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Budapest : une perle et son écrin
Catherine Horel
Directrice de recherche au CNRS
Enseignante à l’université de Paris I-Panthéon Sorbonne

Budapest est plus qu'une capitale, c'est une mise en scène construite autour de l'un des plus beaux sites jamais colonisés par l'homme : la plaine de Pest et les collines de Buda se mirent dans les eaux jadis tumultueuses du Danube aux couleurs changeantes. Pour découvrir ce cœur de la Hongrie millénaire, nous avons demandé à Catherine Horel de nous présenter la ville sur laquelle elle a publié en 1999 un ouvrage aux éditions Fayard.

Budapest. Trois villes en une : Obuda, l'ancienne colonie romaine ; Buda, la cité médiévale ; Pest, la métropole industrielle et commerciale. L'unification de 1873 a certes donné naissance à Budapest mais chacune de ses composantes a gardé sa spécificité. Encore aujourd'hui, certaines places d'Obuda conservent un aspect villageois, la colline du château de Buda est un espace préservé où se côtoient les architectures gothiques et baroques et Pest est dominée par le bruit et l'agitation de la vie moderne. Budapest a été le théâtre souvent tragique de l'histoire du pays, mais est toujours demeurée la tête pensante et le cœur battant de la Hongrie ; elle entraîne toujours le pays sur le difficile chemin des mutations économiques et sociales, et son charme incontestable attire le touriste comme l'homme d'affaires.

La ville romaine

Il ne subsiste guère de traces des premiers occupants du site, des Celtes. L'existence urbaine de Budapest commence au début de notre ère quand les Romains fondent la province de Pannonie et font de la cité d'Aquincum une colonie. À cette époque la ville est déjà une frontière, celle du limes qui défend l'est de l'empire contre les incursions barbares. Capitale civile et militaire de la Pannonie, Aquincum se développe, notamment grâce à son premier légat, qui n'est autre que le futur empereur Hadrien. Ce sont encore les Romains qui vont exploiter les eaux thermales de Budapest, où les établissements de bains sont chauffés par hypocauste. La chute de l'Empire romain laisse la place à quatre siècles d'invasions dont on retiendra quelques moments importants : le règne des Huns, puis des conquérants avars et enfin de Charlemagne, avant que les tribus d'Arpád, originaires de l'Oural, ne viennent s'implanter définitivement dans le bassin danubien, donnant naissance à la Hongrie qui entre dans la chrétienté d'Occident après le baptême de son prince, saint Étienne.

La gloire médiévale

Au Moyen Âge, l'ancienne cité romaine d'Aquincum est peu à peu délaissée au profit de la colline de Buda qui va devenir, après l'invasion mongole de 1241, la résidence des souverains. Les descendants d'Arpád, puis les rois de la dynastie angevine, Charles-Robert et Louis le Grand, et enfin l'empereur germanique Sigismond de Luxembourg, font du château royal un palais digne des maisons régnantes d'Europe. Au même moment, les riches patriciens allemands bâtissent des demeures dont il reste encore çà et là des vestiges. L'île Marguerite devient alors la résidence privilégiée des ordres monastiques ; son cadre bucolique est propice à la méditation et sert de villégiature à la cour.

Le Moyen Âge s'achève par la « splendide parenthèse » du règne du dernier souverain hongrois, Mathias Corvin, qui est déjà un prince de la Renaissance par son goût pour les arts et les lettres. Mécène et bâtisseur, il est encore vénéré aujourd'hui. Après lui, une période de déclin s'amorce, qui culmine lors de la défaite de Mohács en 1526 : la Hongrie est occupée par les Turcs, seul le nord-ouest du territoire échoit aux Habsbourg.

Des Turcs aux Habsbourg

Les clochers des églises disparaissent, remplacés par des minarets. Le pacha s'installe dans le palais royal dont il fait une caserne, les habitants allemands et hongrois fuient et les occupants installent dans la ville des populations balkaniques islamisées ; des Serbes viennent pratiquer l'artisanat, le commerce est aux mains des Grecs, des Arméniens et des Juifs. Le XVIIe siècle est une période de « dépérissement » pour la ville et pour le pays qui prend un retard considérable sur les royaumes occidentaux. En regard, l'héritage turc est négligeable, même s'il est vrai que l'on a tout fait ensuite pour le faire disparaître : les Ottomans apportent à Budapest la pâte feuilletée qui deviendra plus tard la base du Strudel, le café, que l'on appelait alors « l'eau noire », les sorbets et les épices. Dans la pierre, leur principal legs est la construction de nombreux établissements de bains dont certains existent toujours. À la veille du siège victorieux de 1686, il n'y avait pratiquement plus de familles hongroises dans la ville ; elles vont revenir petit à petit pour relever les ruines de Buda et de Pest, mais avec elles s'installent également les nouveaux maîtres : les Habsbourg.

Au début du XVIIIe siècle, Budapest se reconstruit et commence même à s'étendre hors de ses murailles ; alors que Pest, la rive gauche, présente les meilleures opportunités de développement urbain et économique, le pouvoir impérial s'empare de la colline du château : Buda est donc plus que jamais germanique ; de plus son environnement boisé et escarpé lui interdit toute extension. Toutes deux amorcent une évolution, encore vraie dans une moindre mesure : Buda reste calme, nichée dans ses collines, tandis que Pest est animée et industrieuse. Les Habsbourg ont certes doté la ville de belles constructions baroques, mais dans des limites raisonnables, mesurant avec justesse la capacité de la noblesse hongroise à s'enflammer contre leur domination. Tout le XIXe siècle sera dominé par cette contestation permanente entre une élite de plus en plus hongroise et revendicative et la cour de Vienne qui entend maintenir le royaume sous sa coupe.

L'affirmation nationale

C'est paradoxalement un membre de la maison impériale qui contribue à faire de Pest une métropole moderne : l'archiduc Joseph, gouverneur (palatin) de Hongrie, prend fait et cause pour le développement économique du pays, dont il voit aussi les profits que Vienne peut tirer et les nobles hongrois trouvent en lui un partenaire idéal. Une commission d'embellissement est créée, les quais du Danube sont viabilisés, on commence à construire le premier pont en pierre, le futur « pont des Chaînes » (Lánchíd), les bateaux à vapeur et le chemin de fer relient la ville au monde extérieur. Toutes les richesses agricoles aboutissent à Pest dont elles font une métropole commerciale et bientôt industrielle avec les premières minoteries. Mais les progrès ne sauraient demeurer seulement économiques et les élites revendiquent aussi une existence politique. La diète, reléguée depuis l'époque turque à Presbourg, ne cesse de réclamer davantage d'autonomie à Vienne qui fait la sourde oreille. Pest est aussi devenue une capitale intellectuelle où les esprits s'agitent. La révolution de 1848 est sans doute l'une des césures les plus importantes de l'histoire hongroise et servira de repère. Pest, qui a affirmé son rôle de guide pour le pays tout entier, mène la révolte et le parcours emprunté par la première manifestation du 15 mars 1848 reste jusqu'à nos jours le chemin de l'indépendance nationale. Durant les combats, Budapest subit à nouveau assauts et destructions. La période de répression qui suit fait d'elle une cité surveillée par les canons de la citadelle du mont Gellért. Mais dans les années 1860 l'Autriche, dans une situation de faiblesse sur le plan international et confrontée à de graves difficultés économiques et financières, doit composer avec la Hongrie : le compromis de 1867 donne à la Hongrie ce qu'elle n'avait pu obtenir en 1848 ; le mariage de raison en implique bientôt un autre, l'union des trois villes d'Obuda, Buda et Pest, que l'on appelle Budapest le 1er janvier 1873.

L'âge d'or

De 1873 à 1914, Budapest connaît son heure de gloire : l'essor démographique en fait une agglomération de près d'un million d'habitants qui montre sa capacité à assimiler les émigrants. Si, au tournant du siècle, la société hongroise se bloque, incapable de résoudre les problèmes sociaux et nationaux, les contemporains ne sont pas conscients de cette crise et ne voient dans Budapest qu'une métropole européenne, qui fête en 1896 le millénaire de la Hongrie en se parant de toutes les séductions de la modernité. L'effervescence de la vie intellectuelle rejoint cette explosion d'énergie, et les Hongrois participent à tous les mouvements de la création artistique et scientifique de l'époque, dont ils sont pour certains les précurseurs. La première guerre mondiale semble ne pas arrêter ce mouvement ascensionnel. En revanche, la défaite de 1918 et le démembrement du pays mettront fin à cette époque dorée…

Les blessures du XXe siècle

Après la dictature bolchevique de Béla Kun qui traumatise la ville, le pouvoir réactionnaire de l'amiral Horthy se met en place : loin d'être un modèle de démocratie, il n'est pas davantage un régime fasciste comme l'historiographie communiste a voulu ensuite le présenter pour tenter de faire oublier ses propres excès. Les années 1920 et 1930 voient le renouveau de l'opérette, l'essor du cinéma et de la radio ; cette époque laisse des traces architecturales nombreuses et souvent remarquables, inspirées des mouvements les plus audacieux de l'époque. C'est à partir de 1938 – l'Anschluß faisant de la Hongrie un voisin direct du Reich hitlérien – que le climat s'appesantit : les Juifs sont peu à peu exclus de la vie publique et de l'économie, puis déportés. Les Allemands occupent le pays en mars 1944, transformant Budapest en camp retranché. Entre temps, l'Armée rouge progresse à l'intérieur du pays et, à la veille de Noël, met le siège devant Budapest, finalement libérée en février 1945. Une fois de plus, la ville est en ruines. Naît alors une phase historique tout aussi préjudiciable que l'occupation turque. Le communisme efface l'existence de la municipalité de Budapest qui devient un instrument entre les mains du parti unique ; les aberrations économiques désorganisent le ravitaillement et la ville est plusieurs fois au bord de la famine. Tout comme en 1848, des signes avant-coureurs d'une explosion se manifestent : en 1956, le couvercle saute, et une nouvelle révolution menée par la capitale, déferle sur le pays. Les revendications sont identiques et l'issue tout aussi tragique : le 4 novembre 1956, les chars soviétiques martyrisent une ville à peine reconstruite. Les années qui suivent sont dominées par l'équilibre habile instauré par János Kádár qui réussit peu à peu à donner suffisamment de libertés aux Hongrois en échange d'une amnésie collective.

Depuis 1989, beaucoup de choses ont changé à Budapest : les statues des héros communistes ont été exilées dans un parc, les rues ont repris leurs noms d'antan, mais surtout la population a redécouvert la politique, ancien sport national tombé en désuétude et les Hongrois ont pratiqué trois fois l'alternance démocratique depuis les premières élections libres de 1990. Enfin, comme les autres pays de l'ancien bloc communiste, la Hongrie tente de revenir en Europe, en appelant à la mémoire de saint Étienne pour justifier l'ancrage à l'Ouest que l'entrée dans l'Otan vient de concrétiser partiellement. Il flotte sur Budapest comme un parfum de 1896, et la ville est plus que jamais à la tête du pays.

Catherine Horel
Juin 1999
 
Bibliographie
Histoire de Budapest Histoire de Budapest
Catherine Horel
Les grandes villes du monde
Fayard, Paris, 1999

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