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Au cœur de l'Indochine, le Mékong
Didier Trock
Agrégé de géographie

Il est des noms porteurs d'exotisme, dont la seule évocation fait rêver : le Mékong est de ceux-là. Fleuve magique dont les eaux varient du bleu le plus pur au rouge sombre au gré de son cours, le Mékong était pour les Khmers d'Angkor « la mère des eaux » et reste aujourd'hui l'artère nourricière pour les millions d'hommes qui peuplent ses rives et son delta et qui, patiemment, depuis des millénaires, édifient des digues pour contenir ses débordements saisonniers, creusent des canaux pour conduire le précieux fluide vers leurs rizières ou le franchissent sur de frêles pirogues. Didier Trock nous invite à découvrir, au fil du temps, l'étroite symbiose qui sut unir le fleuve et les hommes.


Du Tibet oriental au delta


Le fleuve que nous évoquons sous le nom cambodgien de Mékong, s'appelle aussi le Lan Tsang Chiang, là où il naît, à quatre mille neuf cents mètres d'altitude sur les hauteurs de la province chinoise du Ts'ing-hai, là même où ont également leurs sources le Yang Tsé Kiang et le fleuve Jaune. Il s'enfonce ensuite vertigineusement dans la partie orientale du plateau tibétain. Dans ces régions peu peuplées et difficilement accessibles, le Mékong ne joue guère que le rôle d'une barrière que franchissaient difficilement les pistes caravanières qui reliaient Lhassa à Kunming et à la Birmanie. Ce n'est qu'après avoir traversé la région du Yunnan, après avoir effleuré la frontière nord-est de la Birmanie, qu'il creuse de ses flots tumultueux les hautes collines du Laos, couvertes d'une forêt qui fut longtemps presque impénétrable mais qui est maintenant largement entamée par l'érosion résultant de l'agriculture itinérante sur brûlis. Gorges étroites et vallées plus ouvertes se succèdent de Louang Prabang à Vientiane où le Mékong aborde une large plaine alluviale et traverse le plateau de Korat. Frontalier de la Thaïlande et du Laos, le fleuve paresse dans la région de Paksé et des « Quatre Mille Îles » avant d'aborder le Cambodge par les spectaculaires chutes de Khône suivie de quelques rapides. Ensuite, il lui reste encore cinq cents kilomètres à parcourir alors qu'il ne se trouve plus qu'à quelques mètres d'altitude. Ses eaux s'écoulent alors nonchalamment dans la plaine où il abandonne les alluvions qu'il a arrachées aux montagnes et il serpente alors dans les basses plaines du Cambodge. Son cours est alors rythmé par l'alternance des moussons. De novembre à mai, ses eaux sont basses et le débit du fleuve n'excède guère mille mètres cubes par seconde – soit environ le double du débit moyen de la Seine –, mais de juin à octobre son flot est vingt fois plus important. C'est alors que se produit un étonnant phénomène : le Tonlé Sap, rivière exutoire d'un vaste lac voit alors son cours se renverser et, durant quelques mois les eaux du Mékong se déversent dans le lac, constituant une immense réserve d'eau naturelle. Celle-ci fut mise à profit par les Khmers qui développèrent à proximité du Tonlé Sap la prestigieuse civilisation d'Angkor. Enfin le fleuve débouche sur son immense delta qui occupe la majeure partie de l'ancienne Cochinchine, vaste plaine du sud du Vietnam.


Pays de terre et d'eau


Le cours inférieur du Mékong fut longtemps une zone d'alluvionnement, un monde où l'eau et la terre étaient étroitement intriquées et qui restait hostile au peuplement. Seul le travail des hommes permit la colonisation de ces zones amphibies : les canaux de drainage rendirent peu à peu les terres utilisables pour l'habitat et l'agriculture. Dès le début de notre ère apparaissait dans les basses plaines le royaume du Fou Nan. Ses habitants réalisèrent d'impressionnants canaux collecteurs qui pouvaient dépasser vingt kilomètres de long, des maisons sur pilotis et développèrent un commerce prospère dans leur comptoir d'Oc-Eo, qui demeure à notre connaissance la ville la plus importante du Fu-nan. Cette conquête des hommes sur un environnement naturel hostile fut certainement rendue possible par des apports culturels et techniques de l'Inde qui avait déjà atteint un stade de développement avancé. La légende en garde d'ailleurs des traces, qui raconte qu'un jour le brahmane Kaundinya, après un rêve, s'embarqua sur la mer. Au terme de sa navigation il aborda dans un pays : le roi en était un naga, un gigantesque serpent mythique, symbole de terre, et sa fille, Soma, était issue de son union avec les eaux. Kaundinya épousera Soma. Le naga son beau-père but alors toutes les eaux qui recouvraient le pays pour en faire émerger une terre noire et fertile qu'il leur donna pour royaume…


L'opposition restait, et reste d'ailleurs toujours, marquée entre les régions de montagnes ou de collines adonnées aux cultures sèches et les régions qui pratiquaient la culture irriguée du riz. Ce fut l'un des petits États vassaux du Fou Nan, la principauté de Chen La qui prit le relais des rois du Fou Nan lors du déclin du royaume au VIe siècle et le roi Bhavavarman, en épousant une princesse du Tchen-La, consacra l'unité des pays de terre et d'eau. Son fils Içanavarman étendit son contrôle sur la région du Tonlé Sap et conclut une alliance avec le royaume hindouisé du Champa qui contrôlait le centre du Vietnam actuel. Au VIIe siècle la capitale Angkor Borei, qui contrairement à ce que l'on pourrait penser se situe bien plus en aval que le site bien connu d'Angkor, présente déjà certains des traits qui donneront toute son originalité au monde khmer : même développement des représentations brahmaniques tandis que l'influence bouddhique recule, même préférence marquée pour la double divinité Hari-Hara qui combine les attributs de Shiva et de Vishnou et aussi édification des premières tours de briques en quinconce avec des étages décroissants qui deviendront le prototype de l'architecture khmère. Au VIIIe siècle, l'influence des puissants souverains Chailendra qui ont établi un véritable empire en Indonésie se fait de plus en plus sentir et contribue à l'effondrement du Chen La, mais l'exemple du temple-montagne de Borobudur ne s'effacera pas des mémoires. Il conditionnera certainement la construction des temples qui réapparaissent au IXe siècle, lorsque le souverain Jayavarman II fonde la dynastie khmère d'Angkor et place la personne du roi au centre du pouvoir religieux autant que politique en instaurant le culte du roi-dieu, le dévaraja.


Le royaume khmer


Pour cinq siècles, le moyen bassin du Mékong allait devenir le foyer d'un des plus brillants foyers de civilisation qu'ait connu l'Asie du Sud-Est. Le royaume khmer s'enorgueillit alors de fantastiques réalisations architecturales dont les plus impressionnantes restent le complexe d'Angkor Vat, orné de ces merveilleuses sculptures d'apsaras dont la grâce reste inégalée et le temple du Bayon avec ses tours aux quatre visages, symbole de l'apogée du royaume sous le règne de Jayavarman VIII au début du XIIIe siècle. La puissance économique d'Angkor reposait sur l'ingéniosité humaine qui avait su mettre en valeur les atouts naturels de cette région. La terre fertile et facile à travailler demandait cependant, sous peine de la voir se muer en latérite, un soin constant et une irrigation menée avec subtilité et le miracle s'accomplit : sous l'autorité du roi qui « transformait la boue en riz » les hommes domestiquèrent les eaux, les retinrent dans de gigantesques réservoirs durant la saison humide pour la redistribuer lors des étiages par un dense réseau de canaux et parvinrent à des sommets de maîtrise technique pour obtenir jusqu'à quatre récoltes de riz par an. Malgré les rivalités avec le royaume des Chams, implantés sur la côte au centre du Vietnam actuel, le royaume khmer domina tout le bassin du Mékong jusqu'à la fin du XIIIe siècle, avant d'être pris à parti par la nouvelle force montante des Thaïs qui finissent par s'emparer d'Angkor en 1431, finalement abandonné en 1453…


La région de Saïgon


La région du delta du Mékong ne connut pas une histoire aussi brillante. Mosaïque de terres disséquée par les innombrables bras du fleuve, d'accès singulièrement difficile, le delta ne fut guère mis en valeur au cours des siècles où il relevait, au grès des conflits, des Khmers ou des Chams, organisés en petites principautés, domaines tenus par ses seigneurs locaux où, malgré un potentiel considérable, la riziculture ne produisait guère que la subsistance d'une population clairsemée. Mais au XVIIe siècle, la dynastie vietnamienne des Lê prit le contrôle du delta laissé en déshérence par les Cham et lorsqu'au XVIIIe siècle les Nguyen se rendirent maîtres, avec l'aide des Portugais, de ce que l'on appelle maintenant la Cochinchine, la région devint la plus dynamique de l'Indochine. Placée dès 1864 sous l'administration directe de la France, la région de Saïgon, reliée au Mékong par l'arroyo chinois, est maintenant devenue le principal pôle économique du Vietnam et le point de focalisation du développement économique de la vallée du Mékong. Le Mékong redevient aujourd'hui le trait d'union entre ses pays riverains, malgré des difficultés dues à une très forte disparité économique ; petit à petit, des projets d'aménagement doivent rendre à ce fleuve le rôle qui fut le sien dans le monde indochinois ancien.

Didier Trock
Janvier 2002
 
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