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Baalbek, une cité romaine du Liban
Georges Tate
Professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin en Yvelines
Directeur de la Mission archéologique franco-syrienne de Syrie du Nord † 2009

Après avoir suscité l'admiration des voyageurs, les ruines de Baalbek ont inspiré les amateurs de fantastique. Selon eux, les blocs aux dimensions extraordinaires dont les terrasses sont constituées auraient été construits en des temps immémoriaux par des civilisations extraterrestres aujourd'hui disparues… Pour être plus prosaïque, la réalité n'en est pas moins grandiose, comme en témoignent les travaux lents, patients et précis d'archéologues et d'historiens allemands, français et libanais. Georges Tate revient sur les raisons qui ont fait de Baalbek un des sites les plus importants du Proche-Orient classique, à côté de Palmyre et de Pétra.

Les ruines occupent un site imposant, une oasis toujours verdoyante dans le secteur le plus haut et le plus aride de la plaine de la Békaa, là où les eaux se partagent entre le Litani qui s'écoule vers le sud et l'Oronte qui se dirige vers le nord, au pied des cimes neigeuses du mont Liban.

Un site dominé par trois sanctuaires

Les vestiges remontent à l'époque romaine, aux trois premiers siècles de notre ère. La ville est conçue sur un plan classique ; les rues s'organisent en damier sur la base de deux grandes artères, le decumanus, orienté est/ouest, et le cardo, d'orientation nord/sud. Les monuments les plus remarquables en sont trois temples, que l'on considère leur masse architecturale ou leur fonction dans la vie de la ville antique. Les deux plus grands, ceux de Jupiter et de Bacchus, sont enfermés dans une enceinte, la Qalaa : à l'intérieur s'organisent des espaces bien différenciés comportant des escaliers monumentaux, des cours, des autels, et enfin les deux temples construits sur de grandes terrasses formant des podiums. En fait, cet ensemble se divise en deux sous-ensembles indépendants qui présentent des entrées monumentales séparées. Le sanctuaire de Zeus, le plus ancien, fut construit en plusieurs étapes. Le temple était déjà bien avancé sous Néron, mais l'ensemble ne fut achevé et inauguré qu'au IIIe siècle, sous les Sévère. On y accède par des propylées : un escalier monumental conduit à un portique à douze colonnes encadré de deux tours ; selon une inscription latine, un légionnaire aurait fait recouvrir d'or l'un des deux chapiteaux des colonnes. Les propylées conduisent par trois portes à une cour hexagonale, unique par son plan dans le monde romain, ce qui s'explique sans doute par la nécessité de réduire la masse de l'arc de terre qu'il aurait fallu rapporter pour lui donner un plan carré ; entourée de portiques, elle comportait des exèdres, au nord et au sud, sculptés d'un riche décor. Cette cour ouest était un espace d'attente et de recueillement pour les fidèles, avant qu'ils n'accèdent à la grande cour, au-delà de laquelle il leur était interdit d'aller. Cette grande cour, de cent trente-cinq mètres sur cent treize, comporte en son centre deux bassins pour les ablutions et est entourée de portiques et d'exèdres richement décorés. Devant le temple lui-même, deux grands autels ont été élevés, un autel-tour et un petit autel : le premier, haut de dix-huit mètres, permettait aux pèlerins d'accéder au sommet afin d'apercevoir l'image du dieu, au fond de la cella du temple dont l'accès leur était interdit ; le second devait être réservé aux prêtres et servir aux sacrifices. Il est probable que les animaux sacrifiés étaient des ovins, car les bovins ne pouvaient gravir des escaliers. Par un escalier monumental à trois volées, les prêtres atteignaient le temple de Jupiter dont ne subsistent que les colonnes, hautes de vingt mètres, sur lesquelles prenait appui un entablement de plus de cinq mètres. En plan, il forme un rectangle de quatre-vingt-huit mètres sur quarante-huit, ce qui en fait le plus grand temple du monde romain. Il était probablement périptère, avec dix colonnes en façade et dix-neuf sur les longs côtés. Si son plan intérieur était similaire à celui du temple de Bacchus, il comportait un pronaos précédé de huit colonnes et une cella. En élévation, les architraves, dont certains blocs ont subsisté, se caractérisent par la richesse du décor sculpté.

Le sanctuaire de Bacchus, construit au IIe siècle, est beaucoup mieux conservé. On y pénètre par un escalier à trois volées, comme dans le temple de Jupiter. Le temple lui-même est périptère. Avec des dimensions inférieures à celles du temple de Jupiter, soixante-neuf mètres de long sur trente-six de large, il figure, lui aussi, parmi les plus grands temples du monde romain. Il se composait d'un pronaos précédé de huit colonnes et d'une cella entourée de demi-colonnes et comportant au fond un escalier menant à un adyton, formé d'un édicule à baldaquin où trônait la statue du dieu. Le décor sculpté est particulièrement abondant et riche, au chambranle du portail, dans la cella et même dans le péristyle couvert de blocs à caissons sculptés. Le temple est précédé d'un autel où l'on pouvait sacrifier bovins et ovins.

Le troisième temple se trouve en dehors de la Qalaa ou acropole. Dédié à Vénus, il se singularise par l'originalité de son plan – une cella circulaire – ainsi que par l'harmonie de ses formes dans une cité dont les autres sanctuaires sont marqués de gigantisme. Quoi qu'il en soit, le nombre et les dimensions des sanctuaires excèdent de loin les besoins et les moyens de la cité dont ils ont fait la notoriété.

Une cité très ancienne, dédiée à la gloire de Rome sous Auguste

Des fouilles pratiquées dans la grande cour du sanctuaire de Jupiter ont mis au jour des vestiges antérieurs à la conquête d'Alexandre et le nom de Baalbek, c'est-à-dire le « Baal de la Beqa » ou le « Baal de la source », relève d'une croyance sémitique, peut-être cananéenne. Après la conquête d'Alexandre, Baalbek appartient au royaume égyptien des Lagides, jusqu'en 200, puis à la monarchie syrienne des Séleucides, et enfin à Rome, mais avec un intermède égyptien, lorsque Marc Antoine concède cette ville à Cléopâtre. C'est durant sa période égyptienne, sans doute, que Baalbek reçut le nom d'Héliopolis, sous l'influence de l'Héliopolis d'Égypte. Baalbek/Héliopolis était alors un sanctuaire important, mais son rayonnement et sa notoriété ne paraissent pas avoir dépassé le cadre régional.

C'est avec Auguste, fondateur du régime impérial, que la puissance romaine en Orient s'affirme avec force. En dépit de l'action des rois hellénistiques en faveur des villes, de nombreuses régions de Syrie étaient occupées par des peuples nomades ou semi-nomades indépendants et turbulents parmi lesquels les Ituréens, dont dépendait Baalbek, et les Eméséniens, installés plus au nord, dans la région de Homs. Pour tenir le pays, Rome établit son gouvernement direct sur les territoires urbains et son protectorat sur les peuples, incomplètement sédentarisés, mais elle se préoccupa aussi de compléter le dispositif mis en place par les rois hellénistiques en installant des « verrous » pour contrôler l'intérieur à partir des bases du littoral. Par la Tétrapole au nord, la Décapole au sud, les rois séleucides et lagides s'étaient donné les moyens de contrôler ces deux parties du territoire syro-palestinien. Sous Auguste, Rome crée en outre deux colonies, peuplées de vétérans romains, à Beryte (Beyrouth) sur la côte et à Héliopolis (Baalbek), à l'intérieur. Le choix de Rome ne saurait surprendre : dans une région où la culture dominante était l'hellénisme, Auguste a choisi d'installer une population de langue latine dans deux agglomérations secondaires, où la concurrence du grec était faible.

Des divinités orientales au mysticisme chrétien

C'est pour montrer, en l'inscrivant dans la pierre, toute la puissance de l'Empire romain qu'Auguste décida la construction d'un grand sanctuaire à Héliopolis – les travaux commencés sous son règne se prolongèrent jusqu'à la fin du IIe siècle. Dédié à la gloire et à la puissance de Rome, il a été bâti en conformité avec les principes caractérisant l'architecture religieuse romaine et les éléments du décor sont empruntés au répertoire ornemental gréco-romain, mais l'organisation tient compte des usages religieux de l'Orient. À titre d'exemple, les autels de Baalbek sont beaucoup plus importants que ceux des sanctuaires romains ; les temples comportent des escaliers, à côté de leur entrée principale, qui permettent d'accéder au toit, sans doute pour des activités cultuelles, alors qu'il n'en existait pas dans les temples romains ; les bassins de lustration du sanctuaire de Jupiter, enfin, sont conformes à l'usage sémitique. D'un autre côté, les noms des divinités auxquelles ces temples sont dédiés ne peuvent faire illusion. Avant la conquête d'Alexandre, le culte s'adressait à trois divinités orientales : Hadad, dieu de la foudre qui donnait aussi les pluies bienfaisantes, Atargatis, qui assurait l'humidité du sol et la fécondité des hommes et des bêtes, et Adonis, jeune dieu de la végétation en qui s'incorporaient le renouveau et la force vitale des plantes et des troupeaux. Rome se borna à leur donner des équivalents romains : Jupiter, Vénus et Mercure. Toutefois, les deux siècles antérieurs à l'ère chrétienne furent marqués par une intense et originale fermentation religieuse qui aboutit à l'éclosion de croyances ou religions nouvelles, dont le christianisme. Ces réflexions portant surtout sur la vie future, les cultes organisés, qui avaient comme fonction principale de stimuler le retour du printemps, se transformèrent en cultes mystiques destinés à assurer la renaissance après la mort. Dans ce contexte, celui de Bacchus ou de Dionysos connut un grand succès, particulièrement dans les cités de la côte phénicienne. Aux deux premiers siècles, les mystères de Bacchus conquirent Rome. Cette évolution conduisit tout naturellement à assimiler Adonis, non plus à Hermès mais à Bacchus, et à leur dédier un grand temple dont la décoration intérieure comporte maintes allusions à sa personnalité divine.

La notoriété des sanctuaires de Baalbek et des divinités s'étendit à l'ensemble du monde romain. Outre les sacrifices, les cultes donnaient lieu à des pratiques de prostitution sacrée ; Baalbek possédait enfin un oracle célèbre. Il n'est pas étonnant que le paganisme y soit demeuré actif jusqu'en 554, même si Constantin y interdit la prostitution sacrée et Théodose fait construire une basilique dans la grande cour. L'importance de Baalbek était telle, que partout, en Occident comme en Orient, on trouve des autels dédiés à la triade héliopolitaine. Les premiers propagandistes en auraient été les citoyens romains de Béryte et d'Héliopolis, puis les militaires syriens ou ayant servi en Syrie, que les dangers rendaient sensibles aux rites d'initiation leur permettant d'accéder à la vie future.

Après avoir été les symboles et la manifestation de Rome, les sanctuaires de Baalbek sont ainsi devenus le centre des mystères préparant à la renaissance…

Georges Tate
Septembre 2000
 
Bibliographie
L'Art antique du Moyen-Orient L'Art antique du Moyen-Orient
Sous la direction de Pierre Amiet
Citadelles & Mazenod, Paris, 1977

D’Alexandre à Zénobie.. Histoire du Levant antique. IVe siècle avant J.-C. – IIIe siècle après J.-C. D’Alexandre à Zénobie.. Histoire du Levant antique. IVe siècle avant J.-C. – IIIe siècle après J.-C.
Maurice Sartre
Histoire du Levant antique. IVe siècle avant J.-C. – IIIe siècle après J.-C.
Fayard, Paris, 2e édition 2003

Histoire du Liban Histoire du Liban
Jacques Nantet
Téqui, Paris, 1989

L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.C. – 235 après J.C.) L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.C. – 235 après J.C.)
Maurice Sartre
Seuil, Paris, 1991

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