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Amalfi
La puissance et l'oubli
Jacques Heers
Ancien professeur de l' université Paris IV-Sorbonne († 2013) 
Même si les archéologues y mirent au jour les vestiges d'une villa romaine datant certainement du règne de l'empereur Tibère, il semble bien qu'Amalfi resta un petit bourg de pêcheurs jusqu'à l'époque de la reconquête byzantine. Pourtant, comme nous le rappelle Jacques Heers, elle rivalisa de puissance durant trois siècles avec les plus grandes et prestigieuses républiques maritimes italiennes, les supplantant souvent même dans leurs entreprises commerciales en Orient...


Des origines modestes


Les origines d'Amalfi demeurent obscures et la ville n'avait certes pas vocation de lancer ses navires et ses marchands jusqu'aux plus lointaines échelles de la Méditerranée. Simple bourgade de pêcheurs accrochée à une corniche abrupte coupée seulement de terrasses pierreuses qui ne portaient que de maigres récoltes, d'accès difficile, enclavée sans aucune route pour rejoindre l'intérieur, elle se trouvait sans autres liens avec le reste du monde que ceux des aventures de mer. Peu peuplée, marché de consommation forcément médiocre, rien ne semblait l'inciter à développer d'autres trafics que ceux d'un petit cabotage vers Naples ou Sorrente qui, au débouché des riches plaines de Campanie, furent tout au long des siècles de grands ports d'exportation des grains et du vin. Alors que Gênes, elle aussi « jetée à la mer », elle aussi ancrée dans un écrin de hautes montagnes, pouvait, au prix certes d'un dur parcours, lier négoces avec les grandes cités de Lombardie, Amalfi n'a jamais bénéficié d'aucun contact marchand dans l'intérieur, condamnée à vivre d'elle-même et de l'audace de ses hommes de mer.


La première fortune de la ville fut directement liée à la reconquête par les armées et la flotte de Byzance d'une large part du monde méditerranéen d'Occident dans les années 500 et 600. Amalfi eut un évêque en 596 et, environ un siècle plus tard, s'entoura de hautes et fortes murailles.


Amalfi devient ville indépendante


Conquise par Sicard, prince lombard de Bénévent, en 839, elle s'affranchit à la mort de celui-ci et, dès lors, s'affirma indépendante, dirigée par des ducs, les « préfectorions », élus parmi les familles nobles du comté. Ce n'était nullement une « république maritime » mais un duché, à l'image de ceux de Naples ou de Sorrente ses voisins, et, sur l'autre mer, de Venise. Comme Venise, elle continuait à faire partie de l'Empire byzantin. Ses ducs et ses magistrats portaient les titres honorifiques des grands officiers de Constantinople et cette dépendance, certes toute relative, peu lourde de conséquences sur le plan politique, lui valait sur la mer intérieure, en Italie puis en Orient, des avantages considérables. Ses navires, au service des troupes impériales, ont eu un accès aisé, privilégié, aux ports de l'empire. Les Amalfitains se sont d'abord établis à Naples et à Salerne. Leurs marins et leurs marchands ou changeurs, intermédiaires actifs et avertis, y ont peu à peu accaparé une bonne part du trafic. Les chantiers d'Amalfi armaient régulièrement pour Naples.


L'expansion du commerce et les comptoirs amalfitains


On les voit même dans l'Adriatique, à Durazzo où leurs marchands jouissent d'une sorte d'immunité territoriale dans tout un quartier et font construire une église dédiée à saint André. On les voit aussi à Thessalonique et l'un des monastères du Mont Athos bénéficie de leurs dons et de leur assistance. À Constantinople, ils fondent, sur la rive de la Corne d'Or, l'une des plus anciennes colonies des Italiens d'Occident. Cette « échelle », située entre celle des Vénitiens et celle des Pisans, était réellement ville dans la ville, avec son église de Saint-André, deux monastères, des maisons pour les résidents, négociants ou artisans, des logements rudimentaires pour les marins et les marchands de passage, des entrepôts, des magasins et une balance. Comme leurs voisins, les Amalfitains étaient exemptés d'une part notable des droits de douanes ; ils utilisaient couramment leurs monnaies, leurs poids et leurs mesures et, surtout, ne dépendaient de la justice impériale que pour leurs conflits avec les Grecs ; ils exerçaient leur propre police et leur tribunal jugeait des délits entre leurs ressortissants. Cette colonie, constamment renouvelée par de nouveaux apports, devint assez nombreuse et puissante pour, avant même les Vénitiens et les Génois, tenir un rôle non négligeable, parfois même décisif, dans le jeu politique de Byzance, notamment lors des querelles de succession. Les chroniques grecques veulent qu'ils aient, en 944, aidé Constantin Porphyrogénète à monter sur le trône impérial. À Constantinople, les hommes d'Amalfi ne trafiquaient pas que des épices orientales, poivre, gingembre et autres condiments ou drogues, bien au contraire. L'essentiel de leurs négoces était directement lié à la ville elle-même, à ses industries de luxe qui alimentaient un commerce beaucoup plus régulier et certainement bien plus important. Les marchands ramenaient en Occident et redistribuaient à Naples, à Rome et dans toute l'Italie du Sud, les magnifiques soieries byzantines, celles surtout teintes de la pourpre, et, tout autant, les objets précieux, travaux des orfèvres et des maîtres ivoiriers, reliquaires, autels, vases liturgiques.


La puissance des grands armateurs


Mauro, le plus célèbre de ces marchands d'Amalfi, le plus riche peut-être et, en tout cas, le mieux connu grâce à un hasard documentaire, honoré par l'empereur de la dignité d'hypatos, fit, en 1066, fondre à Constantinople de splendides portes de bronze à caissons, les ramena et les offrit à l'évêque d'Amalfi. Après lui, son fils, Pantaleone Mauro, lui aussi hypatos, donna d'autres portes de bronze à Saint-Paul-hors-les-murs de Rome, à la basilique du Monte Gargano, haut lieu du culte de saint Michel archange, en 1076, et à l'église San Salvatore d'Anacri, sur la riviera amalfitaine, en 1087.


L'histoire, écrite plus tard par les maîtres de l'Égypte, dit qu'en 969 les Amalfitains avaient aidé le calife fatimide Al-Aziz à conquérir Le Caire. En récompense, ils reçurent un fondouk pour loger leurs marins, leurs marchands et des maîtres charpentiers qui, sans doute, contribuèrent quelque peu à l'armement d'une flotte égyptienne, apportant bois, fer, poix et même esclaves en échange des épices d'Orient amenées là par caravanes des ports de la mer Rouge. Toujours est-il que deux chroniqueurs musulmans font état, pour l'an 996, d'une émeute populaire éclatée au Caire contre les chrétiens accusés d'avoir mis le feu à des navires qui allaient lever l'ancre pour attaquer les Byzantins. L'un et l'autre citent, en premier lieu, les Amalfitains qu'ils disent les plus nombreux et qui auraient vu tous leurs biens pillés et déploré une centaine de morts. Le calife punit sévèrement les coupables et fit indemniser largement les gens d'Amalfi.


Le pèlerinage en Terre sainte


Les bonnes relations avec les musulmans d'Égypte et de Sicile valaient aux hommes d'affaires des grandes familles d'Amalfi et à leurs associés de Ravello, accès, protection même et quelques privilèges dans les ports de l'islam. Cependant ces hommes du négoce ne s'intéressaient pas seulement aux profits et aux spéculations. Très tôt, ils détournèrent un ou deux de leurs navires de leurs routes habituelles vers Alexandrie pour aller en Terre sainte y conduire les pèlerins. Réputés à Rome et chez les moines du mont Cassin, ces Amalfitains, les « hommes de Melfe », l'emportèrent sur Bari, Brindisi et autres ports des Pouilles, comme spécialistes de ces transports. Ce furent les premiers bons « passages d'outre mer » pour amener vers Jérusalem des hommes qui, ainsi, n'étaient plus livrés aux aléas et aux infortunes de l'aventure individuelle, aux angoisses de l'inconnu. Conduits par des marins expérimentés qui s'engageaient à les mener au but, ils étaient aussi accueillis, hébergés, protégés même. Les Amalfitains avaient, aux environ de 1010, obtenu du calife du Caire l'autorisation d'ouvrir une église à Jérusalem ; ce fut, là où se trouvait autrefois l'hospice fondé sur l'ordre de Charlemagne, l'église de Santa Maria Latina, la seule église de rite romain de la Ville sainte. De plus, en 1080, les Mauri et leurs parents firent construire, face au Saint-Sépulcre, l'hôpital Saint-Jean où étaient reçus « tous les pauvres pèlerins qui n'avaient pas de quoi vivre ». Hôpital dédié non à Jean Baptiste ou à Jean l'apôtre, mais à Jean, patriarche d'Alexandrie d'Égypte, nommé l'« Aumônier », qui, mort en 605, avait pratiqué l'aumône tout au long de sa vie, se dépouillant de ses vêtements et s'illustrant par de nombreuses conversions miraculeuses. Les gardiens de cet hôpital ne se contentaient évidemment pas de recevoir les pénitents ; ils s'efforçaient de les protéger en les accompagnant sous garde armée de Jaffa, port de débarquement, jusque dans la Ville sainte.


Richesse et prestige


Amalfi s'est enrichie de ces lointains trafics et des frets recueillis dans tous les ports de la Méditerranée, de l'Espagne à l'Orient. Devenue siège archiépiscopal dès 987, elle bâtit à grand frais sa nouvelle cathédrale, magnifiquement ornée de mosaïques et d'incrustations de marbres. Ses affaires prenaient tant d'expansion que la cité ne pouvait y suffire. Amalfi n'est plus dans Amalfi mais dans ses colonies prospères et dans plusieurs cités de Campanie, dans Ravello surtout où nombre de ses familles nobles se sont installées, loin du tumulte des chantiers et du port, dans ce havre de paix perché sur les premiers contreforts de la montagne où la cathédrale, les églises, les couvents et les palais montrent encore, plus que dans la ville-mère même, à quel point ces marchands étaient toujours proches de l'Orient. Comme toutes les villes d'Italie, Amalfi affirme son indépendance en frappant, à partir de 1050 environ, sa propre monnaie, le tarin, pièce d'or.


Mais un déclin rapide


Mais cette fortune connut vite son déclin lorsque les Normands s'emparèrent de la ville en 1073, réprimèrent dans le sang la révolte de 1096, et assurèrent dès lors une domination définitive, privilégiant délibérément Naples. Amalfi affaiblie, ses négoces déjà plus rares, ne pouvait résister face à d'autres nations maritimes conquérantes : en 1135 et 1137 la flotte de Pise mit le port et la ville d'Amalfi à sac. Dès lors la puissance commerciale d'Amalfi déclina rapidement, même si les tavola Amalfitana – le code maritime d'Amalfi – servit encore de référence jusqu'à la fin du XVIe siècle. Amalfi continua quelque temps à construire des navires pour les Pisans ; n'oublions pas que ce fut un Amalfitain, Flavio Gioia, qui fabriqua la première boussole connue en Occident. Mais, dans la nuit du 24 au 25 novembre 1343, une tempête d'une extrême violence ravagea les deux tiers de la ville : Amalfi était brisée à jamais... Aujourd'hui, combien de voyageurs qui bénéficient de son climat enchanteur et admirent sa cathédrale, se souviennent de l'époque où Amalfi était au premier rang des grandes puissances maritimes de l'Occident ?

Jacques Heers
Mars 2003
 
Bibliographie
Nous partons pour Naples et l'Italie du Sud Nous partons pour Naples et l'Italie du Sud
Georges Vallet
PUF, Paris

Histoire des républiques maritimes italiennes, Venise, Amalfi, Pise, Gênes Histoire des républiques maritimes italiennes, Venise, Amalfi, Pise, Gênes
M. A. Bragadin
Paris, 1955

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