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Apodoulou et la Crète des premiers palais
Louis Godart
Professeur à l’université de Naples
Membre de l’Institut (Académie des Inscriptions et Belles Lettres)

Louis Godart est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages et de nombreux articles scientifiques sur le monde égéen et la Grèce des IIIe et IIe millénaires avant notre ère. Il évoque aujourd'hui pour vous les découvertes réalisées en Crète à Apodoulou, au cours de fouilles archéologiques qu'il effectue dans le cadre d'une mission gréco-italienne dont il est l'un des directeurs.

La Crète évoque l'image d'un grand navire ancré dans les eaux de la Méditerranée orientale. À mi-chemin entre les côtes d'Europe, d'Asie et d'Afrique, l'île était appelée, par sa simple position géographique, à jouer un rôle de premier plan dans l'histoi­re. Et il en fut bien ainsi. Vers la fin du septième millénaire avant notre ère, les premiers hommes s'installent en Crète. Ils seront rejoints au cours des temps par d'autres colons prove­nant en grande partie de l'archipel égéen.

Au début du troisième millénaire avant notre ère, aux alentours de 2800, des populations originaires des côtes nord-occidentales de l'Anatolie envahissent l'île de Crète. Ces gens dans lesquels tous, aujourd'hui, s'accordent à reconnaître les Minoens, vont s'installer au cœur des vastes plaines de l'île et donner naissance à l'une des plus brillantes civilisations de l'histoire : la civilisation minoenne. Exploitant les ressources abondantes d'un sol extrêmement fertile, les Minoens vont disposer rapidement d'un excédent de production. Tout naturellement, ils vont chercher à exporter leurs produits vers les pays étrangers et à les échanger contre les matières premières dont le sol de la Crète est avare.

Le développement du commerce minoen

C'est ainsi qu'en fréquentant les comptoirs de la côte syro-palestinienne, du nord-est de l'Égée et du delta du Nil, ils vont se procurer les minerais, en particulier l'or, le cuivre, l'étain, l'argent, qui leur faisaient cruellement défaut et étaient essentiels à leur artisanat.

Les agriculteurs et les artisans minoens sont regroupés au sein de petites communautés éparpillées sur tout le territoire crétois. Mais voilà qu'à partir de 2300 avant notre ère, grâce au développement du commerce, commencent à émerger certains groupes au sein des communautés rurales crétoises. Vers 2100 apparaissent, aussi bien dans l'est que dans le centre et dans l'ouest de l'île, de vastes constructions rassemblant un certain nombre de fonctions. Une fonction économique tout d'abord. Ces constructions sont dotées de magasins servant à accueillir les biens et les denrées produits dans les campagnes environnantes. Ces biens et ces denrées sont stockés dans les magasins avant d'être redistribués à celles et à ceux qui travaillent pour le compte du maître des lieux.

Une fonction politique ensuite. Il apparaît que le responsable de ces constructions exerce une autorité sur le peuple des campagnes.

Une fonction administrative enfin. Il importe de contrôler les mouvements dont les magasins de ces vastes ensembles architecturaux sont le théâtre. Or la mémoire, qui était amplement suffisante pour gérer les biens des communautés rurales du début du troisième millénaire avant notre ère, ne peut plus suffire à rendre compte des opérations liées aux entrées et aux sorties de produits des magasins. Voilà donc qu'apparaît la nécessité d'inventer un système de comptabilité qui consentira de transmettre dans l'espace et dans le temps des messages qui pourront être compris par diverses personnes. C'est pour ces raisons que les Minoens inventent l'écriture dans la Crète de la fin du troisième millénaire avant notre ère. Les vastes constructions qui surgissent au sein des régions les plus fertiles de la Crète sont appelées conventionnellement « palais ». C'est sous l'impulsion des maîtres de ces palais que la civilisation crétoise, minoenne tout d'abord (jusqu'en 1450), mycénienne ensuite (de 1450 à 1200), va s'imposer dans le bassin oriental de la Méditerranée.

D'importantes découvertes archéologiques

Arthur Evans, le fouilleur de Cnossos, est un des premiers archéologues à avoir travaillé en Crète. En 1900, il entreprenait la fouille du palais de Minos et encourageait une série d'explorations dans la Crète orientale. Pendant longtemps et plus précisément jusqu'en 1964, la plupart des archéologues et des historiens demeurèrent persuadés que l'occupation minoenne s'était concentrée sur les territoires de l'est crétois. Beaucoup pensaient que l'ouest de l'île, avec ses hautes montagnes et ses vallées encaissées, était demeuré imperméable à la pénétration minoenne.

Yannis Tzedakis, directeur général des antiquités de Grèce, responsable de la mission archéologique pour la partie grecque, et moi-même n'avons jamais cru à cette hypothèse. Comment penser que des hommes qui avaient affronté les périls de l'Égée, une mer difficile pour les marins, aient pu être découragés et repoussés par des montagnes aux sommets somme toute modestes, comme le Psiloritis avec ses 2 456 mètres ou les Montagnes Blanches avec leurs 2 452 mètres et aient omis de coloniser les vastes plaines de l'ouest crétois ? C'est pour cette raison que nous avons entrepris une série de fouilles dans les terres situées à l'ouest du mont Ida.

Les recherches ont été couronnées de succès et dans un des livres que nous avons consacrés à la Crète occidentale – Témoignages archéologiques et épigraphiques en Crète occidentale du néolithique au Minoen récent III B (de 6000 à 1200 avant notre ère), Rome 1992 – nous commentons une cinquantaine de fouilles exceptionnelles menées sur des sites de l'ouest de la Crète.

En 1982, nous nous sommes interrogés sur les voies de communication qui reliaient le sud et le nord de la Crète. À l'ouest du Psiloritis, on ne compte guère que deux voies de communication permettant de traverser sans trop de peine les montagnes qui constituent l'épine dorsale de l'île. L'une de ces routes passe par la vallée d'Amari. Il était tentant d'entreprendre une série d'explorations dans cette vallée perdue et de chercher les traces d'éventuels établissements de l'époque minoenne.

Sur la colline de Gournes, au sud du petit village d'Apodoulou, nous avons ainsi localisé une série de murs qui affleuraient du sol. En surface on pouvait ramasser de grandes quantités de tessons d'époque minoenne. Il valait la peine d'ouvrir des sondages en cet endroit. Ce que nous fîmes à partir de 1985. C'est ainsi que nous avons mis au jour de vastes structures architecturales remontant à la fin du troisième et au début du second millénaire avant notre ère. Depuis lors, nous continuons cette fouille qui d'année en année nous livre des témoignages essentiels nous permettant de reconstruire l'histoire de la Crète des premiers palais et le cadre de vie des Minoens d'alors.

Apodoulou : un précieux témoi­gnage de la civilisation minoenne

Les ressources des habitants d'alors dépendaient essentiellement de la culture de l'olivier. Nous avons retrouvé dans les magasins du palais d'Apodoulou des centaines de grands vases qui servaient au stockage de milliers de litres d'huile d'olive. Nul doute que la production annuelle d'huile était de loin supérieure aux besoins des hommes et des femmes d'Apodoulou et qu'une partie importante de l'huile d'olive produite sur le territoire contrôlé par le palais était destinée à être exportée vers d'autres endroits de Crète ou ailleurs encore. Nous avons découvert dans les couches de 1800 avant notre ère des sceaux en pierre précieuse qui étaient utilisés par les administrateurs locaux pour les opérations comptables liées aux va-et-vient dont leurs magasins étaient le théâtre. De même nous avons pu établir, lors de la fouille de 1994, que des sceaux identiques à certains sceaux découverts à Phaistos ont été utilisés pour estampiller des poids et des mesures utilisés dans le palais d'Apodoulou. Cette découverte importante témoigne des rapports administratifs et commerciaux existant au début du second millénaire avant notre ère entre les grands sites palatiaux de la Crète minoenne.

Entre la fin du XIXe et le début du XVIIIe siècle avant notre ère, le site d'Apodoulou fut détruit par un violent tremblement de terre. Les constructions s'effondrèrent et un incendie de proportions gigantesques contribua à anéantir à jamais ce que les hommes avaient construit sur la colline. Il est probable que les foyers et les lampes à huile qui étaient allumées à l'intérieur des bâtiments ont enflammé les poutres de bois, les tissus et les meubles que contenaient les édifices. On a découvert en plusieurs endroits du site des vases en terre cuite déposés sur les foyers et dans lesquels mijotaient, au moment de la catastrophe, les plats que se préparaient à consommer les Minoens d'Apodoulou.

Un chantier encore inexploré

Jusqu'ici nous avons fouillé une petite partie seulement de l'ensemble palatial qui s'étend sur plus d'un hectare. Il est passionnant de voir surgir de terre, pour la première fois depuis près de 4000 ans, des vases et des objets abandonnés par ces lointains ancêtres de l'Europe que furent les Minoens.

Mais notre mission archéologique ne s'est pas contentée de fouiller le palais d'Apodoulou. Nous avons profité des rapports très amicaux que nous entretenons avec les habitants de la vallée d'Aman pour nous faire indiquer d'autres sites à fouiller dans les environs d'Apodoulou. C'est ainsi que nous avons pu localiser une série de tombes de l'époque mycénienne sur les flancs d'une colline située au sud de l'établissement minoen.

Des tombes du XIIIe siècle avant notre ère

À ce jour nous avons fouillé six tombes encore intactes. Ce sont des tombes à voûte construites au début du XIIIe siècle avant notre ère et abandonnées vers 1200. Il pourrait s'agir de sépultures de guerriers ayant participé à la guerre de Troie. Le mobilier funéraire que contenaient ces monuments est conservé au musée de Rethymnon et on peut l'admirer lors de la visite de cet édifice admirable construit à l'époque vénitienne. Durant l'été 95, outre le palais d'Apodoulou, nous avons fouillé également un sanctuaire situé aux abords du village de Haghios loannis. Un paysan de l'endroit nous a indiqué ce site en 1992 et nous y avons entrepris des recherches à partir de 1993. Nous avons découvert sur un éperon rocheux qui domine une vallée encaissée les restes impressionnants d'un sanctuaire qui fut utilisé durant plus de 1000 ans par les habitants du lieu. En effet les objets les plus anciens que nous avons mis au jour à Haghios loannis sont des statuettes en terre cuite d'orants aux bras levés qui remontent au XIIe siècle avant notre ère et les trouvailles les plus récentes (des vases et une admirable statuette de truie en argile) sont contemporaines de la période hellénistique (IIIe et IIe siècles avant notre ère). Nous avons de bonnes raisons d'imaginer que le sanctuaire en question, à l'époque historique du moins, était dédié à Déméter. Il est possible que ce culte qui se perd dans la nuit des temps remonte effectivement au second millénaire avant notre ère et que nous ayons là le premier grand témoignage d'un édifice religieux utilisé pour y célébrer les cérémonies en l'honneur de cette grande divinité du panthéon grec.

Louis Godart
Janvier 1995
 
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