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Pirates, boucaniers et corsaires des Caraïbes
Carmen Bernand
Membre de l'Institut universitaire de France. Professeur à l'université de Paris X-Nanterre
 
 
 
 
Nous devons à Robert Louis Stevenson une image idéalisée des pirates. Ces brigands de la mer furent rendus célèbres par le succès de son livre, L'île au Trésor, paru en 1883, qui narre les aventures du jeune Jim Hawkins avec le vieux Long John Silver à la jambe de bois, comme il se doit dans ce métier-là. Les boucaniers et les corsaires entrent donc dans la légende comme les bandits d'honneur et autres héros du monde des marges. Au début du XXe siècle, le capitaine Crochet, traqué par un crocodile affamé de son sang, fournira aux lecteurs des aventures de Peter Pan un personnage inoubliable. Bien que plus complexe, l'histoire de la piraterie maritime n'a rien à envier à la fiction. Dans la Méditerranée, la crainte des bateaux pirates apparaît déjà dans l'Odyssée. Plus près de nous, au XVIe siècle, dans cette mer maudite, les chrétiens font l'objet de harcèlements continuels de la part des Turcs et des Barbaresques d'Alger. La découverte de l'Amérique, l'exploitation des mines d'argent du Pérou et le monopole commercial de l'Espagne vont contribuer à créer dans les Caraïbes un espace d'incursions, où les bâtiments français, anglais et hollandais vont intercepter les galions espagnols pour les piller. Carmen Bernand nous invite ici à naviguer entre les îles des Grandes Antilles, à la poursuite de ces aventuriers – ou du moins de leurs ombres…

Corsaires, pirates, flibustiers et boucaniers

Tout d'abord, entendons-nous sur les termes utilisés pour désigner ces actions. Le corsaire, qu'il soit équipé dans les pays barbaresques de la Méditerranée ou dans les royaumes européens, est muni de lettres de marque par son gouvernement et agit seulement en temps de guerre. En revanche, le pirate agit pour son compte et attaque aussi en temps de paix. S'il est pris, il est traité en voleur. Dans la pratique, cette distinction s'avère ténue. Pour les Espagnols, les corsaires sont des voleurs, c'est-à-dire des pirates. Le terme de flibustier est d'origine anglaise et désigne un pirate appartenant à une association d'hommes établis dans quelques îles des Caraïbes, notamment la Jamaïque et l'île de la Tortue – au nord de l'actuel Haïti –, et qui font la guerre aux Espagnols.

Bien qu'étant souvent associés aux flibustiers, les boucaniers, installés notamment dans l'île de la Tortue, s'adonnent à la chasse illégale de vaches et de taureaux qui abondent sur la Grande Île, Saint Domingue. Leur nom provient de « boucan », sorte de barbecue où les Indiens Carib rôtissaient et fumaient leurs captifs, et que les aventuriers européens utilisèrent à leur tour pour cuire la viande des bêtes qu'ils tuaient pour leur cuir. De grandes quantités de peaux tannées étaient embarquées vers la France ou l'Angleterre, bravant ainsi les interdits commerciaux espagnols.

Des coups de main des aventuriers normands…

Le principal atout des Grandes Antilles est d'être situées sur les routes maritimes qui relient l'Amérique à l'Espagne. Dans les années 1550, pour se défendre des raids français et anglais, les Espagnols mettent en place la Carrera de Indias, long convoi de navires protégé par un galion puissamment armé. Après le départ de cette flotte, les îles retombent dans la torpeur tropicale. Ainsi y fleurit la contrebande sous toutes ses formes, principalement celle d'esclaves, activité impossible à contrôler étant donné le nombre infini de criques. À Dieppe, au Havre ou à Plymouth, des aventuriers rêvent de s'emparer des richesses américaines. L'un des premiers est l'armateur normand Jean Ango, qui commandite des corsaires – ce que les Anglais appellent des privateers. En 1523, un homme au service d'Ango, Jean Fleury, intercepte deux navires espagnols et s'empare d'une partie du trésor du roi aztèque Moctezuma, destiné à Charles-Quint.

En fait les incursions des corsaires français s'appuient sur des complicités locales. De surcroît, les conflits qui opposent l'Espagne à la France ont des répercussions dans les Caraïbes. Un an après la mise à sac de Santiago de Cuba, en 1554, Jacques Sore incendie La Havane. Campeche au Yucatan, la baie de Maracaïbo et le littoral guyanais, où les Indiens Carib s'allient aux corsaires, subissent à leurs tours des raids. Au début du XVIIe siècle, le Manuscrit anonyme de Carpentras donne une description détaillée de cette société composée de corsaires français, de Noirs marrons et d'Indiens qui se constitue dans les petites Antilles.

La prospérité de l'île de la Tortue commence en 1650, sous l'impulsion du gouverneur Le Vasseur, puis sous celle du chevalier de Fontenay, corsaire de métier. Alexandre Oexmelin décrit les activités qui se développent à cet endroit. Les aventuriers, dit-il, se divisent en trois groupes, les boucaniers avec leurs valets, des engagés français dont ils ont payé la traversée et qu'ils obligent à servir pendant trois ans, les flibustiers et les habitants, c'est-à-dire « ceux qui s'appliquent au travail de la terre ». Les pirates proprement dits, ceux qui effectuent des prises diverses – cacao, tabac, cuirs, tissus, argent – ont leur propre code de conduite et les blessées sont dédommagés selon un tarif connu de tous. Par exemple, pour la perte d'un œil ils reçoivent cent écus ou un esclave ; pour celle d'un pied ou une jambe, deux cents écus ou deux esclaves. Une fois le barème stipulé, les flibustiers s'associent deux à deux en vue de s'entraider en cas de blessure ou de maladie. Ces accords peuvent être permanents. Certains deviennent très riches et se retirent sur quelque île des Caraïbes, où ils perdent au jeu leur fortune, ce qui les pousse à reprendre la mer.

… aux expéditions lourdes des corsaires anglais

Les corsaires anglais ont des projets d'une toute autre envergure. John Hawkins organise un trafic d'esclaves entre l'Afrique et les Caraïbes – la traite était contrôlée par l'Espagne et seules quelques licences ou asientos étaient accordées. Pendant quelque temps l'Espagne ferme les yeux, mais en 1567, Hawkins et son cousin Francis Drake, qui avaient cherché refuge sur un îlot au large de Veracruz, sont surpris par les Espagnols ; il s'en faut de peu pour que cela ne déclenche une guerre entre les deux puissances européennes. Après des incursions au large de Veragua (Venezuela), Francis Drake organise en 1572 une expédition destinée à intercepter, sur l'isthme de Panama, le convoi en provenance du Pérou avec tout l'argent extrait des mines de Potosi. Il s'agit-là d'un butin considérable et, pour s'en emparer, il compte sur la complicité des Noirs marrons. L'assaut du convoi réussit, même si les Anglais ne peuvent pas charger tout le trésor à bord des pinasses. Ces faits valent désormais à Drake la réputation diabolique de mettre en péril, à lui tout seul, l'empire espagnol.

Le « dragon », comme on le surnomme, ne se contente pas de cette première attaque au cœur des royaumes espagnols du Nouveau Monde. Plutôt que de guetter la traversée du convoi à Panama, il préfère aller à la source des richesses et, en décembre 1577, avec l'accord de la reine Élisabeth, il quitte Plymouth, longe les côtes atlantiques de l'Amérique du Sud, évite le détroit de Magellan, trop bien, gardé, contourne le faux cap Horn et remonte jusqu'au Pérou. Ne parvenant pas à débarquer au Callao, Drake se voit obligé de repartir jusqu'à la Californie, où il prend la route du Pacifique pour rentrer en Angleterre.

D'autres corsaires, à la suite de Drake, menacent les intérêts espagnols, « mûs par l'envie » de leurs richesses. En 1655, la Jamaïque passe sous la domination des Anglais et devient le cœur des incursions corsaires. L'histoire a retenu les exploits de John Morgan, Gallois d'origine, qui saccagea Port-au-Prince, Portobelo, Panama, Cartagène et Santa Marta, et qui devint un grand notable en Jamaïque, « ce qui fait voir, commente Oexmelin, qu'un homme quel qu'il soit, est toujours estimé et bien reçu partout quand il a de l'argent ». En l'occurrence, Morgan fut un héros perfide qui trahit les siens et s'en fut avec son butin.

La piraterie, une activité toujours fructueuse ?

Le sort des corsaires changea après 1700, lorsque la piraterie fut déclarée illégale et qu'il devint très difficile de se procurer des lettres de marque, surtout après la guerre de Succession, à la fin de 1713. Pendant une dizaine d'années, les attaques des pirates, qui cherchaient par ces moyens de se procurer de l'argent, se multiplièrent sur toutes les mers. C'est de cette époque que datent les exploits de Mary Read et d'Anne Bonny, maîtresse de Jack Rackam, femmes hors du commun immortalisées par Daniel Defoe, qui rédigea une histoire des pirates sous le nom de Charles Johnson. Du XVIIIe siècle date aussi le pavillon noir avec la tête de mort et les tibias croisés, connu comme le « Jolly Roger ». En fait il semble que cette appellation provient du français le « joli rouge », de la couleur préférée des fanions des boucaniers. À la vérité, il y eut plusieurs modèles avec des motifs divers : sur le drapeau de Rackam, deux sables croisés remplacent les tibias. Le sablier, qui indique le temps qui reste avant la reddition de la proie, apparaît dans plusieurs fanions.

La piraterie ne disparut pas complètement pour autant et trouva refuge dans la mer de Chine, jusqu'à l'époque actuelle. Les vicissitudes vécues par les « boat people » du Vietnam témoignent de ces dangers. Dans les airs, de nouveaux pirates interceptent ces navires ailés que sont les avions. Enfin, le vocabulaire actuel a désigné, par ce vieux terme emprunté au monde de la mer, ceux qui « surfent » sur les réseaux informatiques pour détourner ou détruire des informations.

Carmen Bernand
Mai 2002
 
Bibliographie
Histoire du Nouveau Monde. Tome 2 : les Métissages, 1550-1640 Histoire du Nouveau Monde. Tome 2 : les Métissages, 1550-1640
Carmen Bernand et Serge Gruzinski
Fayard, Paris, 1993

Histoire générale des plus fameux pirates,tome 1 : les chemins de fortune Histoire générale des plus fameux pirates,tome 1 : les chemins de fortune
Daniel Defoë
Phébus, 1991

Sous le pavillon noir / pirates et flibustiers Sous le pavillon noir / pirates et flibustiers
Jacquin Philippe
Gallimard, Paris, 1988

Un flibustier français dans la mer des Antilles, 1618-1620 Un flibustier français dans la mer des Antilles, 1618-1620
Jean-Pierre Moreau
Seghers, Paris, 1990

Les Aventuriers et les boucaniers d'Amérique. Chirurgien de la flibuste de 1666 à 1672 Les Aventuriers et les boucaniers d'Amérique. Chirurgien de la flibuste de 1666 à 1672
Alexandre Oexmelin
Sylvie Messinger, Paris, 1990

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