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Bohême et Moravie, du royaume à la république
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)

La Bohême et la Moravie, de par leur position centrale en Europe et leurs richesses naturelles, attisèrent souvent les convoitises et constituèrent un des terrains favoris de la lutte entre le slavisme et le germanisme. De l'arrivée de la tribu celte des Boïens au VIe siècle de notre ère à la proclamation de la République tchèque en 1993 se succédèrent conflits politiques et religieux, invasions et guerres…

Dans l'Europe hercynienne, un effondrement entouré de trois bosses montagneuses dessine ce que l'on appelle le quadrilatère de Bohême : c'est le domaine des Tchèques, prolongé à l'est par le couloir de Moravie entre l'Oder et le Danube, autre région tchèque. La Bohême est limitée par les Erzgebirge, les monts Métallifères, la forêt de Bohême et les monts des Géants, croupes montagneuses dépassant à peine 1 200 m, couvertes de denses forêts de conifères et célèbres par leurs mines de fer, de plomb, de cuivre et même d'uranium autour de Karlovy Vary. La dépression centrale, parcourue par la Vltava, affluent de l'Elbe, est un plateau tertiaire propice aux riches cultures de céréales et de houblon, dont la capitale est Prague – Praha – qui dépasse largement le million d'habitants. La Moravie est un passage, entre l'espace polonais et la plaine hongroise, traversé par la Morava et offre des terres fertiles porteuses de vignobles renommés. L'ensemble a une superficie de 78 800 kilomètres carrés et une population de 10,3 millions d'habitants.

Prague, capitale historique de Bohême, et de l'empire

Les Tchèques sont des Slaves habitant primitivement entre l'Oder et le Dniepr. Au VIe siècle de notre ère, ils occupèrent les régions habitées par les Germains Marcomans et Quades, eux-mêmes successeurs des Celtes Boïens, d'où le nom de Bohême. Leur première mention dans la région date de 512 et, vers 560, ces Slaves dominaient le pays avec des restes de populations germaniques et celtes. Ils se révélèrent remuants, et Charlemagne organisa contre eux en 803 une « marche » en Basse-Autriche. Dès le début du IXe siècle, l'Église franque des évêchés de Passau et de Ratisbonne (Regensburg) entreprit leur conversion au christianisme. En 828, quatorze membres de la noblesse tchèque reçurent le baptême à Ratisbonne. Inclus partiellement dans les possessions d'un prince de Moravie, ils firent partie de l'État de Grande Moravie (820-907) dans lequel ils reçurent de Cyrille et Méthode la liturgie orientale célébrée dans leur langue. Mais les Hongrois détruisirent en 906 cet État fragile, et les Tchèques furent de nouveau soumis à l'action du clergé franc.

Ils s'organisèrent en principautés, dont l'une dans la région de Prague, et l'autre en Moravie. Les princes de la première s'imposèrent et fournirent la dynastie des Premyslides qui dura jusqu'en 1306. Les empereurs germaniques, depuis Othon Ier qui releva en 962 la couronne impériale, les considérèrent comme des vassaux et, lors de la « querelle des investitures » opposant l'empereur et le pape, en 1085, ce dernier donna au duc Vratislav le titre de roi : la famille des Premyslides faisait désormais partie des « princes électeurs » – Kurfurst – de l'empereur. Mais une rivalité avec les ducs d'Autriche conduisit à une guerre contre Rodolphe Ier de Habsbourg qui écrasa le Tchèque à la bataille de Marchfeld, au nord de Vienne (1278). Ce fut la fin de la dynastie. Elle avait fait du petit duché un royaume puissant, notamment par l'annexion du margraviat de Moravie et de la Silésie et par la colonisation avec les Allemands afin d'exploiter les mines découvertes sur le pourtour de la Bohême. Celle-ci connut son heure de gloire sous Charles IV (1346-1378), fils d'un Luxembourg et d'une Française, qui fut élu empereur en 1350 et couronné à Rome pour Pâques 1355. Il promulgua une Bulle d'or qui réglementa pour plusieurs siècles l'élection de l'empereur, fit de Prague sa capitale avec un archevêque indépendant, une université sur le modèle de Paris – la première en Europe centrale – et mit sur pied une administration sur le modèle de l'empire. Comme de nombreuses villes, Prague, avec ses 30 000 habitants, était alors essentiellement allemande.

Prague, théâtre de conflits religieux

Le XIVe siècle finissant fut marqué par une crise très grave, celle des Hussites. Jan Hus, prédicateur populaire influencé par les théories de l'hérétique anglais John Wyclif, fut excommunié, puis condamné à mort par le concile de Constance et brûlé en juillet 1415. L'émotion fut très vive à Prague où des conseillers du roi furent massacrés. Les partisans de Jan Hus, appelés « utraquistes » parce qu'ils préconisaient la communion sous les deux espèces – sub utra specie – élaborèrent une Déclaration des quatre articles, devinrent maîtres de la capitale et s'appuyèrent sur la forteresse du Tabor. Au bout de quinze années de luttes complexes, un concile réuni à Bâle accepta la Déclaration, quelque peu atténuée. L'utraquisme fut maintenu en Bohême sous la forme d'une Église indépendante, et le souvenir des luttes hussites devint un élément essentiel du nationalisme tchèque du XIXe siècle.

Par la suite, la Réforme de Luther fut bien accueillie par les héritiers des Hussites, mais la papauté, s'appuyant sur les Jésuites, lança la Contre-Réforme. Les Habsbourg, maîtres de la Bohême, entrèrent en conflit avec les protestants qui dominaient la diète de Prague. Une guerre s'ensuivit, qui devint européenne – la guerre de Trente Ans (1618-1648) – et consacra la puissance des empereurs de Vienne. L'Autriche entraîna les pays tchèques dans ses grands conflits du XVIIIe siècle, ce qui provoqua l'invasion du quadrilatère par les armées de Frédéric II de Prusse. La Bohême était alors gouvernée par un chancelier, à Prague, et par les organismes de Vienne dominant les nobles grands propriétaires.

Résurgence des conflits germano-tchèques

La Révolution française poussa l'Autriche dans la guerre, et le chancelier Metternich la reconstruisit comme un ensemble territorial ramassé, dans lequel la Bohême représentait un pôle d'industrialisation du charbon autour de Pilsen et de Königgratz, tandis que sa population passait de 4 à 6,4 millions en 1846 et que Prague atteignait 150 000 habitants en 1851. Un mouvement patriotique « bohémien » – c'est-à-dire slave et allemand – s'y développa face à Vienne mais, durant le Vormärz (1820-1848), se scinda sous l'influence du libéralisme et du romantisme. Le courant allemand regarda vers l'Allemagne à la recherche de son unité, le courant tchèque fut celui des « éveilleurs » ou Buditele, autour de linguistes comme l'abbé Joseph Dobrovsky ou du grand historien Frantisek Palacky qui refusa de participer au parlement allemand de Francfort avec la célèbre déclaration : « Je ne suis pas allemand… Je suis tchèque d'origine slave ».

Dans le mouvement du « Printemps des peuples » de 1848, la Bohême fut déchirée entre ces deux nationalismes. L'agitation à Prague vit s'affronter Tchèques et Allemands : la capitale se souleva en juin et fut reconquise par l'armée autrichienne, tandis que le « congrès slave » regroupant des représentants de toutes les nations slaves était dissous. La réaction fut le néo-absolutisme du ministre autrichien Bach qui rétablit le centralisme viennois, mais maintint la grande réforme de 1848 : l'abolition du servage. Désormais, avec le libéralisme économique, l'industrie métallurgique et la brasserie attirèrent de nombreux paysans comme ouvriers et transformèrent Prague, ville jusque-là allemande, en une ville tchèque, capitale de l'essor culturel. Lorsque les Habsbourg furent expulsés d'Italie et d'Allemagne par la création de pays unitaires, Vienne mit sur pied le Compromis ou Ausgleich du 17 février 1867 qui inclut la Bohême et la Moravie dans la Cisleithanie avec un gouverneur, des députés élus au Reichsrat d'empire, une assemblée provinciale – Landtag – que les Tchèques dominèrent numériquement à partir de 1880. Dans ce cadre, une vie politique s'organisa, scandée par des élections qui virent s'affronter les « Vieux Tchèques » conservateurs, les « Jeunes Tchèques » très dynamiques, les Agrariens, les Chrétiens-sociaux et des adhérents du Parti social démocrate dont un des dirigeants était un avocat de Moravie, Karl Renner.

La première guerre mondiale débuta en Bohême sans problème grave. Mais en décembre 1914 Tomas Masaryk, professeur d'université et leader d'un petit parti dit « réaliste », passa en Italie alors neutre, tandis qu'une société secrète anti-autrichienne, la Maffia, s'organisait en 1915 autour d'Édouard Benes (1884-1948), maître de conférences en sociologie. Ce dernier vint à Paris où se constitua un lobby pro-tchèque autour d'Ernest Denis, professeur à la Sorbonne, tandis que Masaryk menait une action de propagande aux États-Unis et en Russie. En juin 1918, la France décida de reconnaître le Conseil national des Tchèques de Paris comme noyau d'un futur gouvernement pour la Bohême. Masaryk, de son côté, avait obtenu de l'émigration slovaque aux États-Unis la promesse d'une union avec les Tchèques : on parla donc d'un « État tchécoslovaque ». Ce fut chose faite le 26 septembre 1918, quand Masaryk constitua un gouvernement provisoire présidé par lui-même, avec Édouard Benes aux Affaires étrangères.

De la Tchécoslovaquie à la République tchèque

Le nouveau pouvoir avait à résoudre trois problèmes. Le premier était celui de la minorité allemande – trois millions d'individus dont Masaryk déclara : « Le territoire habité par les Allemands est notre territoire et demeurera nôtre ». Ce fut entériné par le traité de Versailles. Second problème : celui de la Slovaquie. Les Slovaques n'avaient jamais vécu dans une union avec les Tchèques, et les velléités d'indépendance étaient grandes dans ce pays, incarnées par le Parti populiste de l'abbé Hlinka. Troisième problème : la formation en 1919 d'un Parti communiste appuyé sur un prolétariat important et multiethnique.

Alliée de la France contre l'Allemagne, la Tchécoslovaquie, présidée par Masaryk jusqu'à sa mort en 1937, fut maintenue dans l'alliance française par Benes, inamovible ministre des Affaires étrangères. Mais l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933 encouragea les Allemands des Sudètes à présenter des revendications qui conduisirent à la crise européenne de Munich (septembre 1938) par laquelle l'Angleterre et la France accordèrent à l'Allemagne une partie des territoires de la Bohême, tandis que la Slovaquie proclamait son indépendance sous Mgr Tiso. Benes se retira de la vie politique, mais un an plus tard, en mars 1939, le IIIe Reich absorba le « protectorat de Bohême-Moravie ». Le sort des Tchèques fut celui d'un peuple esclave ; l'entrée en 1945 des troupes américaines et soviétiques marqua le retour à une liberté toute relative. La Tchécoslovaquie fut reconstituée, les Allemands des Sudètes expulsés. Benes malade redevint un temps président jusqu'à ce que le Parti communiste, appuyé par Moscou, s'emparât en 1948 du pouvoir qu'il garda jusqu'en novembre 1989. Mais la nouvelle République était fragile et le 1er janvier 1993, elle se partagea en deux États : la République tchèque et la République slovaque.

C'était un saut dans l'inconnu pour deux peuples proches qui, au cours de leur histoire millénaire, n'avaient vécu ensemble dans un même État que soixante-huit ans à peine.

 

Georges Castellan
Février 2001
 
Bibliographie
Histoire des Pays tchèques Histoire des Pays tchèques
P. Bèlina, B.E. Pokorny
Points
Seuil, 1995

Histoire de la Bohème : des origines à 1918 Histoire de la Bohème : des origines à 1918
Josef Macek
Fayard, Paris, 1984

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