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Attila entre l'histoire et la légende
Edina Bozoky
Maître de conférence en histoire médiévale à l’université de Poitiers
Membre du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de Poitiers
Grand roi de l'empire hunnique, Attila fut qualifié de « fléau de Dieu » au Moyen Âge. On assimila les Huns aux bibliques fils de Gog et Magog. On les vit sortir sur leurs chevaux rapides de derrière le Caucase où Alexandre le Grand les avait enfermés, pour déferler sur les pays civilisés… En effet, les passages de l'armée des Huns en 451 et 452 en Occident ont laissé le souvenir de destructions sauvages. Edina Bozoki revient sur les fondements historiques de celui qui allait devenir une figure emblématique, entre légende et épopée.

Les faits historiques

Les Huns ont joué un rôle déterminant dans le déclenchement de la « grande invasion », la pénétration massive et parfois violente des peuples barbares dans l'empire romain à partir du dernier quart du IVe siècle. Les Huns, qui vivaient jusque-là dans les grandes plaines situées à l'est de la Volga, attaquèrent d'abord les Alains qu'ils soumirent et dont ils firent leurs alliés, puis, avançant vers l'ouest, ils brisèrent l'« empire » des Goths, qui se trouvait dans la Russie méridionale actuelle. C'est sous l'effet de cette poussée menaçante des Huns que les Wisigoths demandèrent alors refuge dans l'Empire romain ; acceptés d'abord comme fédérés par Théodose Ier en Thrace (382), ils passèrent définitivement en Occident (410), pour fonder un état barbare en Aquitaine dès 418. L'avancée des Huns vers l'ouest provoqua une nouvelle mise en branle des peuples barbares au début du Ve siècle : c'est alors que les Vandales, les Suèves, les Alains, les Burgondes, les Alamans franchirent le Rhin gelé à la fin de 406 et déferlèrent vers l'ouest et vers le sud.

Attila naquit probablement vers 395. Neveu du roi des Huns, Roas ou Ruga ou Rugila, il fut témoin dès sa prime jeunesse de l'ébranlement du monde romain et de l'effervescence continuelle qui agitait l'empire dans la première moitié du Ve siècle. Pour sauvegarder leurs frontières et pour contenir l'extension des peuples barbares déjà installés comme fédérés, les Romains recouraient alors régulièrement aux mercenaires étrangers : les Huns furent appelés dès 425-427 par Aetius, chef de l'armée romaine en Gaule. Les Huns participeront également dans ses interventions contre les Burgondes et les Wisigoths ou encore contre la révolte des Bagaudes.

Le grand roi des Huns, Roas, mourut en 434 ; son pouvoir passa à Bleda, frère d'Attila, mais ce dernier participait également au gouvernement de l'empire nomade. Les deux frères négociaient ensemble d'importants traités avec l'empire d'Orient, exerçant une pression sur Constantinople surtout à partir de 440. En 444 ou 445, Attila élimina son frère. Au début de son règne personnel, Attila continua à privilégier la politique orientale. C'est grâce à une ambassade venue de Constantinople que nous avons un témoignage contemporain assez détaillé sur Attila et sa cour : le Grec Priscos a rédigé un Journal lors de sa visite en Hunnie en 449. Il y décrit à plusieurs reprises le portrait d'Attila, qui était de type mongol, petit mais vigoureux, austère et grave, et exerçant une autorité incontestable non seulement sur son peuple, mais aussi à l'étranger.

À cette époque, Attila dominait un véritable empire allant de la Pannonie, l'ouest de la Hongrie actuelle, à la mer Caspienne, ayant pour frontières le Danube, la mer Noire, le Caucase vers le sud. Parmi les habitants de cette immense étendue se trouvaient, en dehors des Huns, qui parlaient probablement une langue turque, de nombreux peuples et tribus soumis et alliés, d'origine iranienne, mongole, turque, mais aussi germanique. Éleveurs de bovins et de chevaux, ils étaient aussi d'excellents artisans ; ils perfectionnaient l'arc et surtout la selle, qu'ils ont pourvu d'étriers en cuir. Les Huns tiraient des revenus considérables des tributs payés par l'empire romain d'Orient – jusqu'à environ 229 kilos d'or par an. Mais après la mort de Théodose II en 450, son successeur Marcien cessa de s'acquitter de cette contribution forcée. C'est alors qu'Attila se tourna vers l'Occident, se servant d'une intrigue de la cour impériale : Honoria, la sœur de l'empereur Valentinien III, fut écartée du pouvoir et, en désespoir de cause, chercha un appui auprès d'Attila, à qui elle envoya un anneau de fiançailles. Attila saisit l'occasion lorsque ce projet fut empêché par l'entourage d'Honoria et, se montrant profondément irrité, il se lança dès le début de 451 dans une expédition punitive contre l'empire d'Occident.

La campagne de 451, dont les épisodes sont entrés à jamais dans la légende, suivit un itinéraire qui passait par Cologne, Metz, Reims, Orléans, Troyes. Les dévastations, les prises d'otages et de butin furent tempérées par l'intervention des évêques, défenseurs des cités ; l'armée romaine n'attaqua les Huns qu'à la fin juin, lorsque ceux-ci prenaient déjà le chemin du retour. La bataille des Champs catalauniques en Champagne opposa, certes, les défenseurs de la civilisation romaine et les envahisseurs barbares, mais aussi des Germaniques qui avaient choisi leur camp en fonction de leurs intérêts territoriaux. Après cette confrontation extrêmement sanglante, faisant des milliers de victimes des deux côtés, Attila et ses hommes rentrèrent chez eux sans être poursuivis par l'armée d'Aetius.

La saison suivante (452), les Huns entreprirent une expédition en Italie, mais furent arrêtés par une ambassade sous la conduite du pape et ils épargnèrent Rome. Au printemps de 453, Attila prépara une campagne punitive contre l'empire d'Orient, mais le destin l'en empêcha : il fut victime d'une hémorragie des voies respiratoires pendant sa nuit de noces avec une nouvelle épouse germanique, Ildico.

Les funérailles d'Attila marquèrent la fin de l'époque de gloire de l'empire hunnique. Autour du corps d'Attila, exposé sous une tente en soie, les guerriers exprimèrent leur profond deuil aussi bien par des gestes d'automutilation comme la lacération du visage et la coupe des cheveux que par des chants qui évoquaient les hauts faits d'Attila. Il fut inhumé dans un triple cercueil avec ses armes, ses ornements et ses insignes royaux.


La naissance des légendes

La légende entoura Attila déjà de son vivant : ainsi Priscos rapporta qu'Attila possédait l'épée d'Arès (Mars), que les rois scythes vénéraient jadis comme un objet sacré et qui fut destinée au chef des armées. Elle fut découverte par un jeune bouvier qui suivit les traces d'une génisse blessée. Il trouva l'arme dont la pointe sortait du sol ; il l'offrit à Attila qui interpréta cela comme le signe divin de sa mission de régner sur le monde. Au XIe siècle, une épée qu'Attila aurait utilisée fut offerte par la mère de Salomon, roi de Hongrie, au prince de Bavière Otton ; en 1085, l'arme figurait déjà au trésor de l'empereur Henri IV sous l'appellation « glaive de la vengeance ». Mais c'est seulement les historiens de la Renaissance qui lui donnèrent le nom de l'« épée de Dieu ».

Les campagnes d'Attila en Gaule et en Italie ont inspiré un bon nombre de légendes hagiographiques qui s'amplifièrent de siècle en siècle. Selon Grégoire de Tours, plusieurs villes furent épargnées grâce à des miracles produits par la prière des évêques, comme Tongres, Orléans, Troyes, ou par le pouvoir des reliques comme Metz. Si les récits de l'époque mérovingienne restent sobres, leurs versions tardives y ajoutent de nouveaux détails. La rencontre du pape Léon et du roi hun reçoit ainsi une interprétation miraculeuse : Attila aurait renoncé à poursuivre sa marche sur Rome, car il a vu apparaître au-dessus du pape un homme brandissant une épée, qui n'était autre que saint Pierre, et qui le menaça de le faire périr avec tous les siens s'il n'obéissait pas à la demande du pape. La peinture de Raphaël dans les galeries du Vatican donne une dimension grandiose à cet événement.

La légende des onze mille vierges de Cologne, pur produit de l'imagination, fut inventée au XIIe siècle. Lors de la construction d'une nouvelle enceinte de la ville à partir de 1106, on découvrit des ossements que l'on identifia comme ceux des vierges martyres. Dans la seconde moitié du siècle, la religieuse Élisabeth de Schönau eut des visions qui lui auraient révélé l'identité et l'histoire de ces vierges. Selon la version figurant dans la Légende dorée, onze mille vierges, dont Ursule, fille d'un roi chrétien, furent massacrées par les Huns à leur retour d'un pèlerinage à Rome ; mais une armée de onze mille anges fit fuir aussitôt les Huns. Malgré son invraisemblance, le culte d'Ursule et de ses compagnes connut une très grande popularité ; parmi les œuvres d'art qui commémorent leur histoire, figurent de véritables chefs-d'œuvre telle la châsse peinte par Hans Memling au XVe siècle qui se trouve à l'hôpital Saint-Jean de Bruges, et la série de peintures de Carpaccio à Venise.

En Italie, quelques légendes de fondation de villes se réfèrent aussi aux ravages des Huns d'Attila. Les maisons sur pilotis de Venise auraient été construites par les habitants du littoral qui fuyaient Attila après la prise d'Aquilée.


Attila, héros littéraire

Attila a dû laisser un profond souvenir chez les Germaniques : la mort du roi des Burgondes, Gundicharius, tué par les Huns en 437, la mort du roi des Wisigoths dans la bataille de Catalaunum, mais aussi le rôle suspect d'Ildico, jeune femme germanique, dans la mort d'Attila ne sont peut-être pas totalement étrangers à la formation de l'image littéraire d'Attila dans les épopées germaniques. La saga intitulée Atlakvida, dont la rédaction remonte au IXe siècle, raconte la fin des Burgondes. Attila, appelé Atli, y apparaît sous des traits particulièrement cruels. Époux de Gudrun – équivalent de Kriemhild dans les Nibelungen – il invite les frères de celle-ci pour leur enlever le trésor qui avait appartenu à Sigurd, premier mari de Gudrun. Afin de leur extorquer le secret de sa cachette, il arrache le cœur de l'un, Högni, et fait jeter l'autre, Gunnar, dans une fosse à serpents. Mais Gudrun se venge des tortures et de la mort de ses frères : elle tue Atli et incendie le palais royal. La mort de Gunnar est représentée à plusieurs reprises dans l'iconographie nordique.

Attila – sous le nom d'Etzel – joue un rôle bien plus mesuré et plutôt passif dans la grande épopée des Nibelungen, rédigée au XIIIe siècle. Deuxième époux de Kriemhild, il emmène vivre sa femme dans sa capitale, Etzelburg ; c'est là que Kriemhild invitera tous ceux qui avaient assassiné son premier mari, Sigfrid, pour s'emparer du trésor des Nibelungen. La vengeance de Kriemhild sera atrocement sanglante : plus de neuf mille Burgondes seront massacrés, et le fils d'Etzel et de Kriemhild, et Kriemhild elle-même périront aussi. La tétralogie L'Anneau des Nibelungen (1868-1876) de Richard Wagner s'est inspirée du poème médiéval.

En Italie, La Guerra d'Attila, une curieuse épopée en franco-italien, écrite au XIVe siècle, transpose Attila dans le milieu chevaleresque. L'auteur, Nicola da Casola, fut un notaire au service des Este, seigneurs de Ferrare. Il inventait les aventures guerrières d'Attila pour mettre en valeur les exploits – fictifs – des membres de la famille d'Este, dont le plus fameux s'appelle Foreste. Quant à Attila, l'auteur lui attribue une origine mi-humaine mi-animale : sa mère, fille d'un roi de Hongrie, aurait été enfermée dans une tour en compagnie d'un lévrier ; Attila est né de leur union… Cette histoire a fortement influencé l'iconographie d'Attila, qui est représenté avec une tête de chien sur toute une série de gravures et médailles en Italie.


Le mythe de parenté des Huns et des Hongrois

L'image d'Attila est radicalement différente dans l'historiographie hongroise. Les Hongrois, installés dans le bassin des Carpates à la fin du IXe siècle, furent rapidement assimilés aux Huns (Huni sive Hungari), car ils utilisaient la même tactique guerrière que leurs « prédécesseurs », menant des raids à cheval, semant la panique par leurs attaques surprises. Bien que définitivement sédentarisés et pacifiés, les Hongrois acceptaient l'idée de la parenté avec les Huns, et en firent même leur mythe d'origine national. L'auteur anonyme des Gesta Hungarorum au début du XIIIe siècle attribua la fondation de Buda à Attila, et affirma que l'ancêtre de la dynastie royale hongroise, Arpad, descendait d'Attila. Dans la Chronique de Simon Kézai, clerc à la cour du roi Ladislas IV (1272-1290), puis dans le Chronicon Pictum réalisé sous le règne de Louis d'Anjou en 1358, la légende de l'origine commune des Huns et des Hongrois – Magyars – est amplement développée. Le récit remonte aux temps bibliques : Thana, fils de Japhet, eut un fils qui partit au pays d'Evlath et eut deux fils : Hunor et Magor. Un jour, les deux jeunes hommes poursuivaient une biche qui les attira dans les marais près du lac Méotis, la région entre la mer Noire, la mer Caspienne et le Caucase, pays originel des Scythes. Les frères trouvèrent le pays très avantageux pour leurs troupeaux et s'y installèrent ; plus tard, ils prirent pour femmes deux sœurs, filles d'un chef alain. Les Huns et les Hongrois descendirent de ces deux unions. L'installation des Huns dans le bassin des Carpates y est présentée comme la « première arrivée des Hongrois en Pannonie ». Attila aurait pris le pouvoir en 401. Audacieux mais mesuré, très fort physiquement, généreux, il avait le goût du luxe : il possédait une tente construite avec des lames d'or, des selles décorées d'or et de pierres précieuses, et sa table, sa vaisselle, son lit furent aussi en or… dix fois cent mille guerriers constituaient son armée, avec laquelle il faisait transporter dix mille chars chargés de machines de guerre. Par ses expéditions, il soumit le monde entier ; en dehors de la Gaule, la Flandre, la Dalmatie, l'Italie, il envoya son armée contre les Danois, Normands, Frisons, Lithuaniens et Rutènes… Après sa mort, survenue à l'âge de cent vingt-quatre ans, les Huns se divisèrent et, à l'issue d'une bataille, se séparèrent en deux branches : l'une retourna au pays des Scythes en Orient, l'autre partit en Transylvanie où leurs descendants sont les Sicules.

À la fin du XVe siècle, la Chronica Hungarorum de Janos Thuroczi embellit encore davantage le portrait d'Attila. Il y apparaît comme un instrument de Dieu, ayant reçu un pouvoir divin pour punir l'humanité. Mais en raison de ses qualités humaines imaginaires et ses conquêtes militaires, l'historien le proposa comme modèle au roi Matthias dont le règne constitua l'apogée de l'État hongrois médiéval.


Attila, héros national

Toutes ces représentations idéales d'Attila avaient une fonction d'idéologie politique : elles argumentaient en faveur d'une occupation très ancienne du pays hongrois dans le même temps qu'elles légitimaient de nouvelles conquêtes territoriales. En idéalisant le personnage d'Attila, et expliquant ses dévastations par une mission reçue de Dieu, l'historiographie hongroise médiévale a jeté les bases de la popularité d'Attila, devenu un véritable héros national. Même le déclin de l'Empire hunnique, ressenti comme la fin d'une époque glorieuse, a fait naître des légendes populaires. Au XIXe siècle, les Hongrois de Transylvanie, les Sicules, racontaient que l'un des fils d'Attila, Csaba (prononcer Tchaba) était parti pour retrouver les Huns d'Asie, laissant les Sicules en arrière-garde en Transylvanie, leur promettant de revenir les secourir en cas de danger. En effet, grâce à son aide, les Sicules furent sauvés de l'ennemi à plusieurs reprises. Bien après la mort de Csaba, le secours vint d'une armée céleste qui fit fuir les troupes d'assaillants. La trace de l'itinéraire est toujours visible au ciel : c'est la voie lactée que les Sicules appellent la voie des armées.

En Europe occidentale, la littérature de l'époque moderne continua à véhiculer l'image d'un Attila barbare et cruel mais également intrigant. La tragédie de Corneille et l'opéra de Verdi prouvent la fascination que son histoire ne cesse d'exercer depuis plus de mille cinq cents ans.

Edina Bozoky
Juillet 2002
 
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