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À l'ouest du Rio Grande
Marie-Annick Sékaly
Directrice du service culturel de Clio

Voyager à travers les villes et les déserts immenses de l'Ouest américain peut être pour le visiteur européen une expérience déconcertante. Familier des villes-musées européennes, des rivages méditerranéens ou proche-orientaux, où le regard et l'esprit sont à chaque instant sollicités, il risque d'être saisi par une curieuse sensation de vide et d'incompréhension. Et pourtant, l'Ouest des États-Unis a beaucoup à offrir au voyageur passionné de civilisation, d'art et d'histoire. Mais il faut pour en apprécier tout l'intérêt suivre un itinéraire soigneusement élaboré qui mette en lumière, outre sa parure de beautés naturelles et de grands musées, les multiples aspects de sa romanesque histoire.

Anasazis et nomades

L'histoire humaine du continent américain commence aux environs de 30 000 ans avant notre ère, lorsque des hommes venus d'Asie franchissent le détroit de Béring pour essaimer peu à peu vers le sud. Une différenciation nette apparaît bientôt entre les Amérindiens du Nord, nomades chasseurs, cueilleurs et pêcheurs, et les civilisations sédentaires qui se développent en Méso-Amérique avec l'apparition de la culture du maïs. Les cultures précolombiennes (Toltèques, Mayas) étendent leur influence au début de notre ère sur le territoire actuel de la Californie, de l'Arizona et du Nouveau Mexique pour donner naissance à la « civilisation du Sud-Ouest » dont nous admirerons les vestiges dans les musées indiens de notre parcours, et notamment à Mesa Verde. Les Anasazis en sont les principaux représentants. D'abord modestes vanniers, ils accèdent au VIIIe siècle à une remarquable maîtrise de la poterie et construisent des habitations en dur. Ils atteignent leur apogée au XIIIe siècle – on connaît des villes de plusieurs milliers d'habitants – puis déclinent brusquement, sans doute menacés par les attaques incessantes des groupes venus du nord et qui sont restés nomades et prédateurs. C'est l'un de ces petits groupes, errants et belliqueux, qui bientôt s'aventure au sud pour attaquer victorieusement la brillante civilisation maya et fonder l'Empire aztèque.

La Nouvelle Espagne

Celui-ci sera anéanti à son tour par les conquérants espagnols qui ne remonteront que tardivement vers ces territoires de l'Ouest américain, mais y laisseront pourtant une empreinte indélébile. Quand les soldats du conquistador Coronado partent en quête des mythiques « sept cités de Cibola », ils espèrent trouver de l'or, mais rentrent déçus d'une expédition au cours de laquelle ils n'ont découvert aucune brillante cité comparable à celles des Aztèques ou des Incas.

Les Indiens pueblos

Le pays n'est occupé que par les villages clairsemés des Indiens pueblos, pacifiques descendants des Anasazis et pâles héritiers de leur culture matérielle, mais fidèles transmetteurs de leurs coutumes et de leurs mythes originels. Ces Indiens, auxquels appartiennent les célèbres Hopis et Zunis qui vivent encore aujourd'hui dans leurs anciens territoires, étaient prêts à intégrer les apports nouveaux de la culture espagnole et du christianisme, et les premiers contacts furent exempts de violence. Mais les abus déclenchèrent une révolte remarquable parce qu'elle conduisit les chefs pueblos à s'allier avec des nomades guerriers, pourtant leurs ennemis héréditaires, afin de chasser les Européens. Ils y parvinrent brièvement et c'est alors que, dans leur déroute, les colons abandonnèrent des troupeaux de chevaux qui constituèrent bientôt la souche des mustangs dont les Indiens nomades s'emparèrent. Ils acquirent ainsi une mobilité nouvelle pour chasser et pour combattre qui transforma leur civilisation.

Navajos et Apaches

Les Navajos et les Apaches font alors leur apparition dans la région du Colorado et du Grand Canyon : leur civilisation guerrière repose sur l'audace, le courage et la ruse et valorise fortement l'exploit individuel. Leurs magnifiques parures de plumes et de peaux brodées et colorées sont les ornements des « braves ». Les Apaches garderont intactes ces traditions jusqu'à la fin du XIXe siècle. Les Navajos en revanche, au contact des Hopis et des Zunis, adoptent certaines de leurs pratiques, s'essayent à la culture et se sédentarisent partiellement.

Les missions franciscaines

Cependant les Espagnols finissent par occuper ces vastes territoires de Nouvelle Espagne qui constituaient la pointe septentrionale de l'Empire hispanique en Amérique. Ils instaurèrent au XVIIIe siècle une organisation politique originale. Comme le pays n'avait pas assez de richesses pour attirer des gouverneurs et des colons qui auraient pu y mener la vie agréable à laquelle ils aspiraient, on laissa aux missionnaires franciscains, qui œuvraient à la christianisation des Indiens, le soin de fonder autour de leurs missions des presidios. Ils exerçaient leur autorité sur ces territoires et les mettaient en valeur grâce au travail des Indiens. Ce réseau franciscain constituait l'épine dorsale de la Nouvelle Espagne, et le père Junipero Serra multiplia alors et embellit avec zèle les fondations. Les pimpantes églises aux murs d'adobe sont encore aujourd'hui emblématiques du paysage californien.

La conquête de l'Ouest

Pendant ce temps, Anglais et Français avaient pris pied à leur tour sur le continent convoité. La rencontre entre l'univers hispano-indien des régions du Sud-Ouest et la culture anglo-saxonne de la côte Est fut marquée par la neutralisation des Mexicains et des Indiens. Le Mexique avait hérité de l'Espagne les territoires actuels de la Californie, de l'Arizona, du Colorado et du Nouveau Mexique, mais il ne put opposer qu'une faible résistance à l'invasion démographique et militaire des États-Unis. L'afflux massif des pionniers mobilisés par la conquête de l'Ouest ne s'arrêta pas aux territoires bordant le Mississipi. La « Frontière », région toujours mouvante où s'effectuait le contact entre la « civilisation » des entrepreneurs, chasseurs, fermiers, mineurs et commerçants blancs et le monde « barbare » des Indiens ne cessait d'avancer vers l'ouest. Les Pueblos s'engagèrent dans la voie de l'acculturation : l'extraordinaire autobiographie du Hopi Don C. Talayesva (1890-1976) montre avec précision les modalités de ce processus qui, par un subtil compromis avec les représentants des institutions blanches, permit aux Indiens pueblos de conserver l'essentiel de leurs traditions et de leur mode de vie. Le fameux Old Oraibi, où vivait Don Talayesva, est toujours un lieu de vie hopi. Nous verrons des villages semblables au cours de notre traversée de l'immense réserve des Navajos, leurs frères ennemis des Apaches. Après une lutte farouche, les Indiens de l'Est s'étaient laissés repousser vers l'ouest au fur et à mesure de la progression de la frontière. Les 50 000 Chickasaws, Choctaws, Cherokees, Creeks et Séminoles, les « Cinq Tribus Civilisées », acceptèrent les traités qui leur garantissaient des frontières sûres et reconnues sur leur nouveau territoire, entre Texas et Kansas. Malgré la persistance d'une résistance interne hostile aux traités, ils parvinrent en quelques années à s'y organiser en entités politiques dynamiques et cohérentes et à être considérés comme interlocuteurs responsables par le gouvernement fédéral. Le Congrès vota en 1871 un budget conséquent pour lancer la même politique vis-à-vis des tribus de l'Ouest. Le général Crook, associé à l'humanitariste Colyer, fut chargé de cette mission. Il mena une première campagne en 1871, et avec l'aide de ses scouts indiens, obtint la reddition de nombreux chefs. Il créa donc plusieurs camps protégés par des forts, avec un double objectif : assurer l'ordre public, protéger les Indiens pacifiques, contrôler les Blancs et poursuivre la lutte contre les Indiens hostiles ; et d'autre part contribuer au développement des Apaches ralliés en leur donnant du travail, en commerçant avec eux et en les éduquant dans les écoles du gouvernement. Nous verrons au cours de notre voyage le fort construit pour protéger la réserve de Camp Verde, qui se trouvait dans les parages sensibles de la nouvelle ville minière de Prescott. Cependant les chefs apaches n'étaient pas en mesure de contrôler la guérilla des rebelles qui pillaient les troupeaux et multipliaient les atrocités, tandis que l'État était impuissant à protéger les Indiens des meurtres et exactions en tout genre commis par les civils animés par la haine et la peur de l'Indien. En 1874, le général Crook mena une deuxième campagne victorieuse contre les rebelles. Mais, dans ce climat de terreur incontrôlable, on décida de vider la réserve de Camp Verde et de rassembler les Apaches à San Carlos, dans un environnement plus difficile encore.

Géronimo

Les Chiricawas de Cochise s'y trouvèrent aussi déportés, et c'est là que naquit la rébellion menée par Géronimo et Naïche, le fils de Cochise. Leur formidable bande – composée d'une centaine de guerriers et d'autant de femmes et d'enfants, de chevaux et de têtes de bétail – vivait à l'abri d'un sanctuaire de montagnes inviolable, et leurs raids éclair terrorisaient les colons. En 1886, ils acceptèrent de parlementer avec Crook en échange de la promesse de retourner dans leur réserve, mais, peu confiant en la fiabilité de cette promesse, Géronimo s'enfuit, emmenant avec lui Naïche, seize hommes, treize femmes et six enfants. Plusieurs milliers de soldats furent mobilisés pour les capturer. Comme Géronimo l'avait craint, sa tribu fut déportée pendant ce temps en Floride, où il finit par la rejoindre en tant que prisonnier après sa reddition.

Eldorado pour tous

Mais, pendant ce temps, l'inéluctable développement économique de la Californie se poursuivait, alimenté par la découverte de l'or près de San Francisco, par la réalisation des lignes de chemin de fer transcontinentales, par l'imagination des capitaines d'industrie et des commerçants qui y élisaient domicile et par l'inépuisable esprit d'entreprise de ces milliers d'immigrés venus du monde entier qui tentaient de réaliser leurs rêves dans cet Eldorado : des villes surgissaient à foison, nommées Saint-Pétersbourg ou Tombouctou, témoignant de l'origine cosmopolite de leurs fondateurs. Oubliées les cultures hispaniques et indiennes ! Désormais le Sud-Ouest est à tout le monde. La formidable prospérité économique de la région favorise l'apparition de fortunes colossales qui vont enrichir ce pays naguère sauvage de musées à la gloire de l'art européen. Des immigrants juifs venus d'Europe de l'Est inventent l'industrie du cinéma en fondant à Los Angeles les studios Paramount et Metro Goldwyn Mayer. Ce sont eux qui, pour une grande part, forgèrent la conscience collective des États-Unis à travers les chefs-d'œuvre cinématographiques qui mettaient en scène l'esprit pionnier et la conquête de l'Ouest. Mais on leur doit aussi l'idéalisation mythique des nobles figures de Cochise et de Géronimo, et les merveilleuses images, en cinémascope couleur, des paysages à couper le souffle qui servirent de décor à cette histoire fabuleuse…

Marie-Annick Sékaly
Juillet 1998
 
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