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Brève présentation des littératures scandinaves
Régis Boyer
Professeur émérite de langues, littératures et civilisations scandinaves
à l’université de Paris IV-Sorbonne

C'est une gageure que de tenter de présenter les littératures danoise, islandaise, féroïenne, norvégienne et suédoise en quelques brèves pages : nous ne le savons pas, mais elles comptent parmi les plus riches et les plus importantes de notre Occident… Tel est pourtant le défi qu'a accepté de relever pour nous Régis Boyer, qui a publié en 1996 aux éditions Fayard une Histoire des littératures scandinaves.


Des Eddas aux sagas islandaises

En réalité, l'image qu'il faut donner de ces littératures est tout à fait originale. On note qu'autour de l'an mille, tout le Nord parlait une langue commune, ou presque, dite vieux norois, et que cette langue s'est fixée, pour des raisons géographiques et historiques, en Islande où, à l'heure actuelle, on écrit comme il y a mille ans ! Cela peut expliquer qu'à partir du XIIe siècle, l'Islande, précisément, soit devenue le « conservatoire des antiquités nordiques » et qu'elle nous ait légué la plus prestigieuse, la plus abondante aussi, de toutes les productions littéraires de l'Occident, chose que personne ne sait ou ne veut savoir parmi nous. Il s'agit des Eddas qui rassemblent tout ce que la Germania comptait de grands poèmes mythologiques, gnomiques, magiques, éthiques et héroïques. Le terme s'applique à deux ouvrages différents, l'un, Edda poétique, correspond exactement à la définition qui vient d'être donnée, le second, Edda dite en prose ou de Snorri Sturluson – du nom de son auteur, un grand chef islandais qui vécut de 1178 à 1241 – étant une explication du premier dans le cadre d'un traité de poétique. Viendrait ensuite, encore qu'elle ait pu être antérieure, la poésie dite scaldique – scalde, signifie dans cette langue « poète ». Celle-ci demeure, à ce jour, la plus savante, la plus compliquée et la plus sophistiquée des poésies que nous ayons inventées. À elle seule, elle suffit à couvrir de ridicule ceux qui tiennent cette culture pour « barbare ». Le scalde loue, en termes et images convenus, les hauts faits de son commanditaire, exprime des sentiments personnels, ou décrit de beaux objets. Mais à côté de ces prestations, somme toute conformes aux usages généraux en Occident, l'Islande aura inventé la saga : c'est un récit en prose (ce point doit être noté) qui narre, dans un style tout à fait caractéristique, fait de réalisme appliqué, de simplicité, de rapidité et d'une économie extrême de moyens, les hauts faits des premiers habitants de l'Islande avec les sagas dites des Islandais comme la Saga de Njall le Brûlé, ou des grands rois de Norvège et de Danemark – ce sont les sagas royales dont le fleuron est la Heimskringla de Snorri Sturluson. D'autres rapportent tout le trésor de contes et légendes que connaissait notre monde : ce sont les sagas dites légendaires ou des temps très anciens, par exemple la Völsunga, saga où évolue Sigurdr/Siegfried. Certaines d'entre elles adaptent, en prose toujours, nos grands textes courtois – chansons de geste, romans de Chrétien de Troyes… : ce sont les sagas dites de chevaliers, ainsi la Saga de Tristram et Isönd. D'autres, enfin, se font la chronique attentive des événements qui mèneront, aux XIIe et XIIIe siècles, l'Islande à sa perte, telle, en 1264, la Saga des Sturlungar. Ces récits rudes et beaux sont d'une telle originalité que le genre est passé à la postérité sous le nom même de saga, le secret semblant s'en être perdu ! Mais la production ne s'arrête pas là pour autant. Elle s'exercera dans tous les genres dits savants, du traité de grammaire aux ouvrages de théologie – le Nord s'étant converti au christianisme, dans son ensemble, autour de l'an mille – en passant par tout ce que la « science » a pu représenter au Moyen Âge.

Ce phénomène est si remarquable, si peu banal aussi, que les spécialistes, à défaut de justification plus rationnelle, préfèrent parler de « miracle islandais ». En regard, les productions danoises (les Gesta Danorum de Saxo Grammaticus, vers 1200), norvégienne (comme Le Miroir royal, XIIe siècle) ou suédoise (des chroniques rimées), de même que la production populaire des contes et légendes et celle des ballades ou folkeviser paraissent un peu en retrait.

Du XVIe siècle au Gennembrud

Suit, avec le passage du Nord au luthéranisme (XVIe siècle) un assez long temps mort illustré seulement par quelques grands érudits. De même, les XVIIe et XVIIIe siècles, s'ils s'inscrivent progressivement dans le mouvement des lettres européennes, ne nous offrent, avec l'âge dit des Lumières, qu'un seul très grand nom, malheureusement trop méconnu en France, celui du Dano-Norvégien Ludvig Holberg (1684-1754). On le surnomme à juste titre « le Molière du Nord » mais son œuvre déborde considérablement le cadre du théâtre. Ce fut aussi un parodiste, un moraliste, juriste et historien-géographe de premier ordre.

Les lettres du Nord n'accèdent à une audience vraiment internationale qu'avec le romantisme, conséquence, là comme ailleurs, de ce que l'on appelle l'éveil des nationalités. Des Danois tels Adam Œhlenschläger ou N.F.S. Grundtvig, des Norvégiens tels H. Wergeland ou J. Welhaven, des Suédois tels E. Tegnér ou E.G. Geijer, voire le romantique flamboyant C.J.L. Almquist, l'Islandais Jonas Hallgrimsson ou des Finlandais suédophones comme L. Runeberg ou Z. Topelius s'inscrivent clairement dans le mouvement, venu d'Allemagne, de retour aux sources et d'exaltation des antiquités nationales. Mais l'époque est dominée par l'étrange et capitale figure du Danois H.C. Andersen (1805-1875) qui fut romancier, dramaturge avant d'obtenir une audience mondiale avec ses Contes, type même de l'œuvre universelle. Rappelons qu'Andersen n'écrivait pas pour les enfants ni ne donnait dans le genre du conte populaire, mais entendait, dans des récits de toutes longueurs, rapporter dans une langue toute de simplicité et de naturel ce qui peut enchanter notre condition. Andersen est, après les sagas islandaises, le meilleur illustrateur de ce génie conteur du Nord qui demeure la marque première de toutes ces inspirations.

Il va falloir attendre 1870 et l'intervention décisive du Danois Georg Brandes (1842-1927) pour que le Nord sorte de son demi-sommeil et, avec le Gennembrud ou « percée » de la modernité sous ces latitudes, impose la veine réaliste ou rationaliste qui allait nous valoir tant de tempéraments de toute première volée. La tendance avait été devancée par l'œuvre exemplaire du seul vrai philosophe qu'ait connu la Scandinavie, le Danois Søren Kierkegaard (1813-1855), auteur de Ou bien… ou bien. Avec ses exigences d'authenticité et d'engagement, sa volonté de privilégier la subjectivité, il préfigurait avec plus d'un siècle d'avance nos existentialismes.

Vont illustrer ce Gennembrud de très grands noms dont l'audience est maintenant reconnue. Citons, le choix étant nécessairement limité, les Danois J.P. Jacobsen ou H. Pontoppidan, le Suédois August Strindberg (1849-1912) qui fut le dramaturge de Mademoiselle Julie, mais aussi le romancier d'Au-delà de la vaste mer, ainsi qu'un poète et essayiste éminent. Nous n'avons pas encore épuisé la richesse de sa palette, sa fracassante personnalité s'étant exprimée dans une œuvre d'une étonnante diversité. Avec lui, le Norvégien Henrik Ibsen (1828-1906) dont tout le monde connaît Une maison de poupée ou Peer Gynt, et son compatriote B. Bjørnson, ainsi que l'Islandais Matthias Jochumsson suffisent à ruiner notre risible volonté de maintenir ces lettres dans les trop fameuses « brumes du Nord ».

Le XXe siècle, ou l'art d'accorder modernité et tradition

Une réaction contre ce type d'inspiration se fera avec, entre 1890 et 1914, un retour marqué vers le lyrisme et les profondeurs du conscient humain. Il faudrait citer de nombreux noms, mais contentons-nous ici d'évoquer le Baudelaire suédois, G. Fröding, l'Islandais symboliste Einar Bnediktsson, le Suédois V. von Heidenstam et surtout le Norvégien Knut Hamsun (1858-1952) qui aura associé, dans une œuvre romanesque d'une extrême richesse (tout le monde a lu Faim ou Pan) un sens panique de la Nature et une investigation, à la Dostoïevski, des arcanes du psychisme humain réfugié dans le célèbre personnage du vagabond qui n'aura jamais su distinguer ses rêves d'une réalité « soulevée ». En regard, une tendance à un néoréalisme féru de provincialisme et de mystique aura suscité des œuvres, assez typiques, comme celles de la Norvégienne Sigrid Undset (1882-1949), et surtout de la Suédoise Selma Lagerlöf (1858-1940) dont il ne faut pas retenir uniquement Le merveilleux voyage de Nils Holgersson, mais aussi, sinon surtout, d'admirables romans comme le diptyque de Jérusalem.

La période de l'entre-deux-guerres est un temps de quêtes et d'expérimentations diverses dont on peut retenir l'œuvre romanesque étrange et proche de la psychanalyse du Suédois Hjalmer Bergman, les prestations modernistes de la Finno-Suédoise Édith Södergran (« le Rimbaud du Nord ») ou du Suédois Pär Lagerkvist.

Mais le mouvement le plus remarquable de ce temps-là tient aux romanciers, essentiellement suédois, dits improprement « prolétaires » – c'étaient des autodidactes sortis du peuple qui à la fois, contribuèrent à l'essor de la social-démocratie et s'inspirèrent de ses mots d'ordre – : Eyvind Johnson, Harry Martinson, V. Moberg et surtout I. Lo-Johansson auront apporté des souffles vraiment neufs à des inspirations d'une notoire diversité. Du côté norvégien, les écrivains regroupés autour de la revue Mot Dag, comme S. Hoel ou A. Sandemose, et le Danois Hans Kirk, illustrent une veine populaire de bon aloi. Mais les talents très divers que proposent la Suédoise Agnès von Krusenstjerna, le dramaturge danois Kaj Munk, l'extraordinaire narratrice danoise Karen Blixen manifestent assez qu'il n'est plus de tendance qui ne se soit trouvée illustrée avec éclat dans le Nord. L'époque est dominée par le magistral poète à résonances mystiques Gunnar Ekelof, de nationalité suédoise, et surtout par l'Islandais Halldor Laxness (1902-1998) qui aura exploré dans des romans de premier ordre (La Cloche d'Islande, Lumière du Monde) toutes les voies de la modernité dans une perspective à la fois nationale et accordée à tous les souffles de la modernité.

À partir de 1940, autant dire qu'il n'est pas de voie nouvelle qui n'ait été explorée avec grand succès par les écrivains du Nord. Voici des existentialistes comme le Danois Martin A. Hansen ou le Suédois Stig Dagerman, et de fins stylistes comme le Norvégien J. Borgen. Les écoles de « l'absurdisme » danois (avec V. Sørensen et P. Seeberg) ou des « poètes atomiques » islandais (Einar Bragi, Jon Oskar) sont aussi intéressantes. Leurs œuvres tendent de plus en plus à l'engagement politique de gauche, surtout à partir de 1965. S'illustrent alors des auteurs appliqués à rénover les structures narratrices (les Suédois P.O. Sundman, P.O. Enquist, Lars Gustafsson) ou s'efforçant de rédiger des romans dits « documents » (les Danois Throkild Hansen ou H. Stangerup, les Suédois P.C. Jersild ou Jan Myrdal). Mais l'art de conter, de raconter dans la veine traditionnelle n'a pas abdiqué ses droits, tant s'en faut. Des Suédois comme S. Delblanc ou S. Claesson, le Norvégien K. Faldbakken, le Danois Sven Holm défendent avec éclat un art de bien dire qui demeure certainement la marque de toutes ces littératures.

La littérature scandinave, « lumière enchantée »

Aujourd'hui, il est difficile de dégager des tendances majeures, tant le daimon littéraire demeure actif sous ces latitudes. Les voix tout à fait actuelles de l'écologie, du retour vers le religieux, du féminisme sans ambages, de la méditation sur les rages technologiques de notre temps s'entendent derrière les œuvres des Norvégiennes Bergljot Hobæk Haff ou Herbjørg Wassmo, sans parler de la Danoise Susanne Brøgger, ou des Islandais Thor Vilhjalmsson – qui illustre un remarquable retour en force du roman historique avec La mousse grise brûle – et Steinunn Sigurdardottir.

En fait, me semble-t-il, les lettres actuelles du Nord ont ceci d'attachant qu'elles rendent leurs droits à de grands thèmes immémoriaux dans le Nord, comme l'amour humain, la mort exorcisée par les blandices de l'écriture ou la nature qui jamais n'a renoncé à ses envoûtements aux pays du soleil de minuit. On peut retenir les essais déconstructivistes du Danois Per Hultberg, du Suédois Per Odensten, ou les méditations quasi mystiques des Suédois Torgny Lidgren ou Göran Tunström. L'œuvre magistrale du Féroïen William Heinesen, qui fut trop longtemps méconnu en France, permet de clore avantageusement un bilan bien trop bref et superficiel comme celui qui est proposé ici. Le titre du meilleur recueil de nouvelles de celui qui fut aussi peintre et musicien, La lumière enchantée, pourrait servir d'exergue à tout ouvrage destiné à divulguer les lettres du Nord, lesquelles ne se sont pas encore imposées, en France, à la place qui leur revient. Elles devraient figurer au tout premier rang de nos passions.

Régis Boyer
Mai 2000
 
Bibliographie
Histoire des littératures scandinaves Histoire des littératures scandinaves
Régis Boyer
Fayard, Paris, 1996

Nouvelles du Nord, n°5 : Lettres nordiques en traduction française Nouvelles du Nord, n°5 : Lettres nordiques en traduction française
Denis Ballu
Elan, Nantes, 2000

Littérature scandinave Littérature scandinave


n° spéciaux de la revue Europe,
mars 1983, lettres islandaises,
mars 1987, lettres norvégiennes,
avril 1994, lettres suédoises,
avril 1996, lettres danoises
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