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Les deux Macédoines
Pierre Cabanes
Professeur honoraire de l’université Paris X Nanterre.
Fondateur de la mission archéologique et épigraphique française en Albanie
 
 
 
 

De la fin de l'Empire ottoman à l'indépendance des républiques issues de la Yougoslavie titiste, les traités qui ont redessiné les frontières dans les Balkans n'ont pas toujours su apaiser les contentieux entre États voisins. La Macédoine, dont le territoire ancien est aujourd'hui partagé entre la « République de Skopje » et la province grecque de Thessalonique, en est un des exemples les plus flagrants. Pierre Cabanes, dans un tour d'horizon archéologique et historique, nous montre que, des trésors de la tombe de Philippe II aux masques d'or de Sindos, des mosaïques byzantines aux fresques d'Ohrid, la vie artistique et culturelle de la Macédoine, riche de bientôt deux mille ans, se joue des frontières politiques.

Pourquoi ce titre, alors que la Macédoine a été longtemps unique ?

Ce titre au pluriel, surprenant, s'explique seulement par la formation d'un État macédonien indépendant issu de l'ancienne Yougoslavie, au moment même où celle-ci se disloquait. Les autorités grecques ont vigoureusement contesté ce nom, d'autant plus que cette république avait choisi comme emblème sur son drapeau l'étoile à seize branches de Vergina, qui figurait sur le larnax d'or contenant les ossements de celui qu'on a identifié comme étant le roi Philippe II. La République de Skopje y a finalement renoncé, mais veut garder le nom de Macédoine, même si la population est surtout d'origine slave du Sud, donc parle la langue des conquérants venus durant les VIIe-VIIIe siècles s'établir dans la haute vallée du Vardar. Les Macédoines sont, ici, deux sœurs ennemies, alors que tout devrait les rapprocher, leur passé historique pour une large part, leur vie économique et, par bien des côtés, leur culture. Depuis octobre 1996, les frontières se sont rouvertes, mais un contentieux réel entrave le développement normal d'échanges qui ne pourraient qu'être profitables aux deux partis.


La question macédonienne a occupé une grande place dans les réunions internationales depuis le congrès de Berlin en 1878 ; que signifie-t-elle ?

La fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle ont beaucoup contribué à exacerber les tensions dans cette zone balkanique : ce n'est qu'en 1912 que le pouvoir de l'Empire ottoman a disparu sur ces territoires après un demi-millénaire d'occupation, et les appétits étaient féroces chez les Bulgares, comme chez les Serbes et les Grecs : à qui reviendrait le port de Thessalonique ? Qui accéderait à la mer Égée ? À l'issue de la première guerre balkanique, les Grecs ont occupé Thessalonique et la côte égéenne, mais les vainqueurs des Turcs n'ont pu s'entendre sur la question macédonienne et la deuxième guerre balkanique s'est terminée par la défaite des Bulgares : le traité de Bucarest (août 1913) attribue à la Serbie et à la Grèce la majeure partie de la Macédoine, mais les Bulgares gardent un accès à la mer Égée à l'est de Cavala – qu'ils perdent à la fin de la première guerre mondiale. Un effort considérable a été effectué par les Macédoniens de Skopje pour se forger une langue slave avec écriture cyrillique qui se distingue du bulgare. On peut dire qu'en 1920, après les guerres balkaniques et la Grande Guerre, la Grèce a réussi à verrouiller la mer Égée, mais le nord de la Macédoine est resté aux mains des Serbes dans le royaume yougoslave. L'organisation fédérale de la Yougoslavie, à l'époque de Tito, correspond à la formation d'une république socialiste de Macédoine, qui choisit en 1991 l'indépendance lorsque les autres républiques fédérées quittent la Serbie et le Monténégro, et elle a la chance de le faire pacifiquement…


Connue surtout par ses rois Philippe II (359-336) et Alexandre le Grand (336-323), la Macédoine présente-t-elle un réel intérêt archéologique ?

Depuis les travaux de Manolis Andronikos sur le site de Vergina, il faut reconnaître que la Macédoine est un centre d'intérêt majeur. Les trouvailles remarquables des tombes royales avaient été, en quelque sorte, prédites par l'archéologue français Léon Heuzey qui a parcouru cette région à deux reprises, sous le Second Empire. « S'il reste encore une chance de percer le mystère qui pèse sur l'histoire, les institutions et sur la topographie même de la Macédoine […], nous avons la conviction que la solution de ces difficultés est cachée sous les collines de Palatitza. Quel que soit le nom de cette cité inconnue, l'importance de ses ruines en fait quelque chose comme Pompéi pour la Macédoine. » Il a fallu pratiquement un siècle pour que le site de Vergina soit bien identifié avec l'ancienne Aigai, et on peut constater que Léon Heuzey est passé à côté de la Grande Toumba, ce grand tumulus de cent dix mètres de diamètre et douze mètres de hauteur, dont la fouille a révélé les tombes royales ! La richesse du mobilier qu'on y a dégagé témoigne de la culture artistique remarquable des Macédoniens dans la seconde moitié du IVe siècle avant J.-C. : coffret d'or ou larnax contenant les ossements du défunt, couronne d'or, cuirasse, diadème, reliefs en ivoire, carquois ou gorytos doré, vaisselle d'argent. Ces tombes ont aussi conservé les peintures, si rarement parvenues jusqu'à nous depuis l'Antiquité : les scènes de chasse qui ornent la frise de la façade de la tombe de Philippe révèlent un art dynamique, plein de vie, de mouvement et de précision ; les stèles funéraires retrouvées fournissent aussi des informations exceptionnelles sur la peinture du IVe siècle avant J.-C.

En dehors de Vergina, la Macédoine offre-t-elle d'autres trouvailles récentes importantes ?

Les recherches archéologiques conduites à Pella, la deuxième capitale de la Macédoine antique, après Aigai, ont révélé des îlots entiers d'habitations et surtout de remarquables mosaïques ; un grand bâtiment pourrait être un palais… À Dion, les archéologues grecs ont dégagé la ville romaine avec son odéon, ses bains imposants, son mur d'enceinte bien conservé ; mais le bâtiment le plus intéressant est le thesmophorion du début du Ve siècle avant J.-C., contenant beaucoup d'objets de culte qui témoignent de pratiques religieuses très semblables à celles de la Grèce centrale et méridionale. À Sindos, au nord de Salonique, sur cent vingt et une tombes dégagées, la moitié étaient inviolées et contenait un riche mobilier de vases corinthiens, ioniens et attiques, dont les plus récents sont de la fin du Ve siècle, des bijoux et des masques d'or. Les tombes de Dervéni et le cimetière d'Haghia Paraskévi ont aussi fourni des trésors fabuleux, comme le célèbre cratère de bronze de Dervéni, exposé au musée de Thessalonique, dont le décor relève du cycle dionysiaque. Enfin, les recherches sur le site d'Amphipolis, aux portes du mont Pangée, semblent prometteuses.

La Macédoine de Skopje est-elle moins riche en sites archéologiques antiques ?

Actuellement deux sites méritent surtout d'y retenir l'attention : Héraclée de Lyncestide, au voisinage immédiat de Bitola, et Stobi, au sud de Skopje – très vaste site malheureusement aujourd'hui traversé par l'autoroute. La première aurait été fondée par Philippe II de Macédoine après sa victoire sur les Illyriens de Bardylis et l'extension du royaume à toute la Haute-Matituent le sol de la grande basilique édifiée probablement au Ve siècle après J.-C., lors de la restauration de la ville après le pillage de Théodoric : le décor animalier et floral est magnifique par la finesse du dessin et la richesse des couleurs ; de la ville classique ou hellénistique, outre le théâtre, restent au pied de l'acropole quelques éléments d'architecture qui laissent penser que la cité possédait de vastes monuments publics. Stobi était une très grande ville, surtout développée à l'époque romaine, puis abandonnée totalement au XIVe siècle ; les fouilles ont dégagé de vastes nécropoles aux tombes richement décorées avec peintures, le théâtre en marbre, des basiliques, une synagogue, quelques éléments de l'enceinte et de larges rues.

Cette richesse artistique s'arrête-t-elle à la fin de l'Antiquité ?

Non, la Macédoine connaît un renouveau extraordinaire à l'époque médiévale, qui constitue véritablement le deuxième centre d'intérêt de ce voyage. L'art de la mosaïque se poursuit, sans interruption depuis l'Antiquité, comme le montrent à Thessalonique l'église Haghios Georgios édifiée dans la rotonde du mausolée de l'empereur Galère, celle de Saint-Démétrios – trop restaurée après l'incendie de 1917, mais dont les mosaïques très byzantines sont conservées sur les piliers de chaque côté de l'entrée de l'abside –, celle encore d'Hosios David avec sa magnifique mosaïque de la Vision du prophète Ezechiel et, au IXe siècle, la mosaïque de la coupole de Sainte-Sophie qui représente l'Ascension du Christ entouré des douze apôtres et de la Vierge en robe violette. Les fresques, d'Ohrid à Kastoria, de Kurbinovo à Thessalonique, reprennent les mêmes thèmes avec des variantes d'une église à l'autre : dans l'église du monastère de Sveti Pantelejmon, la Descente de Croix s'accompagne du geste émouvant de la Vierge embrassant son fils mort. Les sujets essentiels sont la Nativité ou la dormition de la Vierge, l'Ascension, l'Annonciation, mais aussi le cycle de la Passion, la Présentation au temple, la Transfiguration et la représentation des saints locaux. Kastoria, parmi ses soixante-douze églises, conserve des fresques du XIe siècle dans l'église Haghii Anargyri, d'autres du XIVe siècle dans l'église Haghios Athanasios ; dans l'église Haghios Stéphanos, une Crucifixion représente Jésus très droit de la tête et du buste, entouré plus bas par la Vierge, saint Jean et les bourreaux. Dans la très belle ville d'Ohrid, le visiteur monte vers la citadelle par des ruelles typiquement balkaniques et découvre brusquement une église d'extérieur discret, comme la cathédrale Sainte-Sophie édifiée au XIe siècle, précédée d'un vaste exonarthex à deux galeries superposées sur la façade occidentale. De plan basilical à trois nefs avec une abside centrale polygonale, l'église était recouverte de peintures murales, souvent estompées aujourd'hui – notamment, sur la voûte du chœur, l'Ascension du Christ, surmontant une frise d'anges prosternés et, sur le mur de l'abside, les patriarches de Constantinople, d'Antioche, d'Alexandrie et de Jérusalem ainsi que les papes de Rome. L'église Saint-Clément achevée en 1295 et l'église de Saint-Constantin et de Sainte-Hélène datée de la seconde moitié du XIVe siècle sont aussi intéressantes. Plus au sud, le monastère de Saint-Naum, du Xe siècle, renferme le tombeau de ce disciple de saint Clément, dans un cadre merveilleux.

Le circuit qui conduit d'une Macédoine à l'autre permet de mesurer le caractère artificiel d'une frontière qui coupe des relations naturelles le long de la vallée du Vardar : certes, le voyageur passe de l'alphabet grec à l'alphabet cyrillique, d'une langue slave au grec, mais la vie artistique et culturelle est largement commune : l'art de la mosaïque venu de Pella s'est propagé jusqu'à Héraclée de Lyncestide, rejoignant à Ohrid d'autres influences venues de l'Occident, avec l'école de Nicopolis, qui a marqué Apollonia, le baptistère de Butrint, jusqu'aux basiliques d'Arapaj et de Lin ; l'influence de Byzance est nette aussi dans les mosaïques de Saint-Démétrios à Thessalonique, comme dans la petite chapelle de l'amphithéâtre de Durrës. Les artistes peintres ont circulé librement de Thessalonique à Kastoria, à Ohrid, en Albanie à Berat, fief d'Onuphre et de son fils Nicolas au XVIe siècle : le voyageur n'aura pas le sentiment d'avoir découvert deux Macédoines, mais bien une seule.

Pierre Cabanes
Novembre 1997
 
Bibliographie
Philippe de Macédoine Philippe de Macédoine
Arnaldo Momigliano
Eclat, Paris, 1992

Vergina, the royal tombs and the ancient city Vergina, the royal tombs and the ancient city
Manolis Andronikos
Ekdotike Athenon, Athens, 1984

Les villes de Macédoine à l'époque romaine Les villes de Macédoine à l'époque romaine
Fanoula Papazoglou
De Boccard, 1988
Supplément XVI du Bulletin de correspondance hellénique
Les Albanais en Yougoslavie. Minorité nationale, territoire et développement. Les Albanais en Yougoslavie. Minorité nationale, territoire et développement.
Michel Roux
Maison des Sciences de l'Homme, 1995

Les Macédoniens, les Grecs du Nord et l'époque d'Alexandre le Grand Les Macédoniens, les Grecs du Nord et l'époque d'Alexandre le Grand

Catalogue d'exposition tenue en 1995
Editions Kapon, Marseille, 1995