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Les origines de la Catalogne, de la marche d'Espagne carolingienne au comté de Barcelone
Philippe Parroy
De la cathédrale d'Urgel à Santa Maria de Ripoll, nombreux sont les trésors de la Catalogne romane qui témoignent aujourd'hui encore de l'essor culturel et économique des Xe et XIe siècles. Philippe Conrad nous explique comment, depuis les Carolingiens jusqu'au comté de Barcelone, s'est constitué le cadre politique d'une Catalogne capable de se protéger des razzias musulmanes.

La marche d'Espagne carolingienne


Située au nord-est de la péninsule Ibérique, la région où s'est constituée la Catalogne s'étend depuis les Pyrénées au nord jusqu'au cours inférieur de l'Ebre au sud, alors que le rio Cinca, affluent de la rive gauche du fleuve, la limite à l'ouest. Le pays présente un relief accidenté dans lequel les hautes terres comme la Cerdagne ont procuré un refuge aux populations fuyant les razzias musulmanes. La reconquête chrétienne permit ensuite la colonisation progressive des plaines qui occupent la dépression centrale, voie de passage majeure entre le Roussillon, étendu au nord des Albères, et la « Nouvelle Catalogne » qui, au sud-ouest de Barcelone, va du cours du Llobregat à celui de l'Ebre.


Engagés dans la conquête de la péninsule Ibérique à partir de 711, les musulmans ont pris Tarragone et Narbonne en 718 et ont poursuivi leur progression en Gaule, jusqu'au coup d'arrêt donné en 732 à Poitiers par Charles Martel. Refoulés vers le midi languedocien, ils conservent le contrôle de la Septimanie mais en sont expulsés par Pépin le Bref entre 752 et 760. La montée en puissance de la dynastie carolingienne pousse bientôt les Francs au-delà des Pyrénées et Charlemagne organise, en 778, la fameuse expédition au cours de laquelle il ne pourra s'emparer de Saragosse et qui verra, à Roncevaux, la perte de son arrière-garde. Le souverain carolingien ne renonce pas pour autant à la lutte contre l'ennemi musulman mais les Francs échouent devant Huesca et ne peuvent se maintenir à Pampelune. Leurs entreprises rencontrent davantage de succès à l'est des Pyrénées, où Gérone est prise dès 785. Il en va de même en 789 de la Cerdagne et d'Urgel, sur la haute vallée du Segre. En 801, Louis d'Aquitaine, le futur empereur Louis le Pieux, s'empare de Barcelone et c'est le comte de Toulouse qui prend, en 806, le contrôle des hautes vallées pyrénéennes de Pallars et de Ribagorza. Plus au sud, Louis ne peut conserver Tarragone – l'ancienne capitale de la province romaine de Tarraconaise – et il échoue en 809 devant Tortosa, à l'embouchure de l'Ebre. À ce moment, la frontière de la Marca Hispanica, la Marche d'Espagne carolingienne, s'établit pour deux siècles sur le cours du Llobregat, au sud de Barcelone.


Guifred le Velu


Les notables locaux se dressent contre Louis le Pieux en 827 mais l'échec de la révolte marque la fin des espoirs de renaissance d'une entité politique wisigothique indépendante du souverain franc et de l'émir de Cordoue. Alors que Charles le Chauve se voit attribuer, lors du partage de Verdun de 843, la marche d'Espagne, le morcellement politique du monde carolingien facilite la formation, à partir de plusieurs comtés francs, de petites principautés territoriales qui fourniront ses premiers cadres politiques à l'espace catalan. Il s'agit des comtés de Cerdagne, Urgel, Besalù, Sobarbe, Ribagorza, Pallars, Gérone, Roussillon, Vich, Ampurias et Barcelone. L'autorité carolingienne se maintient cependant jusqu'en 878. C'est à cette date que Guifred le Velu – fils de Sunifred, comte de Barcelone, Gérone et Narbonne, devenu dès 870 comte d'Urgel, de Cerdagne et de Conflent – est investi du titre de marchio et se voit confier par Louis le Bègue les comtés de Barcelone et de Gérone. Jusqu'à sa mort, survenue en 897, Guifred accomplit une œuvre considérable. Il fait construire des forteresses comme celle de Cardona et organise le peuplement de la région du Vallès proche de Barcelone. Il encourage les fondations monastiques et obtient en 886 la restauration, à Vich, de l'évêché d'Ausone, disparu après la révolte sans lendemain de 827. L'avènement de Guifred constitue un moment important pour l'histoire de la région car c'est en 878 que les comtes sont nommés pour la dernière fois par les souverains carolingiens. À partir de cette date, la future Catalogne est virtuellement indépendante, les rois francs se contentant désormais d'entériner simplement les successions comtales, les différents pouvoirs locaux étant devenus de fait héréditaires.


Trois siècles de belle prospérité


Les comtes de Barcelone mettront ensuite plus d'un siècle pour réussir à s'imposer. Ils constatent en 985, lors de la destruction de leur capitale par Al Mansur, que leurs appels au secours aux derniers Carolingiens demeurent sans réponse et il leur apparaît bientôt qu'ils n'ont rien à attendre de la nouvelle dynastie capétienne installée en 987. Le comte Borell II relève pourtant les murs de Barcelone et les lendemains de l'an mil sont marqués, sous l'impulsion de Ramon Berenguer Ier, par un regroupement des divers comtés autour de l'ensemble formé par ceux de Barcelone, Vich et Gérone. La seconde moitié du XIe siècle voit un renforcement de l'autorité du comte à qui les nobles doivent désormais prêter un serment de fidélité. En 1111, le comté de Barcelone s'agrandit de celui de Besalù, en 1117 de la Cerdagne et en 1132 du Roussillon.


Alors que se constitue le cadre politique de la Catalogne, le pays connaît, entre le IXe et le XIIe siècle, un essor économique remarquable. Dès le milieu du IXe siècle, la surpopulation des régions montagneuses qui ont servi jusque là de refuges pousse vers les plaines des milliers de paysans qui colonisent les régions abandonnées à la friche depuis le VIIIe siècle. Le raid dévastateur lancé par les musulmans en 985 ne donne qu'un coup d'arrêt temporaire à la croissance. Les progrès des techniques culturales et de la production agricole, le dynamisme de la métallurgie lié à la présence des gîtes de fer du Canigou, l'essor du commerce maritime sur une côte délivrée de la piraterie sarrasine, la renaissance des marchés et des bourgs, la réapparition de la circulation monétaire, les tributs payés à partir du XIe siècle par les petits royaumes musulmans qui achètent désormais la protection du comte de Barcelone, les soldes versées aux mercenaires catalans, le développement des échanges au long de la voie commerciale qui, par le Perthus, relie le Roussillon à l'Ampurdan, tout cela contribue à établir, en quelques décennies après le tournant de l'an mil, une belle prospérité. Le décollage économique va de pair avec des transformations sociales. Le poids de la caste militaire se renforce et un processus de féodalisation s'opère aux Xe et XIe siècles, au détriment des petits paysans libres soumis désormais à des seigneurs toujours plus exigeants. Au même moment, une bourgeoisie marchande active s'impose dans les villes où elle dispose rapidement d'une large autonomie. Dès 1025, le comte Ramon Berenguer Ier accorde ainsi à Barcelone une charte de franchise.


Écarter le danger musulman


L'essor économique du pays exigeait qu'il fût à l'abri des razzias musulmanes. Au milieu du IXe siècle, Barcelone est mise à sac à deux reprises et Guifred le Velu doit se contenter ensuite de tenir la frontière du Llobregat. Au Xe siècle, le calife de Cordoue oblige le comte de Barcelone à lui payer tribut et, le 6 juillet 985, Al Mansur détruit complètement la ville. Le redressement est rapide et dès 1010, la crise du califat omeyyade entraîne le pillage de Cordoue par une expédition catalane. Comme les Castillans, les Catalans vont ensuite, tout au long du XIe siècle, « protéger » les petits royaumes musulmans apparus sur les ruines du califat et les émirs de Lérida, de Tortosa et de Saragosse sont ainsi contraints de payer tribut au comte de Barcelone. En 1064, Ermengol d'Urgel est l'un des chefs de la « croisade » lancée contre Barbastro, qui menace un temps la domination musulmane sur la vallée de l'Ebre. Les entreprises de Rodrigo Diaz de Vivar, le Cid Campeador, barrent la route de Valence aux Catalans, qui doivent ensuite faire face aux Almoravides. Venus du Maroc pour se substituer aux petits souverains musulmans ibériques, ces nouveaux envahisseurs sont arrêtés à Martorell en 1114 mais Barcelone est assiégée l'année suivante et il faut attendre le règne de Ramon Berenguer IV (1131-1162) pour que la prise de Tortosa en 1148, celle de Lérida et de Fraga en 1149, écartent définitivement le danger musulman.


Un remarquable essor culturel


Le nom de Catalogne apparaît alors dans un récit pisan de l'expédition conduite en 1114-1115 contre les Baléares et ce sont les castlans ou « châtelains » qui ont, comme en Castille, donné leur nom au pays.


Un remarquable essor culturel accompagne le développement économique de la région. L'époque est marquée par de nombreuses fondations monastiques, San Miguel de Cuxa en 879, Santa Maria de Ripoll en 880, San Juan de las Abadesses en 887. En contact avec les foyers culturels d'Al Andalus grâce aux chrétiens mozarabes qui ont fui les terres musulmanes, les monastère catalans constituent de riches bibliothèques : celle de Ripoll compte 245 volumes en 1047. Gerbert d'Aurillac, le futur pape Silvestre II, vient étudier à Ripoll et à Vich entre 967 et 970 ; Llobet de Barcelone traduit un traité arabe d'astronomie et Miro Bonfill, évêque de Gérone et comte de Besalù, est aussi un écrivain et un poète qui a une bonne connaissance du grec. La personnalité la plus remarquable du XIe siècle catalan demeure Oliba, un comte de Cerdagne devenu abbé de Ripoll en 1008, puis évêque de Vich en 1018. À l'origine de la fondation de l'abbaye de Montserrat, il est aussi, lors du synode de Toulouse de 1027, l'initiateur de la « trêve de Dieu » appelée, en se généralisant, à pacifier des mœurs féodales jusque là très brutales. L'époque voit la magnifique floraison de l'art roman, illustrée par le linteau de Saint-Genis de Fontaines, les chapiteaux de Serrabonne, les fresques de Tahull, les cloîtres d'Elne, de l'Estany et de Gérone, la cathédrale d'Urgel, la petite église de Saint-Martin du Canigou ou le décor sculpté de l'admirable façade de Santa Maria de Ripoll. La restauration effective, en 1118, du siège métropolitain de Tarragone, disparu lors de l'invasion musulmane, témoigne également de la part prise par l'Église dans la renaissance catalane des XIe et XIIe siècles.


De brèves ambitions sur le Languedoc


La mort du roi d'Aragon Alphonse le Batailleur décide en 1134 des destinées catalanes. Son frère Ramire II épouse l'année suivante Agnès, veuve du comte de Thouars, qui lui donnera une fille, Pétronille, née en 1136. Plutôt que d'envisager son mariage avec un prince castillan ou navarrais, Ramire préfère la promettre dès 1137 au comte de Barcelone Ramon Berenguer IV, qui devient ainsi prince d'Aragon, mais dont le fils Alphonse II sera, de 1162 à 1196, comte de Barcelone et roi d'Aragon.


Catalans et Aragonais regardent alors – au moment où l'irruption des Almoravides, puis des Almohades, interdit tout nouveau progrès de la Reconquista vers le sud – vers les terres situées au nord des Pyrénées.


Ils parviennent ainsi à s'implanter à Carcassonne, dans le Razès et en Provence et entretiennent des rapports étroits avec le Béarn et le comté de Toulouse. Au début du XIIIe siècle, Pierre II d'Aragon peut même envisager la création d'un vaste ensemble catalano-occitan mais la guerre des barons du Nord présentée comme une « croisade » conte le catharisme vient ruiner ses ambitions. Quand il se porte au secours de son vassal, le comte de Toulouse Raymond VII, il trouve la mort le 11 septembre 1213, lors de la bataille de Muret qui décide de la destinée ibérique de la Catalogne. Conclu en 1258 entre Saint Louis et le roi Jaime Ier El Conquistador (il s'est emparé des Baléares et de Valence), le traité de Corbeil voit la Catalogne quitter définitivement l'espace franc alors que le roi d'Aragon renonce à ses ambitions sur le Languedoc.

Philippe Parroy
Septembre 2000
 
Bibliographie
La Catalogne au tournant de l’an mil La Catalogne au tournant de l’an mil
Pierre Bonnassie
Albin Michel, Paris, 1990

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