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« L'herbe cordiale » : le tabac, médecine et ivresse chamanique
Carmen Bernand
Membre de l'Institut universitaire de France.
Professeur à l'université de Paris X-Nanterre

Le 15 octobre 1492, trois jours après la découverte des Bahamas, les caravelles de Colomb croisent un canoë qui transporte du pain, une calebasse remplie d'eau, une poudre rouge – bixa orellana – et des feuilles sèches. Les étrangers en déduisent que ces herbes sont très appréciées des Indiens : il s'agit en fait du tabac. On ne sait pas si celui que l'on vit fumer pour la première fois dans les Antilles était Nicotiana tabacum, espèce qui rendit célèbre l'île de Cuba ou bien Nicotiana rustica, que les Indiens cultivaient du Chili au Québec. En tout cas le tabac amérindien était plus fort que celui que les Européens commencèrent à planter pour leur propre usage à partir de 1520 à Cuba et produisait des effets narcotiques. Dans le courant du XVIe siècle, les plantations se développèrent aussi bien dans les Caraïbes qu'au Brésil et en Virginie. Carmen Bernand revient sur les effets de cette « herbe cordiale », utilisée chez les chamanes et les guérisseurs des sociétés amérindiennes avant d'être consommé dans le monde entier.

Les Européens découvrent l'Amérique… et le tabac

Nous devons au chroniqueur Ramón Pané de la fin du XVe siècle la première description du tabac, dont il découvre l'usage chez les Indiens Taïnos de la Hispaniola. En effet, Pané observa que ces Indiens inhalaient une poudre hallucinogène, la cohoba, – Piptadenia peregrina –, mélangée à du jus de tabac, qui les plongeait dans l'ivresse, état nécessaire pour accomplir un rituel réservé d'ailleurs aux chefs et aux chamanes. Cette cérémonie était la plus importante de la vie religieuse des Taïnos. Quelques années plus tard, lors de la conquête du Mexique, Bernal Díaz del Castillo rapporte que le roi aztèque Moctezuma faisait servir, après le repas, du cacao et des pipes bourrées de tabac pour ses commensaux. En 1535, et sous une autre latitude, Jacques Cartier remarqua que les Iroquois, comme autrefois les Indiens des Caraïbes, fumaient une certaine herbe qui les enivrait.

Il est probable que Nicotiana rustica soit originaire de l'Amérique centrale tandis que Nicotiana tabacum proviendrait de la Cordillère des Andes. Bien que n'étant pas rangé parmi les hallucinogènes, le tabac, grand médiateur entre les puissances de l'au-delà et les hommes, joue toujours un rôle central dans le chamanisme amérindien, au même titre que d'autres substances. Sa consommation est attestée depuis des temps anciens chez les Olmèques du golfe du Mexique. Dans les États-Unis actuels, le site archéologique d'Ohio-Hopewell, florissant entre 100 avant notre ère et 400, a livré de nombreuses pipes tubulaires. Des pipes sont fumées par les marchands maya lors de leurs circuits côtiers, si l'on en croit l'iconographie gravée sur pierre ; chez les Nahua du Mexique, la principale divinité, Tezcatlipoca, seigneur de la nuit et sorcier tout puissant, est appelé « miroir fumant ».

André Thévet et Jean Nicot

Le cigare indien a été décrit par de nombreux chroniqueurs au XVIe siècle. Le tabac, ou « herbe cordiale » comme l'appelle André Thévet – Petun pour les Tupinamba – était d'abord séché puis enroulé dans une feuille de palmier, « en faisant un rouleau de la longueur d'une chandelle ». Ces cigares étaient fumés par les Indiens lorsqu'ils allaient à la guerre, « pour obvier aux vapeurs et autres incommodités qui pourraient se présenter par les chemins ». Thévet, vers le milieu du XVIe siècle, remarquait à juste titre que cette fumée était enivrante si elle était prise en quantité excessive, à la manière d'un vin capiteux. Les chrétiens, nous dit-il, en étaient déjà friands. Bartolomé de Las Casas avait d'ailleurs décrit ces « pétards » qu'ils nomment « tabacs », qui provoquaient chez les fumeurs une accoutumance. En effet, le dominicain explique qu'il réprimanda les Espagnols qui s'adonnaient à ce vice et ceux-ci répondirent qu'il n'était pas en leur pouvoir de cesser d'en prendre. André Thévet se vante d'avoir été le premier à introduire la graine de cette plante en France et s'indigne qu'un certain « quidam », Jean Nicot, ambassadeur de France au Portugal, lui ait donné son nom, dix ans après le retour du cordelier dans son pays. Jean Nicot reçut d'un gentilhomme flamand du tabac originaire de la Floride, plante qu'il considère médicinale. Quoi qu'il en soit, la nouvelle plante fut présentée à la reine-mère Catherine de Médicis.

Premières exportations

La diffusion de ce produit exotique illustre bien cette première globalisation des marchés. Walter Raleigh et Francis Drake en répandirent l'usage en Angleterre à la fin des années 1580. D'autre part, les marins basques apportaient aux Indiens du Canada leur tabac, plus raffiné, provenant des Caraïbes, contre des peaux de castor et de martres. C'est d'ailleurs à l'île de la Tortue, dominée par les flibustiers français, que le tabac surpasse en qualité celui des autres îles. Les Portugais transportèrent la plante dans le golfe Persique et l'Inde, et le marché d'exportation de Bahia s'étendit en Afrique, en Europe et dans la vallée du Saint-Laurent, en Amérique du Nord. Le tabac fut introduit dans le Deccan au XVIe siècle. Au Japon, il était déjà cultivé en 1605. Avec le café – autre produit de plantation originaire de l'Arabie Heureuse mais développé à Cuba et au Brésil – et l'alcool, le tabac prisé ou fumé en pipe est un élément fondamental des loisirs populaires européens, comme le montrent bien les tableaux hollandais du XVIIe siècle.

Rites initiatiques et transes chamaniques

Dans le monde indigène préhispanique le tabac est fumé dans des pipes dont le symbolisme ornemental montre bien qu'il s'agit d'une pratique rituelle, ou sous forme de cigares ; il est également prisé et son jus, extrait des feuilles broyées, peut être encore bu. Il semble que le cigare soit plus répandu en Amazonie alors que la fabrication de pipes est typique de la Cordillère des Andes. Dans tous les cas, quel que soit son mode d'utilisation, le tabac est toujours en liaison avec le chamanisme. Parfois il peut être mélangé à d'autres plantes hallucinogènes comme la datura, le yagé ou des cactus psychédéliques.

La consommation du tabac n'était pas « démocratisée » comme dans les sociétés modernes, mais soumise à certaines règles. C'est pourquoi elle faisait partie des rites initiatiques dans beaucoup de sociétés amazoniennes. Les propriétés inhérentes à cette plante facilitent les métamorphoses que doivent subir les chamanes pour accéder au monde des esprits : l'acuité de vision, spécialement la nuit, l'état prolongé de veille, la voix rauque, la langue empâtée et une odeur corporelle âcre. Le tabac induit la transe chamanique mais il est utilisé aussi dans des rites de purification et dans toutes les opérations destinées à la guérison. Afin d'écarter le mal – la contagion de la mort, les mauvais airs… – le chamane souffle la fumée de tabac sur un malade pour le faire renaître et pour le nettoyer de ses « saletés ». Le tabac est encore utilisé dans les expéditions de chasse. Avant de partir, l'homme Tukano fume pour dresser une barrière de fumée autour du territoire qu'il va parcourir,es pour leur conférer le pouvoir de frapper juste.

Tabac et savoir, mémoire et magie

La cigarette est indispensable aujourd'hui dans toute cure effectuée par un guérisseur indien. La fumée, dit-on en Équateur, protège contre la « vapeur » de la mort, mais aussi contre tout effluve malfaisant qui s'échappe de la terre, où résident les forces telluriques divinisées. Les mythes Ayoré de la Bolivie orientale font du jaguar le maître du tabac, plante cultivée durant la saison des pluies. « C'est avec le tabac que la connaissance vient aux chamanes à cause de leurs esprits auxiliaires », disent-ils. Le chamane doit boire du jus de tabac concentré sans le vomir : c'est à ce prix qu'il acquerra ses facultés divinatoires et magiques.

Cette association entre le tabac et le savoir est répandue dans tout le continent. À la frontière de la Colombie et du Venezuela, un chamane Guajiro expliqua à l'ethnologue Michel Perrin que les pouvoirs de l'écriture étaient comparables à ceux du tabac. Car pour les Indiens, le tabac permet de recevoir et de décoder les messages venus de l'autre monde, fonction qu'ils attribuent, pour les Blancs, à la lecture. Matière à laquelle serait couplée une parole. On peut rapprocher ces conceptions de celle qui, en Amazonie occidentale, fait de l'ingestion d'un jus de tabac vert la condition même de la mémorisation des chants et des mythes de la part des jeunes adolescents.

Dans le Vaupés, en Amazonie, on fume collectivement des cigares que les assistants se passent les uns les autres. Les Tukano posent des feuilles de tabac sur une grande fourche piquée sur le sol et représentant symboliquement l'axe du monde. Le narcotique contenu dans la plante leur permet de rendre visite au Tonnerre, en montant au ciel par la colonne de fumée. Les Warao du Venezuela placent la source du pouvoir chamanique dans la « maison de la fumée de tabac ». Il est bien difficile de dresser l'inventaire de toutes les pratiques qui mettent en jeu le fait de fumer ou d'aspirer le tabac. Aujourd'hui, dans des milieux métissés, le cigare ou la cigarette protègent contre les forces malfaisantes. C'est pourquoi, le dieu Maximon au Guatemala, l'Ekeko de Bolivie, ou les gardiens sacrés des mines andines reçoivent toujours comme offrande un cigare ou une cigarette qui reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit réduite en cendres, assurant au donateur une certaine bienveillance des êtres de l'au-delà.

Carmen Bernand
Mai 2002
 
Bibliographie
Du Mythe au quotidien, penser la nouveauté Du Mythe au quotidien, penser la nouveauté
Michel Perrin
In L'Homme n°106-107, avril-septembre 1988, XXVIII (2-3)


Desana. Le Symbolisme universel des Indiens Tukano du Vaupès Desana. Le Symbolisme universel des Indiens Tukano du Vaupès
Gérard Reichel-Dolmatoff
Gallimard, Paris, 1973

Les Singularités de la France atlantique. Le Brésil des Cannibales au XVIème siècle. Les Singularités de la France atlantique. Le Brésil des Cannibales au XVIème siècle.
André Thévet
Découverte, 1983

La Chair des dieux La Chair des dieux
Peter Furst
Seuil, 1974

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