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Berlin aujourd'hui
Valérie Sobotka
Historienne
 
 
 
 

Berlin désoriente, Berlin déconcerte, Berlin surprend. Elle est aux antipodes des « villes-musées » européennes à l'esthétique harmonieuse et léchée, au patrimoine soigneusement et longuement préservé. Les bombardements de la dernière guerre expliquent bien sûr la destruction d'une part importante du patrimoine du centre-ville, des immeubles bourgeois du Kurfürstendamm à la place de Potsdam. Mais, bien avant ce désastre, au gré des régimes, des modes et des projets, Berlin a aimé démolir pour rebâtir. Ses habitants ont depuis longtemps été gagnés par le goût de la modernité et des chantiers, comme nous l'explique l'historienne Valérie Sobotka.

La brique et le béton

La plus grande partie du Berlin originel des XIIIe et XIVe siècles fut détruite dès les XVIe et XVIIe siècles. On comprend donc qu'aujourd'hui Berlin préserve avec un soin tout particulier le quartier de Saint-Nicolas, unique îlot médiéval de la ville restauré par les autorités de RDA dans les années 80 alors que le passé prussien faisait moins qu'auparavant l'objet de suspicion. Le promeneur y retrouve le visage familier et généralement apprécié des cités germaniques : une place ombragée au charme provincial avec son église paroissiale de brique, romane et gothique, remarquablement restaurée ; des ruelles tortueuses bordées de maisons aux façades baroques colorées et ornées d'enseignes en fer forgé. Ce petit quartier constitue toutefois une exception dans le paysage berlinois.

À quelques pas de là, l'Alexanderplatz, ancien faubourg Saint-Georges du XVIIe siècle, offre de la métropole un visage diamétralement opposé mais probablement plus représentatif. Dominée par une tour de télévision haute de 365 mètres, la place grise, bétonnée, est presque sinistre avec ses grands immeubles en barre. De l'ancienne et très populaire Alex, immortalisée par le célèbre roman de Döblin dans les années vingt, ne restent que deux édifices de brique : l'église Sainte-Marie, église-halle à trois nefs contemporaine du quartier Saint-Nicolas et la « Mairie rouge », bâtiment historiciste érigé dans les années 1860 dont le surnom, outre la couleur, rappelle que Berlin fut depuis Bismarck l'un des bastions du mouvement social-démocrate. Sur ce site en ruine après 1945, l'ancien régime est-allemand avait voulu aménager une place d'une superficie trois fois supérieure à l'ancienne Alex, symbole d'un socialisme moderne et triomphant. Au temps de la RDA, c'est en effet dans ce quartier que battait le cœur politique de Berlin-Est. À proximité de la Frankfurter Allee, rebaptisée du nom de Karl-Marx, des gratte-ciel staliniens aux allures de bonbonnières étaient destinés aux membres de la nomenklatura. Aujourd'hui la municipalité berlinoise, après bien des tergiversations, a enfin adopté un plan de réaménagement pour cette place glaciale balayée par les vents et dont l'animation se réduit pour l'essentiel aux néons des fastfood installés après 1989.

Des musées et des granges

La Spree franchie, le visiteur pénètre dans la très particulière « île aux Musées », fleuron du Berlin historiciste du XIXe siècle. À partir de 1830 et jusqu'à la veille de la guerre de 1914, les rois de Prusse, de Frédéric-Guillaume à Guillaume II, érigent un complexe de cinq grands musées. Le premier, l'Altes Museum, dessiné par le grand architecte néoclassique Schinkel, est souvent considéré, par l'élégance de sa colonnade de style ionien comme son œuvre la plus achevée. Le dernier musée bâti sera le Pergamon au début du XXe siècle. Sa forme en fer à cheval fut précisément choisie pour permettre d'y installer le gigantesque temple hellénistique transporté pierre par pierre par les archéologues allemands de la cité de Pergame à Berlin. L'île aux Musées offre au visiteur une sorte de raccourci historique. La monumentalité des édifices dont les façades grises plongent abruptement dans la Spree est à la mesure de la puissance et de la richesse qui furent celles du royaume et de l'empire Hohenzollern jusqu'en 1914. En même temps, leurs murs noircis portent toujours les traces de balles du printemps 1945 et témoignent de l'effondrement de l'Allemagne nazie.

Berlin aime les contrastes. Passé le pont Frédéric, à quelques pas des majestueux palais historicistes de l'île aux Musées, le quartier des Granges désoriente d'emblée par son aspect négligé, voire quelquefois délabré. Il est aux antipodes de ces centre-villes allemands à la propreté et aux façades irréprochables mais parfois lassantes. Les murs sont souvent décrépis, leurs couleurs passées, et la chaussée de la rue Oranienburg attend toujours sa réfection. Près de la station, en brique, du métro aérien, les mauvaises herbes poussent en liberté. Cet ancien faubourg, où au XVIIe siècle l'on installa les granges pour protéger le centre-ville des incendies, devient avec l'émergence d'un Berlin industriel un quartier ouvrier. Depuis la fin du XIXe siècle il accueille de nombreux juifs venus de l'est de l'Europe. Relativement peu bombardé, laissé ensuite à l'abandon par les autorités est-allemandes, le Scheunenvirtel constitue un témoignage irremplaçable de ce que fut ce Berlin populaire d'avant-guerre imprégné de culture juive.

Le quartier est toujours dominé par la coupole dorée de la Nouvelle Synagogue de style mauresque-byzantin, édifiée au XIXe siècle. L'Oranienburgstrasse dissimule un lacis de rues et de ruelles au charme désuet et émouvant. Les rues pavées de la Sophienstrasse sont ombragées de grands arbres aux troncs tortueux et bordées de maisons à deux où trois étages datant pour la plupart des XVIIIe et XIXe siècles. Face à l'église Sainte-Sophie, unique église baroque de Berlin, un portail de briques rouges ouvragées ouvre sur la cour de l'ancienne chambre des métiers que fréquenta August Bebel, fondateur du parti social-démocrate, et où Karl Liebknecht, leader spartakiste, appela les militants à la révolution en novembre 1918. Un peu en retrait d'un jardin où poussent les herbes folles, la façade jaune ocre de l'ancien dancing Clarchen Ballhaus évoque les plaisirs populaires du passé. Et au bout de la rue, sur la place Rosa Luxembourg, trône le Théâtre populaire – la Volksbühne – créé en 1913 par le parti social-démocrate pour permettre un plus large accès des ouvriers à l'art et à la culture.

Le quartier des Granges recèle encore d'autres secrets. Les grilles qui protègent les porches dissimulent souvent une enfilade anarchique de sept ou huit cours où vivait jusqu'à la guerre un monde hétérogène d'ouvriers et d'artisans. Désertées, elles reprennent peu à peu vie depuis la chute du mur. Artistes et designers y ouvrent galeries et magasins tandis que se multiplient cafés et restaurants. Certaines, telles les Hackesche Höfe, où le parti des Verts a d'ailleurs installé ses bureaux, sont devenues des hauts lieux du Berlin branché après la réunification. D'autres, partiellement réhabilitées sous l'attention diligente de comités de quartiers, conservent encore aujourd'hui cette authenticité et ce charme particuliers des lieux préservés mais longtemps oubliés.

La place de Potsdam

Aux antipodes de ce quartier où tout évoque le passé, c'est sur la rive droite de la Spree autour de la place de Potsdam qu'émerge le Berlin du XXIe siècle. Le pari est audacieux voire utopique : faire d'un no man's land de quarante-huit hectares le cœur du nouveau Berlin. Le choix du site ne doit rien au hasard. Avant la guerre le quartier de la place de Potsdam était, avec ses restaurants, ses magasins et ses théâtres, le cœur du Berlin chic et bourgeois, opposé à la très populaire Alex. En 1945, la place n'était plus qu'un champ de ruines pour partie en secteur soviétique et pour l'autre britannique, traversé depuis août 1961 par le mur et une sinistre « bande de la mort ». La Potsdamerplatz, vaste terrain en friche où se dressaient quelques pans de murs en ruine, ne fut jamais reconstruite.

Depuis la réunification, elle est à nouveau l'épicentre de Berlin. Un cabinet munichois Hilmer und Sattler est chargé d'élaborer un plan d'urbanisme. Un cahier des charges est rédigé. L'ancien tracé des rues et de la place sera respecté et, outre 50 % de bureaux, le quartier devra disposer d'un important parc de logements et de plusieurs grandes salles de spectacle. Le terrain est vendu à trois multinationales, Sony, Daimler-Benz, A + T, ainsi qu'aux grands magasins Hertie – sociétés qui ont fait appel à certains des plus grands architectes européens. Les immeubles construits par Piano, Rogers et Jahn frappent par leur élégance et offrent par leur variété un remarquable échantillonnage d'architecture contemporaine. L'architecte génois a imaginé des bâtiments de verre et de brique aux façades asymétriques. Le Debis, ou immeuble Daimler-Benz, abrite en son cœur un large atrium surmonté d'un haut toit de verre qui filtre la lumière. Un peu plus loin, une allée longe un plan d'eau jusqu'à l'immeuble Sony repérable à la large coupole de verre inclinée du cinéma I-Max-3 D. Helmut Jahn, architecte allemand, a bâti l'édifice autour d'une vaste cour intérieure couverte d'un dôme de verre, avec en son centre bassin et jets d'eau. L'extrême modernité du quartier de la place recèle pourtant quelques insolites et émouvants vestiges d'avant-guerre. C'est dans la vieille rue de Potsdam que se trouve l'unique bâtiment ayant survécu aux bombardements. La maison Huth, ancien négoce de vin fondé en 1879, a fait l'objet d'une soigneuse et diligente restauration. Sous le dôme Sony, un immense mur de verre protège la salle impériale blanche et dorée de l'ancien hôtel Esplanade. Lors de la construction du siège de Sony, les 1 300 tonnes de ce palace du début du siècle ont été restaurées et déplacées sur des rails hydrauliques et des matelas d'air comprimé pour être aujourd'hui exposées au public.

Le respect de l'ancien tracé des rues a évité au quartier un plan quadrillé monotone et sans fantaisie. Les voies piétonnes débouchent sur des rues animées où circulent les voitures. Des escaliers serpentent jusqu'aux immeubles d'habitation. La semaine, les salariés des bureaux, les ouvriers des chantiers côtoient les touristes. Le week-end, la Potsdamerplatz est déjà l'un des lieux les plus fréquentés de Berlin. Les promeneurs flânent sous les arbres de la vieille rue de Potsdam, s'attardent aux terrasses des nombreux cafés et restaurants ou dans les allées de la très vaste Galleria commerciale de verre ouverte même le dimanche. Le soir, ils se pressent à l'entrée des huit cinémas et devant la façade illuminée du Théâtre musical Marlene Dietrich.

Aujourd'hui, dans le plus grand chantier d'Europe, un nouveau quartier commence à vivre…

Un mur et des arbres

Le mur, longtemps symbole par excellence de Berlin, n'est plus qu'un souvenir. Berlin entretient toutefois quelques vestiges près de l'ancien Checkpoint Charlie, passage entre les secteurs américain et soviétique. Le panneau de sectorisation portant l'inscription You are leaving the american sector…, le mirador et la guérite de béton ont été conservés. L'ensemble est dominé par les immenses portraits de deux très jeunes soldats, l'un américain, l'autre soviétique. Un peu plus loin, le musée fondé dès 1963 par un groupe de réfugiés est-allemands, étudiants et prisonniers politiques accumule dans un désordre sympathique les témoignages sur la vie des Berlinois au temps de la Guerre froide et leurs tentatives souvent dramatiques pour franchir le mur. Le café Adler construit en 1735 semble s'éveiller d'un long sommeil. Situé au carrefour des Zimmer et Friedrichstrasse, là où passait le mur, il retrouve dans le Berlin réunifié la place qui était sienne au début du siècle. Avec ses boiseries sombres, ses grandes glaces et ses banquettes de moleskine, il fait partie de ces vestiges presque incongrus pour qui les drames de la guerre et du mur paraissent faire figure de parenthèses.

La ville aujourd'hui est gigantesque. Depuis cette nuit de novembre 1989, elle a retrouvé une superficie d'environ 891 km², soit une surface à peu près équivalente à celle de Munich, Stuttgart et Francfort réunies pour une population d'environ 3 387 000 habitants. Pourtant, qui se promène dans Berlin ne se sent ni emprisonné ni oppressé par un bâti trop dense. L'impression dominante est celle d'une ville généreuse en espace où l'air circule. En dépit de l'urbanisation accélérée qui fut la sienne depuis le XIXe siècle, Berlin a toujours cultivé un goût particulier pour les espaces verts, l'air et l'eau. Lorsque Bismarck, en 1884, décida l'aménagement du Kurfürstendamm, il déclara vouloir doter la capitale d'une avenue plus large que les Champs-Élysées. Les avenues berlinoises, pour la plupart héritages du XIXe siècle, sont suffisamment vastes pour qu'une partie de leurs très spacieux trottoirs soit systématiquement réservée aux cyclistes… à la surprise des visiteurs étrangers qui, stationnant en toute innocence dans un couloir marqué par deux lignes blanches, sont soudainement alertés par la sonnette d'une bicyclette faisant valoir son bon droit.

Des espaces non bâtis subsistent au cœur même de la ville. Le tracé du mur est marqué d'îlots de verdure, qui donnèrent leur nom à la principale artère de la ville, aux chênes des cours secrètes du quartier des Granges. La ville est entourée d'une ceinture de lacs et de forêts qui, au temps du mur, constitua d'ailleurs pour les habitants des secteurs occidentaux un palliatif de l'enfermement qui était alors le leur et où, à la belle saison, converge une foule de randonneurs, de cyclistes et de baigneurs. Berlin s'offre d'ailleurs le luxe d'un bois au cœur même de la ville. Le Tiergarten – ancienne réserve de chasse des Électeurs du XVIe siècle – n'a rien d'un parc paysager avec ses clairières et ses grands arbres dont le premier fut symboliquement replanté en 1949 par Ernst Reuter, premier maire de Berlin-Ouest, alors que la ville subissait le blocus.

La fascination qu'exerce aujourd'hui Berlin ne saurait tenir à une quelconque harmonie architecturale. Son esthétique est inégale. La ville n'est pas belle au sens classique du terme. Elle ressemble à un kaléidoscope, grand puzzle aux pièces incomplètes, ensemble de quartiers juxtaposés sans véritable unité. Au fil des jours une nouvelle ville prend figure. Qui se rend à Berlin a l'impression de voir l'émergence à une vitesse impressionnante d'une très grande métropole, pont entre les deux Europes. Là réside peut-être l'origine de la fascination qu'elle exerce aujourd'hui. Son patrimoine architectural a été en grande partie balayé par l'histoire. Découvrir au fil d'une promenade des marques du passé prend pour cette raison un caractère particulièrement gratifiant et émouvant. Il en est ainsi de la Fasanenstrasse, à quelques pas des néons, dont les villas et immeubles ramènent le visiteur au temps où la bourgeoisie de l'industrie et de la banque ornait ses villas de motifs Art nouveau et faisait du quartier du Kurfürstendamm l'un des plus élégants et des plus modernes de la ville.

Valérie Sobotka
Novembre 2000
 
Bibliographie
Berlin Berlin
Cyril Buffet
Histoire des grandes villes
Fayard, Paris, 1993

Berlin 1919-1933. Gigantisme, crise sociale et avant-garde Berlin 1919-1933. Gigantisme, crise sociale et avant-garde
Lionel Richard
Autrement, Paris, 1991

Berlin 1919-1945. Séduction et terreur, croisade pour une catastrophe Berlin 1919-1945. Séduction et terreur, croisade pour une catastrophe
Lionel Richard
Autrement, Paris, 1995

Berlin chantiers. Essai sur les passés fragiles Berlin chantiers. Essai sur les passés fragiles
Régine Robin
Un ordre d’idée
Stock, Paris, 2001.

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