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Ani : vie et mort d'une métropole
Jean-Pierre Mahé
Directeur d’études à l’EPHE (IVe section) Membre de l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres) Président de la Société Asiatique
 
 
 
 

Quand les Arabes, qui avaient conquis l'Égypte en 642, explorèrent le désert de Libye jusqu'au rivage des Syrtes, ils dressèrent des guides des villes mortes et de leurs trésors enfouis dans les sables. La plus célèbre de ces cités fantômes est la ville de Cuivre, où une Belle, que nul prince n'éveillera jamais, dort les yeux grands ouverts au milieu de ses joyaux, sous la garde vigilante de redoutables automates : tel est le conte fantastique que David, le curopalate de Tayk, fit traduire d'arabe en arménien, peu avant l'an mille, pour le divertissement de sa cour. La principauté de David s'étendait à l'ouest du royaume d'Ani, où régnaient ses puissants cousins, les souverains bagratides d'Arménie. Pouvait-il deviner que leur riche métropole, la ville aux mille églises où affluaient les caravanes de la route de la soie, deviendrait elle aussi, trois siècles plus tard, une de ces villes oubliées ? Désirant percer le secret de cette cité énigmatique, nous nous sommes adressés à Jean-Pierre Mahé qui dirige et publie la Revue des Études Arméniennes.

À quarante kilomètres à l'est de Kars, juste sur la frontière actuelle de l'Arménie et de la Turquie, Ani reste, après plus de dix siècles, un site grandiose et désolé. À l'horizon, depuis la route, on aperçoit, étendu sur des kilomètres, le profil austère de ses tours et de ses hautes murailles. Puis on découvre les canyons qui enserrent l'éperon rocheux où se dresse la fière cité dominée de ses deux forteresses. On franchit la double enceinte par la porte des Lions. D'une mer de vestiges émergent, çà et là, les coupoles des églises, le minaret de la mosquée et les murs des palais. Trois figures emblématiques résument le destin de ces ruines énigmatiques : le roi, le patriarche et le marchand.

Une capitale que ses rois voulurent imprenable et belle

Le fondateur d'Ani fut Achot III Bagratouni, surnommé l'Aumônier, tant il aimait les pauvres. À sa table affluaient les gueux et les mendiants, les estropiés et les infirmes. Il les appelait « Majesté » et les faisait boire à sa propre coupe. En 964, désirant doter son royaume d'une capitale imprenable sur la principale route caravanière, il barra d'un épais rempart le promontoire basaltique qui s'étendait au pied de l'antique forteresse où ses sages prédécesseurs gardaient les recettes fiscales. La nouvelle cité fut bientôt à l'étroit et, en 978, son successeur Sembat tripla la surface de l'enceinte en érigeant le rempart nord. Mais cela ne suffisait pas ! Les flancs des falaises entourant Ani se creusèrent de centaines de maisons troglodytes, avec des ateliers et des échoppes ; et cette ville souterraine se dota de plusieurs dizaines de chapelles et d'églises.

Autant Achot était doux et dévot, autant Sembat, cruel et libertin. La rumeur de ses crimes alimentait la chronique de la ville. Il condamnait au bûcher, comme des criminels, des innocents faibles d'esprit ; il se parjurait sans remords avec les émirs arabes de la région, ignorant que le Dieu unique défend la bonne foi de tous les hommes, quelle que soit leur religion. Il commit même l'inceste avec sa propre nièce, mais la Providence les rattrapa : l'un et l'autre moururent en 989 à quelques semaines d'intervalle, et la splendide cathédrale dont Sembat avait jeté les fondements au centre de la capitale resta inachevée jusqu'à l'an mille, quand un ange apparut à Katramidé, l'épouse du nouveau roi, la pressant de finir l'ouvrage et lui promettant qu'elle y reposerait jusqu'au second avènement du Fils de Dieu.

Une cité chrétienne convoitée par les musulmans

Le premier catholicos qui vint se fixer à Ani en 992 fut Sargis de Sévan, ami de jeunesse du roi Gagik, successeur de Sembat. Ce simple moine, élevé soudain à la tête de l'Église d'Arménie, ne changea rien à ses mœurs ascétiques. Pourtant, ce n'est pas de lui que l'histoire se souvient, mais plutôt de Petros que, sur la fin de ses jours, il avait imprudemment choisi pour coadjuteur. Profitant de la faiblesse du nouveau roi d'Ani, le fils aîné de Gagik, Yovhannes Sembat – d'esprit subtil, mais si épais de corps qu'il ne pouvait même pas monter à cheval –, Petros se mêla de régler les affaires du royaume au mieux de sa cupidité et de ses ambitions politiques. Accaparant les revenus de près de cinq cents villages, il entretenait une véritable cour, avec une douzaine d'évêques, soixante religieux et des centaines de prêtres réguliers. Ce faste, qui n'avait rien à envier à celui du palais royal, faisait jaser toute la ville. Le 10 août 1033 se produisit une éclipse de soleil accompagnée de signes effrayants. Le roi envoya consulter un célèbre ermite, qui se mit à prophétiser : « Malheur à l'humanité tout entière, car voici que s'achèvent les mille ans durant lesquels Notre Seigneur Jésus Christ a enchaîné Bélial ! Maintenant le démon a rompu ses liens ». Suivaient la démonstration arithmologique de cet oracle et une description apocalyptique – mais non exempte d'allusions à l'actualité – de la décomposition de l'Église, livrée à des patriarches plus épris d'argent que de Dieu. À ce signalement chacun reconnut Petros, et la foule commença de gronder.

Le catholicos aimait tellement l'argent qu'il se laissa corrompre par les émissaires byzantins. Trahissant le jeune Gagik II, vaillant défenseur de l'indépendance arménienne après la mort de Yovhannes Sembat, il livra lui-même les clefs d'Ani à Constantin Monomaque, en 1045. Mais les Grecs ne surent défendre par les armes ce qu'ils avaient conquis par ruse. En 1064, Ani fut prise par le sultan selçuk Alp Arslan, qui massacra la moitié de la population et revendit la ville aux émirs cheddadides de Dvin.

En 1072, le Turc Menuçehr apprit à ses sujets, musulmans et chrétiens, à vivre dans une tolérance mutuelle. L'artisanat prospéra dans la rue de la Mosquée et dans les quartiers corporatifs de part et d'autre de la rue principale. Le transit international trouva de nouveaux débouchés vers le Caucase, la Russie et l'ouest de la mer Noire. Cependant la population arménienne de la ville aspirait à s'émanciper pour se mettre sous la protection d'un prince chrétien. L'heure de la délivrance sonna en 1198, quand Zakaré, général en chef de la reine Thamar de Géorgie, arracha la ville à Sultan ben Mahmud.

Une ville de négoce international

C'est au début du XIIIe siècle qu'apparut Tigrane Honents, le plus célèbre des marchands d'Ani. Impossible aujourd'hui de parcourir le site sans rencontrer à chaque pas sa mémoire ! Au cœur même de la cité, face à la citadelle, sur le mur sud de la cathédrale où personne n'avait osé graver d'autre inscription que celle de la reine Katramidé, Tigrane exigea que l'on mentionnât les travaux de réparation qu'il avait faits en 1213. Quel salaire attendait-il de sa munificence ? Un certain nombre de messes annuelles, sans faute, jusqu'au second avènement du Christ. Mais ses négociations avec les clercs furent si âpres qu'elles n'aboutirent jamais. L'inscriut de construire sa propre église et d'entretenir toute une congrégation religieuse à sa dévotion.

Dominant la vallée de l'Arpa Çay, à l'extrémité ouest de la ville, se dresse son monastère de Saint-Grégoire aux façades finement sculptées, entièrement peint à l'intérieur de fresques monumentales, évoquant le martyre du saint Illuminateur, apôtre de l'Arménie, et les miracles de sainte Nino, qui convertit les Géorgiens ; apparaissent aussi les ascètes du désert, les saints stylites, les docteurs et les patriarches. Non loin de l'église, les bains publics étaient également sa propriété. Il avait aussi acheté les deux plus grandes hôtelleries du centre, dans la rue de la Mosquée. On ne sait combien de maisons et d'échoppes il possédait dans toute la ville ; à lui aussi tous les moulins, les presses à huile et même les nasses à poissons sur la rivière, sans parler des villages, des vignobles, des carrières de pierre qui lui appartenaient à l'entour. À l'est de l'enceinte, sur la falaise d'Igadzor, face au mystérieux palais du Baron qu'on lui attribue pour résidence, on aperçoit son mausolée creusé dans le roc ; son tombeau repose sous les ailes des archanges, qui intercèdent pour lui.

Quelle était l'origine de cette immense fortune ? Son testament, gravé sur pierre, la longue inscription de 1215 qui s'étend sous trois arcatures aveugles du mur sud de son église, laisse entrevoir le secret de ce destin exceptionnel. Tigrane était le fils de Soulem, marchand de la ville de Honi, dans la région de Mélitène, à plus de six cents kilomètres au sud-ouest d'Ani, sur la grande route caravanière qui menait de la Perse à l'Empire byzantin. Sur cet itinéraire passant par Dvin et par Ahlat, Ani occupait une place centrale, entre Tabriz et Diyarbakir. C'est vraisemblablement la raison pour laquelle Tigrane s'y installa vers la fin de la période cheddadide, sans doute d'autant plus attentif à l'avancée des armées de Thamar qu'il avait une arrière-grand-mère géorgienne, nommée Sumbatavri.

Dès cette époque, le négoce international était principalement une activité financière, exigeant des capitaux importants et immédiatement disponibles pour acheter la totalité d'un arrivage ou pour prêter des liquidités à un confrère étranger, qui s'engageait à rendre la pareille, quand il serait lui-même retourné dans sa cité d'origine. Ainsi évitait-on les transports de fonds : les commis de Tigrane partaient sans argent, assurés de trouver des correspondants dans les villes les plus lointaines. Ainsi, tout marchand était en même temps prêteur sur gages.

Cependant, dans une société chrétienne (Ex 22,25 ; Dt 23,19 ; LV 25,36) où l'usure était interdite, notre système actuel d'intérêts et d'hypothèques était remplacé par l'antichrèse. Au lieu de servir de simple garantie, le gage était immédiatement saisi par le prêteur, qui pouvait en user comme il voulait. Qu'il s'agît d'une maison, d'une échoppe ou d'un moulin, les revenus qu'il en tirait alors compensaient largement le montant éventuel des intérêts qu'il aurait perçus sur son capital. Privé de cette ressource, l'emprunteur arrivait difficilement à restituer la somme, en sorte que l'antichrèse équivalait souvent à une vente très en dessous du prix du marché. Quand par chance la dette était remboursée, le prêteur, théoriquement tenu de remettre le gage dans l'état où il l'avait trouvé, s'acquittait rarement des réparations rendues nécessaires par son exploitation.

Dans le testament où il fait à son église toutes sortes de donations, Tigrane Honents distingue entre les biens qu'il a payés comptant, de ses justes revenus, et ceux reçus en gage, qu'il ne possède pas encore définitivement. Si leurs légitimes propriétaires venaient à les dégager, il mentionne, sur un document secret, la somme en or qui devrait être versée à son monastère.

Une ville morte de la désertion de ses marchands

L'illustre marchand était sans doute mort en 1239, quand Ani fut prise par le chef mongol Tchamarghan. L'attaque était loin d'être soudaine : plusieurs raids s'étaient succédé depuis 1226, et les riches négociants avaient eu le temps de mettre leurs trésors à l'abri. Quelle que fût alors l'ampleur du pillage, on ne vit pas se renouveler les scènes de l'invasion selçuk de la fin du XIe siècle, comme dans la ville voisine d'Arcn en 1049, où il fallut plus de soixante chameaux pour vider la demeure du riche évêque Davtouk !

En 1995, on a retrouvé en Pologne un célèbre évangile cilicien de l'an 1198, dont on avait perdu la trace depuis la seconde guerre mondiale. Une notice inscrite au bas d'une page nous informe que ce livre précieux avait été acquis par un certain Khoutlou-Bek, marchand d'Ani, qui, fuyant les Mongols, partit pour Astrakhan avec toute sa fortune, en 1239. Ses descendants, poursuivant leur négoce avec l'Extrême-Orient, vinrent ensuite se fixer à Lvov, dans le royaume de Pologne-Lituanie, au tout début du XVe siècle.

Ce document est doublement instructif. Des grandes découvertes au milieu du XVIIIe siècle, les Arméniens ont été les premiers intermédiaires du commerce international entre l'Europe et l'Asie. L'exemple de Khoutlou-Bek montre que le capital accumulé par les marchands d'Ani n'y fut pas étranger. Plus encore, bien que la ville ait été plusieurs fois assiégée et pillée, l'état actuel de ses monuments et de ses murailles prouve que ces attaques ne suffirent pas en elles-mêmes à mettre fin à sa prospérité. C'est la désertion des marchands et la fuite des capitaux qui en firent une ville morte. Une fois l'assaut donné par les Mongols et la paix conclue avec les souverains géorgiens d'Ani, l'économie aurait pu reprendre si la fiscalité avait été moins lourde. Les dernières inscriptions du site, au début du XIVe siècle, témoignent des efforts des princes locaux pour alléger les taxes, les tributs, les octrois de toutes sortes dont le fardeau était insupportable, tant la cupidité des collecteurs mongols dépassait encore les exigences du Grand Khan. Les habitants quittèrent la ville parce qu'ils ne pouvaient plus payer l'impôt…

Traversant la Turquie et la Perse pour se rendre aux Indes, vers 1670, le chevalier Jean-Baptiste Tavernier raconte qu'en se rendant de Kars à Erevan, il visita « les ruines d'une grande ville appelée Anikagaë (Ani kaghak), c'est-à-dire, en langage arménien, la ville d'Ani ». Jusqu'à la fin du XIXe siècle, Ani reste un lieu d'excursions et de curiosité pour les explorateurs et les historiens. Plusieurs ouvrages savants lui sont consacrés, souvent accompagnés d'admirables gravures. La Russie ayant annexé le vilayet de Kars en 1880, Nicolas Marr, membre de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, dirige les premières fouilles archéologiques en 1892 ; elles se poursuivront sous sa conduite jusqu'à la débâcle russe de 1917. Après une longue interruption, l'exploration du site a repris en 1989 ; elle est actuellement dirigée par Madame le professeur Beyhan Karamagarali, de l'université Hacettepe d'Ankara ; une mission archéologique française collabore régulièrement avec l'équipe turque depuis 1998. À côté des églises et des monuments prestigieux qui ont fait la célébrité de la ville, toutes les boutiques de la rue principale, les bains, les palais, les presses à huile, les hôtelleries ont été récemment dégagés et peuvent être aujourd'hui visités par le public.

Jean-Pierre Mahé
Janvier 2002
 
Bibliographie
L’Arménie au Moyen Âge L’Arménie au Moyen Âge
Jean-Michel Thierry
La nuit des temps
Zodiaque, Paris, 2000

Ani, capitale de l’Arménie en l’an mil Ani, capitale de l’Arménie en l’an mil
Raymond-H. Kévorkian
Paris Musées, Paris, 2001

Ani, rêve d’Arménie Ani, rêve d’Arménie
N. Ya. Marr
Société bibliophilique Ani, Paris, 2001

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