiens. En même temps, l'étroitesse des détroits du Bosphore en fait l'endroit le plus plausible du passage des premiers hommes vers l'Europe, à une époque où les steppes du nord de la mer Noire étaient prises dans les glaces de l'ère glaciaire. La grotte de Yarimburgaz, située dans la banlieue de la ville actuelle a fourni des objets datant du Paléolithique, remontant à 300 000 ans et attestant de l'ancienneté de la présence humaine en ces lieux.

Mythes et symboles

L'importance du passage est conservée par des récits qui oscillent entre la mythologie et l'histoire. Le premier est celui de la Toison d'or et de l'expédition des Argonautes. Il s'agit bel et bien d'une expédition militaire en vue de s'emparer des richesses du Caucase, dont les découvertes du XXe siècle ont montré l'exceptionnelle qualité du travail de l'or. Sa traversée du Bosphore est marquée par l'immobilisation des Symplégades, les rochers mythiques qui s'entrechoquaient et empêchaient le passage des navires. Là aussi, la clé du mythe est la liberté des Détroits, obtenue par les Argonautes et maintenue depuis pour les navires venant du sud. Les Symplégades restent dont le symbole de la liberté de la traversée du Bosphore, toujours débattue et toujours remise en cause depuis plus de 3 000 ans.

Le deuxième récit est celui de la guerre de Troie. Cette cité contrôle le détroit des Dardanelles et la longue guerre qui lui est livrée par les Grecs concerne également la liberté de passage. Aussi bien la permanence de l'installation humaine en cet endroit, tel qu'elle est relevée par les fouilles, que le retentissement de cet événement, immortalisé par l'Iliade d'Homère, montrent l'importance de l'enjeu. Après la disparition de Troie en tant que puissance politique, le centre stratégique se déplacera vers les rives du Bosphore, mais il ne faut pas oublier que les récits racontant la recherche d'un site par Constantin afin d'implanter sa nouvelle capitale le conduisent d'abord vers la plaine de Troie avant que son choix se fixe sur Byzance.

Le troisième récit concerne la fondation de Byzance. Là aussi histoire et légende se mêlent dans des interprétations contradictoires. S'agit-il d'une colonie de Mégare, ville grecque, aujourd'hui située dans la grande banlieue d'Athènes, ou d'une agglomération thrace ? La réalité combine sans doute les deux versions. Le nom du fondateur, Byzas, est un nom thrace, mais l'acte de fondation est un geste géopolitique d'envergure qui correspond à la politique coloniale grecque de l'époque et vise directement le contrôle des Détroits. En effet, nous avons des traces d'installations humaines antérieures de part et d'autre du Bosphore, mais il s'agit d'implantations à caractère local, placées dans des petites criques à l'embouchure des petits cours d'eau et vivant des ressources de leur environnement immédiat. Selon l'hypothèse la plus plausible, les Thraces auraient fourni du matériel humain à un projet grec consistant en la fondation d'une ville sur un promontoire aride, où il a fallu dès l'époque romaine apporter l'eau de très loin par des aqueducs, mais faisant face à l'entrée sud du Bosphore et permettant un contrôle direct du passage.

Enfin une quatrième légende est censée expliquer l'appellation de Bosphore. Io, la fille d'Inachos, le roi d'Argos, s'attire les faveurs de Zeus mais elle est transformée en génisse par Héra, jalouse. Poursuivie par un taon, elle s'enfuit à travers la Grèce et traverse à la nage le détroit qui prend ainsi le nom de Passage du bœuf – Boos poros. S'agirait-il d'une réminiscence de transhumances d'Europe vers l'Asie ou vice-versa, d'autant plus que l'appellation de Corne d'or, donnée à l'estuaire qui sépare la ville de son faubourg de Galata, renvoie au même animal ?

Un promontoire aride, un site stratégique

Pour vivre sur ce site rocheux qu'est la péninsule byzantine, il faut toutefois faire venir les richesses du monde extérieur. Les premiers habitants, avançant à partir de l'arrière-pays de Thrace, se sont implantés aux bords des rivières qui aboutissent à l'estuaire de la Corne d'or, auprès des lacs des environs ou autour des criques du Bosphore. Les premiers colons grecs qui fondèrent la ville de Chalcédoine sur la rive asiatique vers 680 avant J.-C. ont préféré tourner le dos au Bosphore et s'établir à côté d'une petite rivière débouchant sur la mer de Marmara qui leur offrait de l'eau et des terrains de culture. On a trouvé d'ailleurs en cet endroit des restes datant du Néolithique. Mais déjà, de la légende des Argonautes et de la toison d'or de Colchide à la guerre de Troie, ville qui garde l'entrée de l'Hellespont, l'autre détroit qui mène vers les mers intérieures, la tradition grecque témoigne du vif intérêt pour le contrôle de ces rivages. Ainsi les colons de Mégare décident en 660 de s'implanter sur ce promontoire aride, l'actuelle pointe du sérail, qui formera le site d'origine de la ville. Moins d'un siècle plus tard, le général persan Mégabase, en qualifiant les Chalcédoniens d'aveugles de ne pas avoir vu l'importance de Byzance, confirme l'intérêt stratégique du site. De cette qualification naîtra une autre légende. Avant de partir à l'aventure, les Mégaréens consultent l'oracle des Delphes sur le choix du site sur lequel ils devraient fonder leur colonie ; et la Pythie répond : « en face de la cité des aveugles ». Arrivés à l'embouchure du Bosphore, ils comprennent le sens de l'oracle en voyant le promontoire de la ville actuelle vide et les Chalcédoniens installés juste en face.

C'est désormais cette situation, bien plus que ses ressources propres qui feront la fortune de la cité de Byzance ; fortune qui entraînera bien de convoitises. La ville est soumise en 513 par Darius, le roi de Perse, en route pour une campagne contre la Thrace. Byzance devient alors pour la première fois le pivot d'un empire qui entend s'étendre sur deux continents, puisque c'est là que se fait la traversée des armées persanes allant conquérir la Grèce. Xerxès y traverse encore sur un pont de bateaux vers 480. La défaite persane entraîne toutefois un reflux et les Athéniens occupent le littoral de la Thrace et ensuite Byzance. Athènes important son blé de la mer Noire, le maintien du Bosphore sous son contrôle devient primordial. La cité fait alors, depuis 478, partie de la ligue navale de Delphes constituée par les Athéniens contre les Perses. Elle se révolte en 440 mais doit se soumettre peu après. La conquête de Byzance par Sparte pendant les guerres du Péloponnèse, en 405, en coupant les routes d'approvisionnement, entraîne la chute d'Athènes.

Une place de commerce convoitée

En 340 c'est Philippe II de Macédoine qui convoite Byzance, redevenue indépendante, mais ne réussit pas à l'occuper. Son fils Alexandre le Grand passe en Asie par le détroit des Dardanelles ; la ville reste ainsi curieusement en dehors d'un empire qui s'étend jusqu'aux confins de l'Inde. Byzance réussit également à conserver sa neutralité lors des guerres des Diadoques pour le partage de l'empire d'Alexandre. Elle reste pendant cette période un marché important des denrées en provenance de la Thrace, de la Macédoine, de l'Anatolie et du Caucase. Les alliances qu'elle noue avec d'autres cités maritimes, dont Rhodes, lui permettent de conserver son indépendance jusqu'à l'arrivée des Romains dans la région ; à partir de 146 av. J.-C. elle se rattache à Rome comme une « cité libre et fédérée ».

L'historien grec Théopompe (368-320) nous apprend que les Byzantins étaient constitués en démocratie depuis longtemps ; la situation de leur ville était, selon cet auteur, celle d'une place de commerce ; tout le peuple passait son temps sur le marché et sur le port. Aussi vivaient-ils dans l'intempérance, toujours à se réunir et à boire dans les tavernes. Les gens de Chalcédoine, avant de leur emprunter leur système politique, étaient tous gens de bonne conduite et d'excellente vie. Mais quand ils eurent goûté à la démocratie des Byzantins, ils se perdirent dans la bonne chère et la vie matérielle. Eux, les plus réservés et les plus modérés des hommes, ils n'eurent plus d'attirance que pour le luxe et la bouteille. Les aveugles avaient fini par ouvrir les yeux !

La cité était tout aussi réputée pour ses pêcheries. Les courants du Bosphore conduisaient vers la ville d'abondants bancs de poissons, dont les plus célèbres sont les pélamides, petites bonites à la chair blanche. Ce poisson était devenu le symbole de la ville au point de figurer sur ses monnaies, parfois accompagné d'un dauphin. La grappe des raisins et le profil du dieu Dionysos également représentés sur les monnaies de la cité indiquent la présence des vignes, ce qui ajoutait à la prospérité de Byzance. En revanche la présence énigmatique de l'autruche sur les mêmes monnaies n'a pas été élucidée à ce jour.

L'origine mégaréenne de Byzance se vérifie par la permanence, sur les bords du Bosphore, du culte des dieux en honneur dans la cité d'origine. C'est le cas plus particulièrement pour Apollon et sa sœur Artémis. Cette dernière était particulièrement vénérée sous l'appellation de Phosphoros – porteuse de lumière – et son temple situé à l'entrée de la Corne d'or à l'extrémité sud du Bosphore était probablement associé à un phare guidant les navires vers le port.

La ville était entourée d'une muraille dont la partie terrestre était longue d'environ un kilomètre. Cela laisse supposer que la ville se réduisait au site actuel du palais ottoman de Topkapi et aux environs de Sainte-Sophie. Au-delà était située la nécropole dont des restes ont été découverts au XXe siècle. Ce sont d'ailleurs les seules traces matérielles que nous avons de l'antique Byzance, tout le reste étant enfoui sous la ville byzantine et ottomane.

Byzance et Rome

Byzance, cité associée à Rome, devient par sa position le pivot de l'Empire romain, étendu sur trois continents. C'est là qu'aboutit la via Egnatia, venant de Rome, à travers l'Adriatique et les Balkans et là que traversent les légions en route pour leurs campagnes orientales. Dans ce sens Byzance n'a pas vocation de devenir la capitale d'un empire partagé comme cela sera le cas à la fin du IVe siècle, mais celle d'un empire recentré.

En 73 ap. J.-C., l'empereur Vespasien supprime l'autonomie de la cité, mais Hadrien l'approvisionne en eau en construisant l'aqueduc qui subsiste encore – le plus vieux monument de la ville – connu sous le nom de Valens. Un siècle plus tard Septime Sévère entre en conflit avec les habitants de Byzance. Proclamé empereur par l'armée du Danube en 192, il doit lutter contre un autre prétendant, Pescennius Niger, soutenu par Byzance. Il s'ensuit un long siège – de près de trois ans – de la ville, à l'issue duquel celle-ci est prise et détruite. Septime Sévère ordonne alors de la réduire au statut de bourgade et attribue ses prérogatives à Périnthe – Héraclée, l'actuelle Marmara Ereglisi – ville sur la rive européenne de la mer de Marmara. Cet acte de vengeance est toutefois dépourvu de sagesse et l'empereur s'en rend bientôt compte. Il reconstruit, refonde même bientôt Byzance en la dotant d'une nouvelle enceinte plus vaste et de monuments, dont les bains de Zeuxippe, seul bâtiment antérieur à la fondation constantinienne à survivre jusqu'à une époque tardive. À la mort de Septime Sévère, en 211, il est question un moment de partager l'Empire entre ses fils : Caracalla conserverait l'Occident avec Rome comme capitale, et Geta s'installerait à Antioche ou à Alexandrie pour régner sur l'Orient. Dans cette optique Byzance et la Chalcédoine seraient fortifiées comme des postes avancés des deux empires. Cette division de l'Empire en deux parties, qui suit la ligne de séparation entre l'Europe d'une part, l'Asie et l'Afrique de l'autre faisait donc de Byzance une ville frontière et non une capitale, ce qui signifiait évidemment gâcher sa vocation et ignorer son rôle de liaison entre l'est et l'ouest, le nord et le sud.

Constantinople

Cette première tentative de division n'aboutira pas et Caracalla se contentera d'assassiner son frère pour régner seul sur l'Empire. Mais quand Constantin refonde un siècle plus tard Byzance en lui donnant son nom, il ne le fait pas dans une optique de division de l'Empire, auquel cas la capitale la plus paisible serait encore à chercher du côté d'Antioche ou d'Alexandrie, mais dans celle d'un recentrage vers l'Orient, moins menacé par les attaques des Barbares et plus prospère grâce à ses villes florissantes. La division de l'Empire se fera après la mort de Théodose Ier en 395 et Constantinople ne sera donc pas la conséquence mais en quelque sorte la cause. C'est parce qu'entre temps Constantinople était devenue une capitale impériale, en concurrence directe avec Rome que l'Empire ne sera plus partagé selon une logique continentale, mais conformément à une ligne nord-sud, sensiblement équidistante aux deux capitales, allant de la Dalmatie à la Cyrénaïque.

La tétrarchie – direction collégiale de quatre empereurs – établie par Dioclétien en 285, fait éclater le centre du pouvoir : Maximien réside à Milan, Constance à Trèves, Galère à Sirmium – au nord de Belgrade – et Dioclétien lui-même à Nicomédie, l'actuelle Izmit, à soixante-dix kilomètres à l'est du Bosphore. Le partage du pouvoir ne fait toutefois qu'accroître le désir de réunification aux mains du plus fort. Ce sera fait quand Constantin, fils de Constance et empereur d'Occident, battra Licinius, maître d'Orient, à Chrysopolis, actuel Üsküdar, faubourg asiatique d'Istanbul.

La décision de fonder Constantinople à l'emplacement de Byzance est mise en œuvre en novembre 324, deux mois plus tard : c'est bien un acte de réunification de l'empire sous le sceptre de Constantin. Une refondation, en un lieu qui est la charnière entre les deux parties, occidentale et orientale de l'Empire.

Mais ce choix ne s'est pas fait sans hésitation. Constantin a pensé dans un premier temps à Sardique – l'actuelle Sofia, en Bulgarie – où il avait déjà résidé. Il a penché ensuite pour Troie, lieu hautement symbolique, puisque considéré comme étant à l'origine de Rome – il y fait même commencer des travaux. Le site du Bosphore s'impose toutefois.

Comme pour faire durer le suspens, les chroniqueurs du temps décrivent l'empereur choisissant d'abord le mauvais côté, celui de Chalcédoine, sur la rive asiatique ; mais des aigles, dit la légende, viennent emporter les outils des maçons et les transportent sur l'autre rive. Prédestination et déterminisme géopolitique font bon ménage. La nouvelle capitale est inaugurée le 11 mai 330.

Stéphane Yerasimos
Mars 2004
 
Bibliographie
Histoire d'Istanbul Histoire d'Istanbul
Robert Mantran
Histoire des grandes villes du monde
Fayard, Paris, 1996

Constantinople, de Byzance à Istanbul Constantinople, de Byzance à Istanbul
Stéphane Yerasimos
Place des Victoires, Paris, 2001

Istanbul Istanbul
Stéphane Yerasimos - introduction de Gilles Veinstein
Citadelles & Mazenod, Paris, 2002

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