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Bonaparte et l'Égypte
Eric Anceau
Maître de conférence à l'université de Paris IV-Sorbonne
En cette année 1798, dixième année de la Révolution et an VI de la République, la France est gouvernée par le Directoire. Depuis 1793, elle est en guerre contre l'Angleterre. Pour la vaincre, elle envisage trois moyens : la fermeture du continent aux exportations d'outre-Manche de façon à ruiner l'économie britannique, un débarquement en Irlande, l'attaque des possessions coloniales anglaises, en particulier celles de l'Inde. Cependant, la lutte économique implique de nouvelles annexions et l'industrie française n'est pas encore prête à se substituer à sa rivale anglaise. Quant au débarquement, il donne lieu à plusieurs tentatives qui sont autant d'échecs. Reste le projet oriental...Éric Anceau nous fait partager l'enthousiasme du départ, les affres de la campagne, les activités foisonnantes des savants, les ravages de la peste en Syrie et, après la victoire d'Aboukir, le retour, si bien orchestré, de celui qui allait devenir consul avant que d'être empereur.

Aller en Orient


Ce projet oriental est fortement appuyé par un jeune général de vingt-neuf ans qui vient de s'illustrer en Italie en remportant de grandes batailles – Castiglione, Arcole, Rivoli – et en obligeant les Autrichiens à signer la paix de Campo Formio : Bonaparte. Celui-ci se voit un destin politique national, mais n'a pas l'âge requis pour entrer au Directoire, exécutif de cinq membres qui est à la tête de la France. Une expédition lointaine serait un excellent moyen de rehausser son prestige et d'attendre son heure sans se compromettre dans les querelles intestines du régime. Il déclare alors à Bourrienne : « L'Europe n'est qu'une taupinière. Tout s'use ici. Il faut aller en Orient, toutes les grandes gloires viennent de là ». Très vite, cependant le projet dévie sous l'influence du ministre des Relations extérieures du Directoire, Talleyrand et du général lui-même. Le choix des deux hommes se porte sur l'Égypte. Le consul de France au Caire, Magallon, n'assure-t-il pas que le pouvoir y est si fragile qu'une bataille suffirait pour le renverser ? S'emparer du pays permettrait d'ailleurs de couper la route de l'Orient aux Anglais, d'avoir une base d'opérations idéale pour une future attaque de l'Inde et de s'approprier les immenses richesses égyptiennes. Selon le mot de Talleyrand, cette colonie « vaudrait à elle seule toutes celles que la France avait perdues ». On pourrait par exemple y produire la canne à sucre qui ne vient plus des Antilles.


Soldats et scientifiques


Les objections sont nombreuses : traversée périlleuse de la Méditerranée en raison de la puissance de la marine britannique, invasion d'un pays dépendant du sultan turc allié de la France, fondation d'une colonie en contradiction avec les principes révolutionnaires... Cependant le Directoire se laisse fléchir le 5 mars 1798. L'expédition lui permet en effet d'éloigner son encombrant général. Les directeurs lui donnent d'autres alibis. Les avanies incessantes dont les commerçants français sont les victimes fournissent un casus belli idéal. Elles sont dues aux beys et en particulier aux deux plus puissants d'entre eux, le violent Mourad et le rusé Ibrahim qui bravent l'autorité du sultan, leur suzerain et du pacha qui gouverne l'Égypte en son nom. Ils s'appuient sur la milice des mamelouks, composée pour l'essentiel de descendants d'esclaves caucasiens qui oppriment les pauvres paysans locaux, les fellahs, et bafouent la religion musulmane. L'expédition permettra en outre d'« éclairer le monde » sur la civilisation égyptienne tout en procurant « un trésor aux sciences ». L'opinion éclairée et informée qui a découvert ce pays en lisant le Voyage en Orient que Volney a publié en 1783 s'enthousiasme.


Les préparatifs se font cependant dans le plus grand secret pour éviter d'éveiller les soupçons des Anglais. La tâche est d'autant plus difficile que rarement une expédition d'une telle ampleur a été entreprise outre-mer. Une flotte de trois cent six navires, soit treize vaisseaux de ligne, treize frégates, deux cent quatre-vingts transports, est constituée et placée sous les ordres du vice-amiral Brueys. Des vaisseaux de plus de quarante ans, désarmés en raison de leur mauvais état doivent être remis à flot. Outre mille deux cents chevaux et cent soixante et onze canons, la flotte devra transporter seize mille marins et trente-huit mille soldats dont la plupart ont déjà servi sous Bonaparte en Italie. Ils seront encadrés par les fidèles lieutenants du général, les Lannes, Murat, Bertrand, Berthier, Davout, Duroc, Junot, Lassalle, Marmont, Bessières ainsi que par deux des anciens chefs de l'armée du Rhin parmi les plus brillants : Kléber et Desaix. C'est au mathématicien Monge et au chimiste Berthollet, qui ont créé avec le grand Carnot l'industrie de guerre française que Bonaparte demande de recruter des « hommes capables de le seconder par leurs talents et leurs connaissances ». Au total, les deux savants qui dirigeront la partie scientifique de l'expédition s'adjoignent plus de deux cents mathématiciens, astronomes, ingénieurs, naturalistes, géographes, architectes, peintres, dessinateurs, hommes de lettres, linguistes et imprimeurs. Parmi eux se trouvent certaines des célébrités du temps comme le naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire, le minéralogiste Dolomieu, le physicien Conté – accessoirement connu pour avoir inventé le crayon à papier – l'archéologue Jomard, le peintre des roses Redouté, le dessinateur Vivant Denon... Dans la proclamation qu'il adresse à ses compagnons avant le départ, Bonaparte leur rappelle la mission grandiose qu'ils ont à accomplir : « L'Europe a les yeux sur vous ; vous avez de grandes destinées à remplir, des batailles à livrer ; des dangers, des fatigues à vaincre : vous ferez plus que vous n'avez fait pour la prospérité de la patrie, le bonheur des hommes et votre propre gloire ».


De Toulon à Gizeh


Retenue d'abord par des vents contraires, la flotte finit par quitter Toulon le 19 mai 1798. Échappant au contre-amiral Nelson, elle prend Malte, l'une des clés de la Méditerranée, le 11 juin. Bonaparte met ainsi un terme à la domination sur l'île des chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, le fameux ordre de Malte. Avant de reprendre la mer, il fait de l'île sa base arrière et y laisse trois mille cinq cents hommes. Alors qu'on lui apprend l'arrivée imminente de la flotte française, Mourad bey qui a le plus profond mépris pour les Européens, ne s'inquiète pas : « Que voulez-vous que nous ayons à craindre de ces gens-là, surtout s'ils sont comme les cafetiers que nous avons ici ? Quand il en débarquerait cent mille, il me suffirait d'envoyer à leur rencontre les jeunes élèves mamelouks, qui leur couperaient la tête avec le tranchant de leurs étriers ». Pourtant, après leur arrivée devant Alexandrie, le 1er juillet, les Français n'ont besoin que d'une journée pour prendre le port. Si la bataille est brève, elle n'en est pas moins vive puisque les généraux Kléber et Menou manquent d'y laisser la vie.


Puis, avec le gros de ses troupes, Bonaparte se dirige vers Le Caire, à travers le désert de Damanhour, route la plus courte, mais aussi la plus difficile. La marche est épuisante et s'accomplit sous une chaleur de plomb avec plus de 45°, sans un point d'ombre ou d'eau. Plusieurs soldats commencent à voir des mirages ; d'autres souffrent d'ophtalmies ; certains meurent de chaleur, de fatigue, de soif ou d'épuisement ; quelques autres se suicident même. Mais la majorité finit par s'habituer à cette souffrance. Aucune révolte ne se produit et rares sont même les protestations. Après quelques engagements secondaires, Bonaparte arrive enfin devant les Pyramides de Gizeh, tout près du Caire, le 21 juillet, au petit matin. Sur ce site qui lui inspire peut-être le célèbre : « Soldats du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent », le général s'apprête à livrer aux mamelouks une bataille décisive. Sa sagesse fait merveille face à la présomption de Mourad, certain de briser les Français comme du « verre d'Europe ». La plupart des dix mille cavaliers que le bey lance à l'assaut des carrés d'infanterie ne survivent pas au tir précis des Français. Leur sang rougira longtemps le sable du désert. Beaucoup de ceux qui échappent au carnage, s'enfuient dans la plus grande anarchie et finissent par se noyer dans le Nil. Deux jours plus tard, Bonaparte entre au Caire, la ville aux trois cents minarets.


L'organisation administrative et les projets de développement


Après avoir brisé l'autorité des beys – Mourad et Ibrahim sont en fuite – le général se déclare, dans ses proclamations, l'ennemi des seuls mamelouks. Il prend soin de se présenter comme « l'homme du destin, le digne enfant du Prophète, le favori d'Allah ». Protecteur de l'islam, il laisse courir le bruit qu'il se fera bientôt mahométan. La même volonté de compromis se traduit dans l'organisation administrative de la conquête. S'il est clairement annoncé que tout village qui s'opposera aux Français sera brûlé, les autorités indigènes, cheikhs, cadis et imams, sont maintenues. Les officiers supérieurs placés à la tête de chaque province sont assistés par des divans de notables. Un divan de l'ensemble du pays se réunira même au Caire à l'automne. Un corps égyptien et des dromadaires dont Bonaparte admire la rapidité, la sobriété, la résistance à la fatigue sont introduits dans l'armée française. Mais le général entend aussi introduire en Égypte le progrès et y propager les lumières. Le 22 août, il installe dans l'un des plus beaux palais du Caire, celui d'Hassan-Kachef, un Institut pour les sciences et les arts qui s'inspire de l'Institut de France et qui reçoit Monge pour président. Membre lui-même de cette docte assemblée, Bonaparte pose, lors de la première séance, six questions qui montrent bien ses préoccupations : « Quelles améliorations peut-on introduire dans les forces de l'armée ? Y a-t-il un moyen de remplacer le houblon dans la fabrication de la bière ? Quels sont les moyens de clarifier et de rafraîchir les eaux du Nil ? Lequel est le plus convenable, de construire des moulins à eau ou à vent ? L'Égypte renferme-t-elle des ressources pour la fabrication de la poudre ? Quel est l'état de l'ordre judiciaire et de l'instruction en Turquie ? » De fait, l'économie locale qui périclitait est relancée. Une véritable industrie est créée : fonderies, serrureries, corderies, menuiseries... Certains des problèmes de la vie quotidienne des Égyptiens sont résolus avec la construction de moulins, l'amélioration des fours à pain ou la remise en état des canaux ; l'idée, venue de l'Antiquité, d'un canal entre le Nil et la mer Rouge est relancée. Les activités foisonnantes des savants font découvrir ou redécouvrir aux Égyptiens leur pays : fouilles archéologiques de Thèbes, Louksor et Karnak, étude par Geoffroy Saint-Hilaire du crocodile, du béchir du Nil et du poisson-torpille... La frange la plus éclairée de la population est séduite et s'initie même à la langue française dans les deux journaux que Bonaparte fait imprimer : Le Courrier de l'Égypte et La Décade égyptienne.


Premiers revers


Mais les difficultés s'accumulent bientôt. Dès le 1er août, la flotte française a été détruite par Nelson en rade d'Aboukir, combat qui coûte la vie à près de cinq mille cinq cents marins français et à Brueys. Malgré les paroles qu'il prononce alors – « Il faut bien quelques revers ; sans cela, nous deviendrions trop vite les maîtres du monde » – Bonaparte est donc prisonnier de sa conquête. Par ailleurs, assuré du soutien russe, le sultan finit par déclarer la guerre à la France, le 1er septembre. Une flotte russo-turque reprend les îles Ioniennes aux Français en octobre – novembre et Nelson assiège Malte. Quant aux Égyptiens, ils ne comprennent pas plus la législation équitable mise en place par les Français que les lourds impôts qu'on exige d'eux. Les fellahs se montrent réfractaires aux progrès agricoles. Beaucoup s'offensent du comportement des Français. Ces derniers manifestent à leurs yeux trop d'égards envers les femmes. Un Nubien à qui Rigo montre le dessin qu'il a fait de lui s'enfuit en criant qu'on lui a pris sa tête. Mais il y a plus grave. Choqués par les privilèges accordés aux marchands juifs et chrétiens et par la vente de vin dans leur ville, les Cairotes se soulèvent le 21 octobre. Les troubles font deux cent cinquante morts du côté français dont le général Dupuy et l'aide de camp préféré de Bonaparte, Sulkowski. La répression est sanglante et l'ordre est finalement rétabli, mais le feu couve sous la cendre.


L'échec de la campagne de Syrie


Alors que Desaix, surnommé « le sultan juste » par les Égyptiens poursuit Mourad bey à travers la Haute-Égypte, lui inflige une série de défaites et parachève la conquête du pays, Bonaparte se décide à partir pour la Syrie. Il entend ainsi devancer une attaque du sultan qui menacerait de le couper de l'isthme de Suez. De Syrie, il tendra la main à Tippoo Sahib en révolte contre la domination de l'Inde par les Anglais. Pourquoi ne pas alors conquérir l'Orient, tel Alexandre le Grand ? Il pénètre en Palestine et prend Jaffa, le 7 mars. Pour impressionner l'ennemi, les trois mille cinq cents hommes de la garnison sont passés par les armes. Mais les Français doivent vite déchanter car la peste fait son apparition dans l'armée. Après avoir payé de sa personne en visitant les malades, Bonaparte, qui ne se décourage pas, entre en Syrie. Il arrive devant Saint-Jean d'Acre le 19 mars. Cependant, il bute contre des défenses remarquablement organisées par le commodore anglais Sidney Smith et par l'émigré français Phelippeaux, son ancien condisciple aux écoles de Brienne et de Paris. S'il repousse une armée turque de secours le 16 avril, au mont Thabor, le siège de Saint-Jean d'Acre s'éternise. Il se résout finalement à ordonner la retraite, le 17 mai. De retour à Jaffa, il fait empoisonner les pestiférés de façon à les « soustraire aux cruautés des Turcs ». Cette campagne de Syrie qui a coûté deux mille deux cents hommes dont la moitié ont été emportés par la maladie, marque l'échec du rêve oriental de Bonaparte. Néanmoins, le général fait une rentrée triomphale au Caire, le 4 juin puis écrase le 25 juillet une nouvelle armée turque débarquée à Aboukir grâce à la flotte anglaise. Cette victoire terrestre atténue quelque peu le souvenir de la déroute maritime de l'année précédente et de l'échec de Syrie. Elle permet de préparer une solution de repli à laquelle Bonaparte songe depuis plusieurs semaines.


Un retour bien orchestré


Il décide en effet de rentrer à Paris. La situation en France s'est dégradée. S'il tarde trop, l'histoire pourrait s'écrire sans lui. Après avoir cédé le commandement de son armée à Kléber, il s'embarque donc le 22 août à bord de la frégate La Muiron. L'accompagnent plusieurs de ses fidèles lieutenants comme Murat, Berthier, Lannes et Duroc et quelques mamelouks dont le célèbre Roustan qui restera à ses côtés jusqu'à la fin de l'Empire. Même si le Directoire a autorisé ce retour, il a tout de l'abandon. Néanmoins, une habile propagande fait de la victoire des Pyramides et de la deuxième bataille d'Aboukir des succès grandioses et de Bonaparte un héros. Débarqué le 9 octobre à Fréjus, le général reçoit un accueil triomphal des populations. Un contemporain note que « toutes les villes et villages par lesquels il a passé pour se rendre dans la capitale ont été illuminés ». Le glorieux général prend le pouvoir par un coup d'État, les 9 et 10 novembre 1799. Il clôt ainsi la Révolution et se réserve la place principale au sein du régime qu'il fonde alors, le Consulat.


En Égypte, Kléber remporte la bataille d'Héliopolis, le 20 mars 1800, écrase une nouvelle rébellion du Caire, mais est assassiné le 14 juin suivant. Sous son successeur Menou, devenu Abdallah Menou après son mariage avec une Égyptienne et sa conversion à l'Islam, les troupes françaises vont d'échec en échec. Elles finissent par capituler le 2 septembre 1801 et reviennent en France sur des navires anglais. Elles emmènent néanmoins dans leurs bagages les trésors de l'Égypte antique. Si l'expédition est indéniablement un échec au regard du but initial qu'elle s'était fixé, elle permet à la France de poser les bases de sa prochaine influence dans la région. Elle est à l'origine d'une véritable égyptomanie. Les recherches de l'Institut d'Égypte sont publiées, à partir de 1802, dans les vingt-deux volumes de La Description de l'Égypte qui constitue encore aujourd'hui une référence pour qui veut étudier la terre du Nil dans le détail. L'immense travail entrepris autour de Jomard aboutit en 1818 avec l'édition de la carte de l'Égypte, l'une des œuvres de ce genre les plus importantes jamais réalisées. La pierre trilingue découverte à Rosette, en juillet 1799, par l'officier du génie Bouchard permet à Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes en 1822. L'égyptologie est née.

Eric Anceau
Mars 2009
 
Bibliographie
L'expédition d'Égypte en 5 volumes L'expédition d'Égypte en 5 volumes
C. de la Jonquière
1900-1907

Bonaparte en Égypte ou le rêve inassouvi Bonaparte en Égypte ou le rêve inassouvi
Jacques Benoist-Méchin
Le Rêve le plus long de l'histoire
Perrin, 1999

Bonaparte en Égypte Bonaparte en Égypte
Jean Thiry
Berger-Levrault, Paris, 1973

numéro spécial sur la campagne d'Egypte numéro spécial sur la campagne d'Egypte

In Souvenir napoléonien


Napoléon ou le mythe du sauveur Napoléon ou le mythe du sauveur
Jean Tulard
Fayard, Paris, 1983

L'expédition d'Égypte L'expédition d'Égypte
Henry Laurens
Points Histoire
Seuil, Paris, 1997

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