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Barcelone, ville des paradoxes
David Maso
Diplômé d'histoire et archéologue

La capitale de la Catalogne, revendiquant clairement son identité et sa langue, affirme pourtant à chaque instant son ouverture au monde et se lance avec entrain dans l'aventure européenne. Ville de tradition et de conservatisme, elle se veut cependant à la pointe de l'avant-garde. Place financière importante, elle est néanmoins parcourue d'une atmosphère populaire et les Barcelonais, actifs, sérieux et travailleurs, y entretiennent une fête permanente. Cette cité bimillénaire, nostalgique de sa splendeur médiévale dont les traces sont partout présentes, s'ouvre résolument à l'art contemporain, et Miro, Picasso, Tapies font partie intégrante de son décor quotidien. Métropole industrielle, elle est aussi une ville-musée dont les principaux édifices du XIXe siècle appartiennent au patrimoine de l'humanité, classés par l'Unesco. Barcelone échappe en fait à toutes les catégories. David Maso est allé à sa rencontre et nous en dévoile tout l'enchantement.

« Barcelona posa't guapa » – Barcelone fais-toi belle.

Ce slogan mille fois répété a parcouru la métropole pendant les six années qui précédèrent les Jeux Olympiques de 1992. Doit-on comprendre que la capitale catalane n'était pas à la hauteur de l'événement ? Ou n'est-ce pas plutôt l'affirmation que ce grand rendez-vous allait magnifier une ville déjà tellement séduisante ? Barcelone était déjà belle, bien avant qu'avec un enthousiasme et une ardeur inépuisables ses habitants ne se lancent dans l'aventure de la réinventer une fois de plus. Les travaux sont allés vite et les résultats sont superbes. Tout d'abord, la cité a retrouvé la mer, cette Méditerranée d'où elle tira son origine, sa fortune et sa gloire. Cinq kilomètres de plages de sable fin, plantées d'élégants palmiers, lui donnent des airs de station balnéaire à deux pas des bouches de métro. La ville elle-même s'est transformée. De nombreuses places, parcs ou jardins ont été créés. Les installations sportives, stades, piscines, vélodromes définissent de nouveaux espaces urbains. Immeubles et gratte-ciel animent la perspective, renvoyant le regard jusqu'à la tour des télécommunications, fabuleux signal lancé vers la terre entière. Tout ceci a été conçu avec ce mélange d'audace avant-gardiste et de conservatisme têtu si particulier aux Catalans, qui leur permet souvent de réaliser l'impensable. Bien sûr, la ville s'est ruinée dans l'aventure, la spéculation immobilière a fait et défait des fortunes et la misère des exclus de la civilisation urbaine n'apparaît que plus sordide dans le décor net et clair de ce monde futuriste. Car il y a une autre Barcelone, celle des ruelles sombres et des bas fonds, celle du Barrio Chino, populaire quartier chaud qui n'eut jamais rien de romantique sinon dans l'imaginaire de certains écrivains de passage, celle aussi d'une foule laborieuse, acharnée au travail, qu'une immigration permanente venue des régions les plus pauvres de la péninsule maintient à la limite du seuil de surpopulation. Mais cette multitude, aux aspirations chimériques, devient le ferment de la démesure catalane et l'une des composantes majeures de sa richesse. En effet, il y a un rêve barcelonais comme il y eut un rêve américain… Il suffit pour s'en persuader de regarder l'effervescence qui règne dans les rues, l'explosion des couleurs et des sons sur las ramblas, les éclairs jaunes et noirs des centaines de taxis zébrant les avenues. Toute cette agitation, énergique et joyeuse, semble exprimer l'inaltérable confiance des Barcelonais dans le devenir de leur ville. L'histoire leur donne raison.

Une étonnante capacité à traverser les épreuves et à transformer les défaites en victoires

Barcelone est née il y a plus de vingt siècles, dans une modeste plaine en bord de mer. On prétend que les Ibères l'appelaient Laia et les Romains, eux, Barcino. Elle était alors une petite colonie cherchant à s'établir entre ses deux voisines, Empuries et Tarragone. Athaulf, roi des Wisigoths, s'y installa en 415, mais ses successeurs lui préférèrent Tolède. Les Sarrasins de Tariq et de Musa la prirent en 717 aux Wisigoths, et les Francs de Charlemagne et de Louis d'Aquitaine la conquirent en 801. Les chrétiens établirent alors, sur les territoires pris au sud des Pyrénées, une série de comtés afin de former un glacis défensif face au magnifique et puissant califat de Cordoue. Peu à peu, les souverains carolingiens s'en désintéressèrent et les comtes durent apprendre à se défendre seuls. De leur isolement naîtra la Catalogne dont Barcelone se trouvait être la ville la plus exposée. La frontière avec l'islam était fixée sur le fleuve Llobregat, à quelques lieux des vieilles murailles romaines – protection insuffisante contre les incursions fréquentes des Maures.

En 985, Al-Mansour le Victorieux, maître redouté du califat de Cordoue, pilla et incendia la cité. Le massacre fut effroyable et de longues colonnes de captifs partirent vers le sud. Le comte de Barcelone demanda l'aide des rois francs, mais son appel resta sans écho. Cette défection lui permit de s'émanciper définitivement du pouvoir royal mais l'obligea à traiter avec l'islam. Le califat, miné par des guerres internes, avait besoin de mercenaires et les Barcelonais s'enrôlèrent massivement dans les armées d'Al-Mansour. En contrepartie, l'or musulman fit la fortune de la cité comtale, lui permettant enfin d'être la capitale de cette Catalogne naissante et, dès l'effondrement du califat, de dicter sa loi aux rois maures voisins de Tortose ou Lérida. Ainsi, l'anéantissement de la ville était devenu sa chance et celle de sa dynastie. C'est peut-être pour garder le souvenir de ce paradoxe que le sang et l'or furent à jamais liés sur le blason des comtes de Barcelone. Leur lignée poursuivit inexorablement sa marche. Au XIIe siècle, ils règnent sur la Catalogne, la Provence et une partie du Languedoc et accèdent au titre royal par leur union dynastique avec l'Aragon. Barcelone était désormais capitale d'un état riche et puissant.

Un des carrefours de l'Occident

Cette jeune nation devint durant les XIe et XIIe siècles le lien nécessaire entre islam et chrétienté. Chrétiens, juifs et musulmans s'y côtoyèrent, les marchands catalans sillonnant la Méditerranée établirent des relations serrées avec les royaumes voisins. Les splendeurs de l'art roman fleurirent alors dans toute la Catalogne.

Cette épopée, le musée d'Art catalan installé dans le vaste Palais national la résume. On y découvre la plus importante collection du monde concernant l'époque romane. Objets liturgiques, meubles, devants d'autels, statues offrent un inventaire saisissant du décor de la vie religieuse à cette époque. L'émotion est plus grande encore devant les imposants ensembles de peintures murales réunis là, comme si, dans un dernier geste d'hommage féodal, les églises catalanes s'étaient dépouillées de leurs plus riches parures au profit de la cité suzeraine. La présentation sobre et élégante de ces fresques met en valeur cet art riche de multiples influences lombardes, byzantines, languedociennes ou mozarabes et pourtant typiquement catalan. Les œuvres du Maître de Taüll, tant de fois reproduites, eurent des prolongements jusque dans la peinture contemporaine.

Mais la richesse culturelle de Barcelone ne se limite pas, loin s'en faut, à l'art roman. Le quartier gothique, impressionnant ensemble d'édifices civils et religieux, conserve le souvenir de la splendeur de la ville des XIIIe et XIVe siècles. Après la conquête des Baléares, la flotte catalane défendit dans toute la Méditerranée les intérêts des comtes-rois. Sicile, Grèce, Sardaigne et Italie du Sud entrèrent dans la mouvance barcelonaise pour le plus grand profit d'une bourgeoisie prospère qui finança des constructions gothiques d'un style sobre et original, tels l'église de Santa Maria del Mar ou le monastère des clarisses de Pedralbes.

Puis Barcelone connut des siècles sombres. Une longue crise dynastique et sociale engendra des guerres civiles aboutissant à l'union des couronnes d'Aragon-Catalogne et de Castille. Les Catalans durent alors lutter sans trêve pour préserver leurs libertés. Exclus des décisions prises par le pouvoir central, lourdement imposés, ils furent, en outre, écartés de la conquête du Nouveau Monde et privés de son or. Récession économique, revendications séparatistes, état de rébellion latente s'achevèrent tragiquement en 1714 par l'annexion définitive à l'Espagne et l'interdiction de l'usage de la langue catalane. Cependant, grâce à un effort collectif, la Catalogne, libérée malgré elle de ses institutions médiévales, entra tôt dans la voie du développement industriel. Une bourgeoisie catalaniste éclairée jeta les bases d'une renaissance économique, culturelle et politique et, entre les deux Expositions universelles de 1888 et de 1929, une autre période de splendeur commençait pour la cité.

Barcelone se joue du temps…

Dans un harmonieux quadrillage de larges rues, la ville déborda de son berceau médiéval et quintupla sa superficie tandis que les élites intellectuelles et financières inventaient le modernisme. Ce courant n'est pas simplement l'équivalent catalan de l'art nouveau mais représente réellement un mode de pensée ouvrant sur un projet politique et social catalaniste. Il concerne la littérature, le théâtre, la peinture mais culmine véritablement dans l'architecture. Les constructions modernistes, qu'elles soient une simple rangée de réverbères ou un immeuble, une devanture de boutique ou un hôpital, un palais bourgeois ou une église, sont toujours insérées dans le quotidien et tissent à travers Barcelone une toile féerique remplie de dragons, de princesses, de fleurs et de couleurs. Ce mouvement fut totalement dominé par Antoni Gaudi qui, transcendant les lieux et l'époque, chercha véritablement à atteindre l'universel. Son œuvre, dont on ne retient le plus souvent que l'apparence étrange, est bien plus surprenante par sa technique : piliers obliques, arcs elliptiques semblent structurés par les lois mêmes régissant les êtres vivants, Gaudi désirant mettre en évidence les forces agissant sous la surface des choses. Cette quête d'une architecture organique l'éveille à une dimension mystique qui prend tout son sens avec son œuvre majeure, la Sagrada Familia où formes, couleurs, symboles et proportions concourent à créer un édifice religieux d'un genre nouveau. Gaudi en fit un hymne à la création. Il ne put terminer son œuvre, mais le chantier continue aujourd'hui, grâce au mécénat et à la foi des Barcelonais, véritable symbole du tempérament exceptionnel de la ville : Barcelone sait se jouer du temps, dans une fête magique et spontanée où se mêlent joyeusement présent, passé et futur.

David Maso
Janvier 1998
 
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