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Bonnard, coloriste génial du quotidien
Philippe Cros
Directeur de la fondation Bemberg de Toulouse

Philippe Cros est directeur de la fondation Bemberg de Toulouse, pour laquelle il a organisé en 1997 une exposition de quelques 130 œuvres afin de commémorer le 50e anniversaire de la mort de Bonnard. Il présente ici celui qui fut, à l'égal de Picasso et Matisse, l'un des grands peintres du siècle.

Une personnalité brillante

À vingt ans, il participait déjà activement à la création de la peinture française de son temps, après avoir été le premier à admirer le Talisman de Sérusier, véritable manifeste du style nabi. Néanmoins, bien que fréquentant tout ce que Paris comptait de peintres d'avenir, il préférait alors privilégier un art du quotidien, s'attachant à la dimension décorative, plutôt qu'une peinture « complaisante » lui permettant d'entrer le plus tôt possible dans le circuit des salons. Cette période fut également celle des influences : du japonisme évidemment, mais aussi de Toulouse-Lautrec, des théories symbolistes et dans une moindre mesure de la peinture impressionniste. Dès cette « période nabi », Bonnard fut le paysagiste brillant que l'on connaît, paysagiste d'abord urbain. À partir de 1893, la rencontre avec sa future épouse, Marthe, fit également de lui l'éternel peintre des « Nus à la baignoire ». Dans ces merveilleux tableaux, Bonnard se manifesta comme l'un des plus brillants successeurs de Cézanne – dont l'image des « Baigneurs » vient tout de suite à l'esprit. Sa voie est alors toute tracée : quête de la clarté et d'une vue objective et directe de la nature.

Si son goût pour les sujets classiques et une approche avant tout poétique maintinrent toujours Bonnard à l'écart de l'abstraction, il faut cependant se garder d'être trop réducteur : dans nombre de ses natures mortes, Bonnard choisit, pour chacun des objets représentés, l'angle de vue le plus significatif – cette multiplicité de points de vue étant l'une des caractéristiques du cubisme. La perspective plongeante, l'habitude de cadrer les objets de la manière la plus inhabituelle, allant jusqu'à les couper, sont significatives. Tout comme il a réinventé la perspective classique, Bonnard, dans son désir de tout exprimer, a délibérément recherché des compositions arbitraires et complexes pour mettre avant tout le sujet en valeur ; ainsi son art n'a jamais dérivé vers la non-figuration.

Et puis, il y eut l'éveil de la couleur…

Une couleur que l'on a comparée à celle des Fauves mais qui, chez Bonnard, connut une plus lente maturation et triompha jusque dans ses dernières œuvres. Peintes inlassablement durant les années précédant sa mort, les vues du Cannet sont l'aboutissement de cette exubérance. La liberté de la composition et de l'espace répond au lyrisme exacerbé des couleurs. Peintre de la vie et du bonheur, Bonnard demeura jusqu'à la fin un coloriste génial. C'est à ce moment privilégié où les toiles de Bonnard accueillirent des formes plus amples et des couleurs plus audacieuses que le peintre fit la connaissance de Matisse – l'ami de toujours. Donnons-lui la parole : comme dans les années vingt, il visitait la collection Phillips à Washington et se rendait compte que Bonnard s'était vu réserver une place beaucoup plus importante que la sienne, il dit aux Phillips : « Mais vous avez raison, de nous tous, c'est Bonnard qui est le plus fort ». Après 1940, Bonnard ne fut plus à même de quitter sa villa du Cannet ; mais plus sérieuse encore que les privations dues à la guerre fut la perte de sa famille et de ses amis.

L'autoportrait de 1945

Durant sa longue carrière, Bonnard peignit – à intervalles irréguliers, mais de plus en plus fréquemment – quinze autoportraits dont aucun n'est plus émouvant que celui de 1945, généralement considéré comme le dernier. Son existence fut marquée par un retrait progressif du monde, processus visible à travers la comparaison de la tenue solennelle des premiers autoportraits avec la désinvolture, voire le dépouillement des œuvres les plus tardives. Avec cet auto-examen prodigue et minutieux, Bonnard créa l'image d'un vieil homme frêle et mélancolique, racheté par son stoïcisme et son amour de la peinture. D'une extrême lucidité et gardant jusqu'à ses derniers jours le don d'émerveillement devant les choses les plus humbles, l'être humain fut chez Bonnard largement à la hauteur de l'artiste…

Philippe Cros
Janvier 1998
 
Bibliographie
Bonnard retrouvé 1867-1947 Bonnard retrouvé 1867-1947
Philippe Cros, P. Bonnard
Fondation Bemberg, Toulouse, 1997

Bonnard. Du dessin au tableau Bonnard. Du dessin au tableau
Antoine Terrasse
Du dessin au tableau
Imprimerie Nationale, Paris, 1996

Bonnard. La couleur agit Bonnard. La couleur agit
Antoine Terrasse
La couleur agit
Découvertes
Gallimard, Paris, 1999

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