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À la rencontre des Grecs et des Romains dans le temple pharaonique de Philae
André Bernand
Professeur émérite des universités

Si les voyageurs actuels ne peuvent voir le sanctuaire de Philae, c'est en raison de son transfert dans l'île d'Aegilka, située à trois cents mètres de Philae. Cette opération gigantesque, menée à bien par l'Unesco, a été rendue nécessaire par la construction du Haut-barrage d'Assouan – le Saad el-Ali – qui devait faire disparaître sous les eaux une grande partie des monuments de la Nubie égyptienne. Durant deux mois d'été, l'île était à découvert et le sanctuaire sortait de l'eau. André Bernand spécialiste de littérature, d'épigraphie et de civilisation grecques, et son frère Étienne, également helléniste, eurent alors le privilège de travailler à Philae pour copier, estamper et photographier les inscriptions grecques d'époque ptolémaïque et d'époque romaine gravées sur les monuments.


Découverte de Philae

Philae avait attiré notre curiosité d'hellénistes parce que, dans ce sanctuaire dont la décoration était issue de la mythologie et de la décoration pharaoniques, on rencontrait des Grecs et des Romains qui avaient eu la bonne idée de graver des inscriptions en langue grecque – les Romains utilisant cette langue qui était celle de l'Empire. À la « mort de Philae », comme disait Pierre Loti, a donc succédé la « résurrection de Philae ». Les monuments de l'île ne remontent guère au-delà de la XXXe dynastie (378-341 avant J.-C.). Les Macédoniens, nouveaux maîtres de l'Égypte, puis les Romains, à partir de 24 après J.-C., ont aménagé cet illustre sanctuaire qui n'a rien d'un temple grec !

Tel que nous l'avons vu, ce site était enchanteur. Nous y arrivâmes une nuit de pleine lune et le chef des ouvriers qui travaillaient au déblaiement de la boue tint à nous présenter un par un ces derniers, ce qui nous fit distribuer des centaines de poignées de mains et de sourires. Un étrange souffle chaud émanait des murs, des ombres immenses étaient projetées par les portiques et les pylônes, l'écho insolite de nos pas nous faisait croire que nous allions rencontrer les pèlerins d'autrefois. L'aurore, seul moment béni, faisait passer sur nous une haleine fraîche mais furtive : tout à coup les parois ternies resplendissaient de cette couleur orange du matin, si surprenante dans ce paysage d'ordinaire plombé, où la lumière tue la couleur. Dans l'immobilité de midi, une sorte de vapeur montait le long des pylônes et parfois, des trombes aspiraient le sable dans les airs. Le soir, une fois passé le vol des ibis, une fois lancé l'appel du karaouan, on entendait le son grêle d'une flûte nubienne et les travailleurs se muaient en danseurs blancs, comme des desservants de la déesse Isis, maîtresse des lieux. Nous avons eu le cœur serré quand, tel un bruissement semblant émis par des termites vengeurs, de petites vagues ont envahi les cours, les salles, les portiques, pénétrant les mille pores des pierres. La crue, bientôt allait tout recouvrir.

Heureusement, nous avions rencontré dans ces ruines les inscriptions laissées par les anciens Grecs et Romains. Elles étaient de trois sortes : des inscriptions monumentales, gravées à la place d'honneur sur les temples, c'est-à-dire sur les corniches ou sur les linteaux ; des inscriptions dédicatoires gravées sur des stèles, des bases d'autel, des tables à libations ; des inscriptions pariétales, gravées sur les parois des temples.


Les inscriptions d'époque ptolémaïque

Un bel exemple d'inscription monumentale est la dédicace du sanctuaire consacré à Isis et à Harpocrate par le roi Ptolémée III Evergète (246-221 avant J.-C.), sa femme Bérénice II et leurs enfants. Elle est gravée à six mètres quarante au-dessus du sol, sur le listel de la corniche du pronaos du temple d'Isis (inscription n° 4). On sait que les rois d'Égypte n'étaient pas désignés par un numéro d'ordre, comme les rois modernes, mais par leur filiation et par leur surnom. Le dieu, généralement représenté avec Isis, Harpocrate, est « Horus l'enfant », qui passait pour avoir été conçu par Isis après la mort d'Osiris. Comme autre inscription monumentale représentative, on peut citer le texte n° 8 gravé sur le listel de la corniche, qui est une dédicace à Asklépios, faite par Ptolémée V Épiphane, sa femme Cléopâtre Ière et leur fils.

Comme exemples d'inscription dédicatoire, nous pouvons citer la dédicace au nom du roi Ptolémée IV Philopator (221-205) et de la reine Arsinoé, et en l'honneur de leur fils Ptolémée, faite à Sarapis et à Isis Sauveurs par Socratès, fils d'Apollonios, Locrien (inscription n° 5). Ce type d'inscription permet d'imaginer l'origine des pèlerins venus d'ailleurs à Philae, en petit nombre du reste. Ainsi, une stèle de granit sombre, malheureusement endommagée, porte, en dix-sept lignes, une requête des prêtres du sanctuaire du dieu Mandoulis à Philae demandant la reprise des livraisons de blé, vin et laine faites par le chef des Nubiens, afin que l'on puisse procéder aux sacrifices, offrandes et libations rituelles (inscription n° 12 bis). Une dédicace de quarante-deux lignes (inscription n° 19) est particulièrement intéressante. Elle comporte trois textes dont l'un était gravé et les deux autres peints. Ces textes étaient consignés sur le piédestal de l'obélisque est. Un tel document saisit sur le vif les difficultés supportées par les prêtres et nous montre les rouages de cette bureaucratie égyptienne allant du roi à ses fonctionnaires.

Plus humbles en apparence, les inscriptions pariétales, gravées sur les parois, nous introduisent dans la familiarité entretenue par les hommes avec les dieux et dans les raisons familiales ou personnelles qui les poussaient à faire le pèlerinage de Philae. Les proskynèmes – actes d'adoration – sont des actes de foi, mais aussi des gestes d'affection. Ainsi un certain Epiodoros (inscription n° 28) vient trouver Isis pour lui recommander ses frères, sa femme et sa mère. Un autre pèlerin (n° 34) évoque ses parents, sa femme et ses enfants. Un certain Korax – heureux temps ! – prie pour son professeur Kabatas, le fils de ce dernier et son propre fils Korax (n° 48). Les petits, les sans-grade, les gens de peu dévoilent ainsi leur affection. Ménélaos, lui, s'exprime en quatre vers pour tous les siens (n° 43).

Durant dix règnes ptolémaïques, ces hommages à Isis et à ses parèdres, comme Asklépios, Arensnouphis et Aphrodite, ont été gravés dans l'île.


Les inscriptions d'époque impériale

L'inscription la plus ancienne date vraisemblablement d'Auguste (n° 128) tandis que les inscriptions les plus récentes datent du VIe siècle après J.-C.

La première inscription, dans l'ordre chronologique, est gravée sur une stèle cintrée de granit rose, haute d'un mètre cinquante-trois. Le personnage qui fait cette dédicace est originaire de Fréjus et fut ami de Virgile. Remarqué par Auguste pour ses succès militaires, il fut le premier préfet d'Égypte, nommé par l'empereur. Cette charge était très importante, car l'Égypte était le grenier à blé de Rome. Trop adulé par son entourage, ce préfet parut dangereux à Auguste, qui le rappela à Rome. Voyant sa carrière brisée, Cornelius Gallus se suicida vers 26 avant J.-C. Le texte comporte dix-huit lignes. Il rappelle les victoires de Cornelius Gallus, le premier préfet d'Égypte et sa soumission de la Thébaïde.

À l'époque impériale, une catégorie de textes est particulièrement importante : ce sont des épigrammes. Nous en citerons quelques extraits.

Sous Auguste – désigné par son titre de César – deux épigrammes, gravées sur le pylône sud, nous font comprendre la ferveur des visiteurs (n° 158) : « Nous sommes venus à la limite de l'Égypte, à l'île splendide, pour voir la terre d'Isis, fille d'Inachos, et le cours profond du Nil qui, chaque année, conserve l'Égypte féconde pour le bonheur de César. Salut, souveraine bienveillante, salut aussi à toi, Sarapis, qui habites la terre d'en face, le sanctuaire saint entre tous ; puisses-tu nous envoyer sains et saufs dans le port de Kronos. ».

Une épigramme de Iunius Sabinus (n° 159) célèbre un chef militaire venu saluer Isis à Philae. L'épigramme de Celsus, gravée sur la porte d'Hadrien, est un proskynème d'un homme de Ptolémaïs où sont évoqués sa femme et ses enfants (n° 166). L'épigramme de Serenus, gravée également sur la porte d'Hadrien, est suivie de deux proskynèmes. Elle date de l'époque de Commode, du 25 mars 191 après J.-C. Elle commence ainsi (n° 168) : « Celui qui a adoré l'Isis de Philae a un sort heureux, non pas seulement parce qu'il devient riche, mais parce qu'en même temps il obtient une longue vie. Moi, qui ai été élevé près de l'Isis de Pharos, je suis venu ici – je suis Serenus, adjoint du très illustre Ptolémaios – en compagnie de Félix et d'Apollônios le peintre ; incités par les oracles d'Apollon, prince invincible, c'est pour des libations et des sacrifices que nous sommes venus ici, désireux d'y participer. Car cela était bienséant. On ne trouvera là rien à blâmer. »

À l'époque chrétienne, le temple de Philae fut transformé en église de saint Étienne. Une inscription du pylône nord nous l'indique (n° 200). Elle est datée de 537 après J.-C. : « Ce lieu est devenu au nom de la sainte et consubstantielle Trinité maison de saint Étienne, sous notre père, ami très fidèle de Dieu, l'évêque Apa Théodoros. Que Dieu le conserve très longtemps. » Dans le temple, des acclamations « La croix a vaincu et vaincra toujours » nous avertissent de cette transformation. Désormais, on entre dans une ère nouvelle et ce sont des prêtres chrétiens que nous rencontrons à Philae.

S'il est un lieu de Haute Égypte qu'il faut visiter, c'est bien l'île de Philae, sauvée de la disparition par son transfert miraculeux sur l'île voisine. Sur une superficie réduite sont accumulés des temples et des monuments d'époque ptolémaïque mais aussi romaine et chrétienne. Les pierres portent des inscriptions où s'expriment des interlocuteurs, Grecs ou Romains, qui disent leur foi, leurs espoirs, leurs sentiments intimes. Ces inscriptions en langue grecque sont pour nous de véritables interviews, en des temps où le magnétophone n'existait pas.

André Bernand
Mai 2001
 
Bibliographie
Bibliothèque Historique Bibliothèque Historique
Diodore de Sicile (Trad.de Bibiane Bommelaer)
Editions Guillaume Budé, Paris, 1989

Géographie Géographie
Strabon


Questions naturelles Questions naturelles
Sénèque
Collection des Universités de France
Les Belles Lettres, paris, 1973

Inscriptions grecques de Philae Inscriptions grecques de Philae
André Bernand
Etudes d'antiquités africaines
Ed. du CNRS, Paris, 1999

De Thèbes à Syène De Thèbes à Syène
André Bernand
Editions du CNRS, Paris, 1998

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