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Aux origines des oasis d'Arabie
Serge Cleuziou
Directeur de recherche au CNRS

Les oasis d'Arabie sont un monde clos, espace végétal entouré d'un espace minéral, espace où l'eau coule entouré d'un monde sans eau, espace ombragé quand partout le soleil est écrasant, où les bruits du monde domestique, humains et animaux, se répercutent dans l'air calme au lieu de se diluer avec le vent dans l'immensité du désert. Quiconque a fait l'expérience de cette atmosphère particulière ne peut jamais l'oublier… Pour mieux aborder ces sites envoûtants, nous avons demandé à Serge Cleuziou de faire le bilan des dernières recherches archéologiques, qui éclairent d'un jour nouveau la création, dès le IVe millénaire avant J.-C., des oasis de l'Oman actuel.

Une théorie séduisante remise en question par l'archéologie

Ces oasis ont longtemps représenté l'essentiel de l'habitat sédentaire et de l'agriculture, à tel point qu'on pourrait penser que l'homme n'a jamais pu vivre en Arabie sans ces réserves d'eau, d'ombre et de verdure, qu'elles sont les restes d'un paradis perdu, au temps où le désert était vert. L'un des plus grands préhistoriens de la première moitié du XXe siècle, V. Gordon-Childe, imagina même une « théorie des oasis » selon laquelle l'agriculture et l'élevage seraient précisément apparus lorsque l'aridité croissante dans le monde oriental aurait concentré humains, plantes et animaux à proximité des points d'eau restants. Sa théorie n'a pas résisté aux découvertes ultérieures, mais subsiste dans notre imaginaire. Ceci est faux : les oasis ne sont pas des refuges légués par une nature en voie d'appauvrissement, mais des environnements entièrement créés par le travail des hommes, dans des conditions historiques bien spécifiques.

Les recherches archéologiques en Arabie sont récentes et bien des remises en cause profondes de ce que nous pensons savoir sont prévisibles. Dans l'état actuel des connaissances, les premières oasis sont apparues vers la fin du quatrième millénaire avant notre ère en divers endroits de la péninsule et notamment dans la province orientale de l'Arabie saoudite – la région de l'actuelle Dhahran –, en Oman et dans les piémonts désertiques du Yémen. Cette apparition semble consécutive à un certain nombre de transformations sociales survenues en quelques siècles dans des sociétés dont l'économie reposait sur la chasse et la cueillette, avec un appoint plus ou moins important d'animaux domestiques.

Les écosystèmes antérieurs au Ve millénaire

Ces communautés de quelques dizaines d'individus parcouraient chaque année des territoires aux ressources variées combinant normalement des zones palustres en hiver – mangroves côtières ou derniers lacs en voie d'assèchement dans l'intérieur –, piémonts montagneux au printemps, vallées des montagnes en été, selon des cycles apparus plusieurs millénaires auparavant, quand un climat plus humide associant pluies d'été et pluies d'hiver assurait une certaine abondance. De nombreux camps d'hiver sont connus le long des côtes du golfe Persique et de la mer d'Oman, tels Ra's al-Hamra près de Mascate. On pêchait les poissons des mangroves avec des filets et des nasses, on récoltait les coquillages, on se risquait déjà en haute mer. Les sites sont également nombreux dans les grandes dépressions désertiques, alors occupées par de vastes marécages. Au printemps, les stations de piémont comme Al-Buhais dans l'Émirat de Sharjah, à proximité de sources ou de points d'eau temporaires, permettaient d'assurer la subsistance des troupeaux et peut-être aussi quelque agriculture, tandis que les groupes se dispersaient l'été dans les vallées de montagne, à la recherche des ressources et pâturages raréfiés de l'été. Cette situation commença à se dégrader au Ve millénaire avec la disparition rapide des pluies d'été, dont résulta une aridité accrue, alors que les troupeaux de mammifères sauvages – ânes, gazelles, oryx – et d'autruches, intensivement chassés, se raréfiaient du fait de cette chasse et de la concurrence des animaux domestiques, des chèvres notamment, dans les écosystèmes qu'ils utilisaient.

La création des oasis

Les oasis participent de la réponse des communautés humaines à cette dégradation des milieux qu'elles exploitaient depuis plusieurs millénaires. À la raréfaction des ressources elles répondent par une exploitation plus intensive et plus productive, à leur segmentation croissante dans l'espace et dans le temps par le développement de méthode de conservation et d'un système d'échanges réguliers. Sur la côte, ce fut une spécialisation de la pêche sur certaines espèces et leur traitement par séchage, salage et fumage ; dans l'intérieur la création d'un terroir régulièrement approvisionné en eau et protégé des rigueurs de l'ensoleillement intense.

La création des oasis associa l'eau à la terre arable, là où elles se trouvaient proches l'une de l'autre, dans les basses vallées et les régions de piémont. Dans la province orientale d'Arabie saoudite, on utilisa les sources artésiennes, nombreuses dans la région d'Al-Hofuf et de Bahreïn, tandis qu'en Oman furent mises à contribution les sources permanentes des vallées et les nappes de sous-écoulement des oueds. Il fallut canaliser le débit des sources et le conduire là où il était possible d'établir des champs, sur la surface des terrasses alluviales ou en construisant des surfaces planes et en y apportant de la terre arable. Le principe est le même pour les nappes de sous-écoulement qui furent captées par des tranchées, couvertes ou souterraines, venant à leur contact et conduisant l'eau avec une pente faible, de l'ordre de 2 à 3 ‰, vers les surfaces à cultiver. Ce type d'irrigation est connu en Oman sous l'appellation de falaj et caractérise encore les oasis actuelles. Il est l'équivalent des qanāts d'Iran. Il est des preuves irréfutables que cette technique était utilisée dès le début du Ier millénaire av. J.-C., par les oasis de l'âge du fer, mais les archéologues sont divisés quant à une existence antérieurement à cette époque.

Témoignages archéologiques

Nous verrons plus loin au témoignage des tombes que la plupart des oasis de l'Oman actuel étaient occupées dès 3000 av. J.-C., mais on ne connaît avec certitude que l'histoire d'une seule d'entre elles, Hili sur le territoire de l'actuelle Al-Aïn aux Émirats arabes unis. Dès cette date fut édifiée à Hili 8 une tour en briques crues, carrée à angles arrondis, par deux fois reconstruite sur un plan circulaire, vers 2800 et vers 2300. En briques crues, en pierres ou associant les deux matériaux, ces monuments sont très caractéristiques des oasis omanaises : il en existe quatre autres à Hili, on en connaît cinq à Bat, six à Bisya, et des exemplaires isolés à Al-Abraq, Kalba, Maysar,…

Les restes végétaux carbonisés révèlent que le palmier-dattier était cultivé et que divers fruits et légumes – pois, melons, raisins ? – croissaient à leur ombre protectrice. Des champs irrigués alentour étaient ensemencés de céréales d'hiver – blé et orge –, ou d'été – sorgho. Cette association de plantes est peut-être d'origine locale dans la mesure où le palmier dattier semble originaire du Golfe, mais aussi iranienne pour certaines variétés de blé et d'orge, ou est-africaine avec le sorgho ; sur un terroir artificiel, elle permet des récoltes échelonnées sur l'année, amoindrissant l'effet de mauvais rendements ponctuels, tandis que les dattes, de fort pouvoir nutritif, peuvent faire l'objet de divers traitements qui autorisent leur consommation toute l'année et leur échange contre d'autres produits traités comme le poisson séché ou salé par exemple. Vaches, chèvres et moutons paissaient dans la steppe alentour, et les ânes servaient d'animaux de bât. On a retrouvé à Hili et à Bat des restes de canaux indiquant que le système du falaj était très probablement utilisé dès cette époque : à quelques variantes près, les oasis d'Oman sont vieilles de 5000 ans.

Une organisation sociale égalitaire

Les tours, hautes d'une dizaine de mètres, étaient munies d'un puits assurant un ravitaillement en eau autonome et souvent entourées d'un fossé. Elles représentent la résidence des chefs de groupes tribaux qui structuraient la société. Autour d'elles se groupaient les maisons en pierres ou en briques crues de leurs affiliés. Jusque vers 2700 environ, les tombes en forme de tours étaient édifiées sur les crêtes dominant le terroir créé par le travail de la communauté. Les ancêtres assuraient ainsi sa protection symbolique et c'est la présence de telles tombes sur le territoire des autres oasis comme Bat, Bisyah, Maysar,… qui nous permet d'assurer qu'elles étaient également occupées dès cette époque, même si aucun niveau d'habitat contemporain n'y a encore été fouillé. Ces mêmes tombes se retrouvent auprès des zones de pâturage, des mines de cuivre, des zones de pêche sur la côte, un indice supplémentaire que les oasis sont un élément d'une appropriation de l'ensemble du territoire. L'inhumation y est collective, suggérant une société au moins dans le principe égalitaire. Avec le temps, ces tombes descendent dans la plaine, au contact des jardins, et deviennent monumentales, avec plusieurs chambres contenant plusieurs centaines de squelettes, comme si on avait cherché, par des rites de plus en plus complexes, à maintenir la cohésion des communautés familiales et l'égalité de principe de leurs membres.

Du pays de Magan au pays de Dilmun

Les oasis permettent également le ravitaillement des ouvriers des mines de cuivre dont les produits étaient exportés vers les civilisations urbaines de la Mésopotamie et de la vallée de l'Indus. Les textes cunéiformes mésopotamiens désignent cette région comme « le pays de Magan ». L'exploitation de ces mines, l'acheminement du métal vers les ports de la côte et le commerce intérieur étaient contrôlés par les groupes tribaux et la société des oasis omanaises ne semble pas avoir connu de pouvoir centralisé. Aucune tour ne se distingue particulièrement des autres sur le territoire des oasis, nous ne connaissons aucun bâtiment palatial, aucun sanctuaire et aucune tombe de chef, ceux-ci rejoignant comme tout un chacun la communauté des ancêtres dans les tombes collectives, quelque place qu'ils aient occupée de leur vivant. Certaines tribus étaient sans doute plus puissantes que d'autres et il est possible qu'on ait à l'occasion élu un chef de guerre comme ce Manu Dan qui au XXIVe siècle s'opposa sans succès à l'invasion du souverain mésopotamien Narām Sīn.

Plus au nord, sur la côte saoudienne et à Bahreïn, le « pays de Dilmun » avait une économie agricole similaire, mais semble avoir évolué plus tôt vers un système social très hiérarchisé. Les tombes collectives, dont on connaît quelques exemples vers 3000 av. J.-C., laissent la place à des tombes individuelles sous tumulus dont la taille et la richesse reflètent le statut des défunts : certaines, hautes de plus de dix mètres, sont de véritables tombes royales. On bâtit des temples et des cités fortifiées, comme Qala't al-Bahreïn et Tarut. Apparues dans des conditions quasi identiques, les premières oasis d'Arabie ont très tôt permis le développement de systèmes politiques et sociaux différenciés.

Serge Cleuziou
Octobre 2002
 
Bibliographie
Dilmoun-Arabie Dilmoun-Arabie
Serge Cleuziou
In L'Arabie et ses mers bordières, tome 1, Itinéraires et voisinages: séminaire de recherche, 1985-1986, sous la direction de J.-F. Salles. Travaux de la maison de l'Orient Méditeranéen numéro 16, pages 27 à 56
De Boccard, Paris, 1988

Pays du Golfe (archéologie) Pays du Golfe (archéologie)
Serge Cleuziou
In Encyclopœdia Universalis
Paris, 1996

À l'origine des oasis À l'origine des oasis
Serge Cleuziou et Lorenzo Costantini
In La recherche numéro 137
Paris, 1982

Hommes, climats et environnements de la Péninsule arabique a l'Holocène Hommes, climats et environnements de la Péninsule arabique a l'Holocène
Serge Cleuziou et Maurizio Tosi
In Paléorient 23/2, 1997


Construire et protéger son terroir: les oasis d'Oman à l'age du bronze Construire et protéger son terroir: les oasis d'Oman à l'age du bronze
Serge Cleuziou
In La dynamique des paysages protohistoriques, antiques, médiévaux et modernes, sous la direction de J.Burnouf, J-P Bravard et G.Chouquer, XVIIème rencontres d'histoire et d'Archéologie d'Antibes, ADPCA, 1997, Pages 389-412
Antibes, 1997

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